CONCILIATION IMPOSSIBLE
fut digne du Christ, on pourrait espérer la fin de ces tumultes. Mais, mais, mais... je n'ajoute rien '. » Erasme ne parle pas avec moins de sévérité de ceux qui entourent Charles-Quint, des théologiens remplis d'arrogance et de vanité qui prétendent dominer l'assemblée et lui imposer leur décisions - ; des coiu'tisans qui, sachant combien le spectacle des désordres du clergé et des grands avait donné de force à l'hérésie, loin d'édifier le peuple, le scandalisent par leur luxe, leurs repas et leur fureur du jeu ^
Il fallait toute la candeur de Mélanchthon pour s'obstiner encore, au milieu de ce foyer ardent de passions contraires, dans ses espérances et ses efforts de conciliation chrétienne. Encouragé par Erasme, dont plusieurs fois il réclama l'intervention officieuse auprès des légats du pape et de l'empereur lui-même, il se montrait disposé à toutes les concessions qui pouvaient, pensait-il, rapprocher les esprits sincères. Il offrait les garanties nécessaires au rétablissement de la dignité épiscopale, il écrivait au cardinal Campége qu'il était prêt, si la Confession était admise ou seulement tolérée, à reconnaître « l'autorité universelle du pontife romain. » Dans la Confession même, il s'était visiblement écarté de la doctrine de Luther, en admettant le libre arbitre « quant à la justice civile et au bien naturel, » et se bornant à maintenir que sans l'Esprit-Saint l'homme ne peut faire « ce qui est juste devant Dieu'\ » Mais, sans rapprocher les adversaires, Mélanchthon se rendait ainsi suspect à son propre parti. On l'y accusait de donner des conseils Érasmifjues. De Cobourg, Luther lui adressait des remontrances sévères, et un jour même il refusait d'ouvrir
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la lettre que son disciple lui avait écrite pour se justifier '. « Vivant ainsi au milieu des plus cruels chagrins et de larmes presque continuelles ^ » jour par jour dépouillé de ses pieuses illusions, Mélanchthon, Fàme effrayée encore par les prodiges qui lui semblaient cette année se multiplier, écrivait enfin cette parole prophétique : « L'assemblée d'Augsbourg sera, je le crains bien, le clairon de la guerre ^ »
Certes les catholiques avaient raison de repousser la Confession d'Augsbourg qui, malgré les retouches de Mélanchthon, était loin encore d'être un retour complet à l'enseignement traditionnel; mais parmi eux, s'il en était quelques-uns c[uine désespéraient pas d'amener les réformés à de plus larges concessions, en leur tenant compte des premières, le plus grand nombre, plus jaloux des droits de TEgiise que préoccupé peut-être de ses intérêts, poussait l'empereur aux résolutions extrêmes. Gampége se faisait l'interprète de ces esprits emportés, quand il cherchait à gagner Charles-Quint à la cause du pape, en lui signalant les conséquences politiques de la Réforme. Les conclusions du Mémoire qu'il présenta à l'empereur étaient d'une grande sévérité. Après avoir établi cpe le pouvoir séculier doit « détruire la plante vénéneuse de Thérésie avec le fer et le feu, » il demandait qu'une alliance fût conclue entre l'empereur et les princes catholiques, que des inquisiteurs fussent institués pour procéder contre les opiniâtres, confisipier leurs biens, s'assurer de leurs personnes, enfin pour renvoyer dans les couvents les moines défroqués ''.
1. Ejjist. Mrhnclith.Ep. 0. — 2. h/. —3. Erasm. cpist. Ep. 457.
4. histrndio data Crsori a révérend. CaniprrjQW in ilieta Aur/usUnui , l.'iSO. — Ranke ijni retrouva à Roiiit; oc docuuicut iiiiportaut l'a analysé «iniis X Histoire des Pop"s. t. I, p .|()7.
