‹ ErasmeChapitre 98 sur 247 · ÉUAS.ME ET J. C. SCALIGER · texte numérisé non relu

ÉUAS.ME ET J. C. SCALIGER

d'avoir, sous la forme ridicule de puces, envahi sa maison '. 11 s'était peu attaché à une demeure ainsi hantée, et il ne cessait de préparer son départ; presque chaque hiver, il attend, répète-t-il, la première hirondelle pour retourner en Brahant, où l'appelle la reine Marie; mais sa santé le retient toujours.

Il fallait néanmoins cjue souvent, accahlé de langueur et frissonnant de fièvre, il fit encore face à ses ennemis. C'étaient les Gicéroniens qui s'agitaient le plus contre lui. Trois ans après la puhlication de son manifeste contre leur parti, .lules-Gésar Scnliger, vrai Scudéry du xvi" siècle, entrait en campagne. S'il n'avait pas lancé plus tôt contre Erasme sa Gatilinairo -, disait-il dans sa préface, c'est que, retiré à Agen, il avait recherché vainement le criminel dialogue de Vhérétiqiie^ « tant les marchands avaient le nom d'Erasme en horreur! » Sans refuser au discours de Scaliger le mérite d'une expression souvent hrillante, et parfois d'une pensée juste, il faut avouer que ses fanfaronnades disposent le lecteur à lui donner tort, plus souvent même qu'il ne le mérit<>. Quoiqu'il se plaigne de ne pas trouver de mot assez dur contre le traître, le bourreau, le parricide Érasme, il connaît à fond le vocabulaire d'injures en usage chez les érudits du temps : au besoin, il ne se fait pas scrupule de répéter les plus sottes calomnies que la liaine avait inventées contre Erasme. Celui-ci montra devant cette attaque plus de dédain que d'irritation. Il feignit même de croire que le soldat Scaliger ne pouvait être l'auteur du livre qu'il avait signé, et il ajouta qu'il n'avait fait sans doute que prêter son nom à

\. Ep. 1260.

2. Pro M. T. Cicrroîie contiri D. Eidsiinnn lintrro/l. orotio I.

182 VIE DÉUAS.ME.

Béda 011 Aléaiidre. C'était blesser Scaliger au point le plus vif de son amour-propre. « Mon père, raconte Joseph Scaliger, fit alors une autre oraison où il se mil fort en co /ère. Erasme, sachant qu'il la faisait imprimer, attitra de ses amis c^ui achetèrent tous les exemplaires qu'ils purent pour les supprimer, tellement qu'aujourd'hui on n'en trouve plus. M(jn père depuis vit la folie quil avait faite décrire contre Erasme. Il avait écrit beaucoup d'épîtres contre Erasme qui étaient imprimées; mais je les ai fait supprimer et en ai les exemplaires céans qui m'ont coûté soixante-douze écus d'or, trente-six doubles pistolettes ; j'ai commandé à Jonas de les brûler après ma mort '. » Quoi qu'il en soit, il faut savoir gré à Scaliger de la honte qui le saisit, et rappeler qu'après avoir traité Erasme avec le dernier mépris, il finissait par lui adresser le 14 mai 1336 une lettre remplie des plus vifs témoignages d'admiration. Ces querelles de savants ressemblaient quelquefois aux colères des abeilles que Virgile apaise en jetant un peu de sable entre les combattants.

Etienne Dolet écrivit aussi contre Erasme, mais surtout en vue de défendre Longueil -. Ses violences de mauvais goût égalent celles de Scaliger. Il suppose un dialogue entre Simon Villeneuve et Thomas Morus, et nous prévient tout d'abord que le style de Morus sera « tantôt lâche, tantôt ampoulé, » parce qu'il emprunte presque tout ce qu'il dit au (Vcfvw?/^'/? d'Erasme-.

\. S<-iili;icrifma. Ci'iicinlaiit les iiilciil ions ilr .Idscpli Sc;ili;.n'r lie fniTut pas suivie:;. Le secoiul discours de sou iièro l'ut uiême im]iriuié eu 1537, et l'ounne les doux satires élaicut dcveuues très-rares, M. de Maussae, (•(luseiller au iiarleuieut de Toulouse, les réédita en 1(521.

2. Slnplmni Dolcli (Hnlnrjus de imitntiimn Ciceroniana aitver.siis D. Jîrnsi/ium li'il. fini ('/nisl.ojilioi') fjiin/n/ii). i.,von, lii;).").

LES CICÉROMENS DITALIE. 183

Quant à Erasme lui-même, que Morus linil par abandonner, ce n'est qu'un luthérien, un flatteur des grands, qui a gardé l'àme d'un moine en jetant le capuchon, un ignorant qui n'a jamais ouvert Cicéron. Yoilà, il faut l'avouer, des arguments auxquels il est difficile de répondre. Ce fut le parti que prit Erasme. Mais le débat engagé pour riionneur de Cicéron entre Scaliger ef Dolet eut une lin imprévue. Les deux avocats se retournèrent l'un contre l'autre. Scaliger accusa Dolet d'avoir couru sur ses brisées, d'avoir pillé les plus beaux ornements de sa harangue pour les placer dans un faux jour, et ce fut là, s'il faut en croire Bayle, l'origine de la haine ardente de Scaliger contre l'infortuné Dolet ' .

Dans le même temps les érudits italiens, qui regardaient volontiers la gloire de Cicéron comme un héritage national dont ils avaient la garde, rivalisaient de zèle bruyant avec Scaliger et Dolet pour défendre contre Erasme la mémoire du grand orateur romain. Un médecin milanais, Ortensio Lando, dans les deux dialogues Cicero relegatus et Cicero revocatuSj qui parurent en 1534 % Riccius, Thomas Fedra Inghirami, faisaient écho aux violentes protestations qui s'élevaient contre Yhérétiqup et relaps en Cicéron. Une lettre d'Erasme nous apprend encore qu'un autre savant avait écrit un livre sous ce titre : Guerro civile entre les Cicéroniens et les Krasmiens^ ; mais ce dernier ouvrage ne nous est pas parvenu. Ce n'était pas Cicéron seulement, c'était l'Italie elle-même que l'on accusaitErasme d'avoir outragée. On découvrit en effet que (huis l'explication de l'adage Mijcanius calims Erasme, citant des alliances de mots

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