RESERVE PRUDENTE D'ERAS.AIE
toujours conseillée et pratiquée lui-même dans ses rapports directs avec les princes. En parlant trop librement du divorce royal, en le condamnant hautement, l'eùt-il empêché ou retardé ? Plus tard, quand Morus et Fisher étaient en prison, d'imprudentes paroles eussent peutêtre précipité leur mort. Entin, ces nol>les martyrs une fois tombés, fallait-il, pour les venger, exaspérer la colère du monarque, désigner peut-être d'autres victimes? Mais ces ménagements, qui sont d'une raison trop froide pour ne pas ressembler à des accommodements de conscience, venaient encore, nous le croyons, d'un autre sentiment qui chez Erasme était plus dominant à mesure que l'âge avançait. Les spectacles si contraires qui avaient frappé ses yeux, les déceptions qui tant de fois l'avaient atteint, de longues années troublées par la maladie et traversées par la haine des hommes, enfin l'étude quotidienne des philosophes de l'antiquité, l'avaient détaché de la vie. Lui (^ui dans sa jeunesse tremblait, de son propre aveu, au seul nom de la mort, il s'était, à force de la regarder en face et de près, familiarisé avec elle, il l'avait comme dépouillée de cet appareil de terreur qui trouble l'imagination du vulgaire. De là chez Erasme cette sorte d'insensibilité froide et presque stoïque avec laquelle il parlera de la mort de ses amis, comme de celle dont il est lui-même chaque jour menacé.
Ainsi le voyons-nous ne toucher à la question du divorce royal cju'avec une prudence timide, s'api)liquant à entrer dans les raisons spécieuses (|ne lo roi pouvait pu donner aux autres ou se donner à lui-même. « Ce n'est pas sans motif, écrit-il en 15){3, (pie le roi a un poids sur la conscience, puisque deux cents docteurs ont]>rouv('' parles iM'i'iluresrl pii fleurs arguments (pie son
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mariage était contraire au droit Immain et au droit divin '. 0 Et quelques mois plus tard il écrit encore à Damien de Goës : « Vous me rapportez qu'il y a des gens à Louvain qui me rangent du coté de ceux qui approuvent le divorce royal; vous désirez savoir ce qu'il faut que vous leur répondiez. Que répondre, sinon les paroles du Psalmiste : Leurs dents sont des flèches; leur langue un glaive perçant ! Personne ne m'a entendu prononcer un mot pour approuver ou désapprouver ce que le roi a fait. Quelle eût été, je ne dis pas ma témérité, mais ma folie, de prononcer, sans avoir été consulté, sur une affaire aussi épineuse, sur une affaire à propos de laquelle tant de savants évèques de ce pays, et le légat apostolique lui-même, Laurent Gampége, aussi versé dans le droit civil que dans le droit canonique, ont hésité à porter une sentence? J'aime le roi, parce qu'il m'a toujours témoigné de la bonté et de la faveur. Mais à partir du moment où l'on a commencé à parler de cette affaire, je n'ai reçu de lui aucun autre bienfait que l'assurance de sa l)ienveillance pour moi -. *>
Cependant la disgrâce atteint Morus qu'elle n'étonne pas. Lui-même écrit à Erasme que la bonté du roi Fa rendu au repos c|ue réclamait une santé détruite au service du bien public ^ Il se retire dans sa villa située sur la Tamise, près de Londres. Par un pressentiment de sa prochaine destinée, il fait élever son tomlieau, il coinpose son épitaphe '*. I^à il vit entouré de sa nondtreuse famille (ju'il instruit lui-même, qu'il édifie du sp<'cta('le de ses vertus. « Sa maison, dit Erasme, est une autre Académie de Platon '.. (le ne fut là pour Morus ([uim
1. App. Ep. :j72. — 1. Kp. 1253. — 3. Ep. 1223. - i. Ep. 1223.- o. A^p. Ep. '>2(;.