LETTRE D'ÉUAS.ME A CA.MPÉGE. 107
Mais Charles-Quint avait-il assez de puissance pour réaliser un pareil projet ? L'eùt-il d'ailleurs voulu ? Ses intérêts politiques lui faisaient un devoir de ménager TAllemagne dont l'assentiment et les forces lui étaient nécessaires, d'un côté pour obtenir l'élection de son frère Ferdinand comme roi des Romains, de l'autre pour repousser l'invasion des Turcs, de nouveau menaçante. Quoi qu'il en soit, il est remarquable que la partie la plus vive et la moins politique du Mémoire de Campége trouve sa réfutation directe dans une lettre d'Erasme adressée à Campége lui-même : « Je confesse, écrivait-il, que la puissance de l'empereur est trèsgrande; mais toutes les nations ne la reconnaissent pas, et les Allemands la reconnaissent à condition de commander plutôt que d'obéir ; car ils aiment mieux être les maîtres que les sujets... Si l'empereur dans sa piété montre qu'il veut se régler en tout sur la volonté du pape, il est à craindre qu'il ne rencontre chez beaucoup de l'opposition. Ajoutez que l'on s'attend tous les jours à une attaque des Turcs, et c'est à peine si nous les écraserons en réunissant contre eux seuls toutes nos forces. Le désastre de Rome et les derniers malheurs de Vienne ont montré ce que c'est que de faire la guerre malgré les soldats. Je ne doute pas que l'esprit de notre auguste prince n'incline à la paix, à la clémence, à la tranquillité ; mais, je ne sais pourquoi, il arrive, contre sa volonté, que toujours une guerre naît d'une guerre. Combien de temps la France a été tristement ravagée ! L'Italie plus misérablement encore ! Bientôt la plus grande partie de la terre sera inondée de sang. Et comme les suites de la guerre sont incertaines, il faut craindre que ce tumulte ne tende au renversement de toute l'Eglise, surtout parce que le peu-
pie se persuade que tout cela ne se fait pas sans le conseil du pape, et en grande partie des évêques et des abbés. Et je crains que l'empereur lui-même (que les dieux éloignent ce présage !) ne coure de sérieux dangers. Je connais, j'exècre l'insolence de ceux qui dirigent les sectes ou les favorisent. Mais dans l'état présent des choses, il faut voir plutôt ce que demande la paix du monde que ce cjue mérite leur malice. Ne désespérons pas jusqu'à ce point de l'Eglise même. Elle a été battue par de plus grands orages sous Arcadius et Théodose. Quel était alors l'état du monde ? La même cité contenait des ariens, des païens et des orthodoxes. En Africpie coml)attaient avec fureur les donatistes et les circumccllioniens; en beaucoup do pays subsistait la folie des manichéens, le poison de Marcion, sans parler des incursions des Barbares. Et cependant, au milieu de si grands troubles, l'empereur, sans répandre le sang, tenait les rênes, et peu à peu élaguait les hérésies. Souvent le temps seul apporte un remède aux maux irrémédiables '. »
Le 22 septembre, le recès de la diète fut lu aux princ(>s protestants. L'empereur y promettait le concile pour l'année 1532; mais il déclarait que les réformés, après un délai de six mois, seraient contraints par les armes de revenir à la vraie Eglise. Les chefs de la Réforme quittèrent Augsbourg mécontents, aigris, particulièrement offensés, parce que le décret iiiq)érial avait (h)imé à leur ])arti le nom de spctn et (ju'il y était dit (|iH' Iriii' docti'iiic avait ('It' réfulf'e par l'Iv'riture-Sainte -. Ils acciisait'iit renqiereiir d'axoir saciifié les int(''rêts d(> la foi à ses préoccupations politicpies, d'avoir tout l'ail
LIGUE DE SMALKADE (1530). 169
pour conquérir les bonnes grâces du pape, qui en effet lui envoyait à lui-même la couronne et reconnaissait à Ferdinand le titre d'archidu'^ d'Autriche, en attendant qu'il reçût celui de roi des Romains '. La même année ils répondaient à la déclaration impériale d'Augsbourg par la ligue défensive de Smalkade, fondée sur ce principe, qu'ils n'étaient pas de simples délégués de l'empereur, et que chacun d'eux, dans les limites de son gouvernement, n'était nullement tenu d'obéir à ses injonctions.
Les divisions religieuses faisaient ainsi oublier à l'Allemagne le soin de sa propre sécurité. Vainement Erasme répétait avec insistance les bruits alarmants qui se propageaient partout : les Turcs, disait-on, se préparent à attaquer la chrétienté de trois côtés à la fois, en Allemagne, en Pologne, et à Naples, « pour aller de là demander la bénédiction du Saint-Père -. » Devant une menace si prochaine, l'esprit de parti demeura inflexible, et le 17 octobre 1530 dix-sept villes protestantes refusèrent les subsides que l'empereur leur demandait.
Érasme avait voulu attendre la fin de l'assemblée d'Augsbourg pour quitter Fribourg ' ; mais dans l'état de confusion (pii suivit, encore augmentée par l'annonce d'iuie prochaine att;i([ue des Turcs, il pensa ([ue nulle part il n(^ trouverait un a])ri plus assuré. Ses infirmités lui faisaient d'ailleurs redouter tout déplacement. « A Louvain, écrivait-il, j'étais l'ombre d'un