Tome 2 . J^tif J
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mains, est représentée avec une corne d'abondance, des fruits , des fleurs et une ancre à la main , jjI. ^,fg. 56.
La \ erile' passoit pour être la fille de Saturne ou du Temps. On la repre'sentoit comme une jeune vierge, couverte d'un habit dont la blancheur egaloit celle de la neige, un miroir à la main, quelquefois se cachant au fond d'un puits, tant elle e'ioit difficile à découvrir, ^î^"'. Sj.
La Fidélité prc'sidoit à la bonne foi dans les traite's et dans le commerce ; le serment qu'on faisoit par elle e'toit re'puté le plus inviolable. La figure de deux femmes qui se donnent la main représente ordinairement cette déesse , j%. 58.
La Pudeur avoit des temples. On la repre'sentoit sous la figure d'une femme voilée , ou d'une femme qui montre son front avec son doigt pour annoncer qu'il est sans trouble et sans tache i/îg- 5g.
La Providence éloit représentée par une femme appuyée sur une colonne, tenant de la main gauche une corne d'abondance, et montrant un globe avec sa main droite, pour apprendre qu'elle étend ses soins sur tout l'univers et qu'elle dispense tous les biens, y?^. 6o.
Les hommes , frappés à la vue des événemens dont ils ne connoissoient pas la cause et qui leur inspiroient de la frayeur, firent une divinité du trouble qui les agitoit; de là, le culte qu'ils rendoient à la Pâleur et à la Peur. On repre'sentoit celleci , avec des cheveux hérissés et des oreilles d'âne , la bouche ouverte et le regard troublé. Elle est précédée par un lièvre. La Pâleur étoit représentée par une figure maigre et alongée, les cheveux et le regard abaltiis,^/^. Gi.
Les Grecs et les Pvomains honoroient l'Amitié, lapeignoient sous la forme d'une femme, la télé découverte et vêtue d'un habit très simple. Une de ses mains , appuyée sur son cœur , exprime qu'elle n'a rien de caché pour un ami. Elle tient une légende sur laquelle est écrit de luin et de près; elle tient de l'autre main le symbole des saisons , pour mont^ er qu'elle est égale en tout temps, pendant l'absence comme pendant la présence, à la vie et à la mort,^j^. 62.
Il seroit aussi long qu'inutile de vous nommer toutes les antres divinités particulières et allégoriques. En général , les Romains , et les Grecs avant eux, adoroient, comme nous l'avons dit , les passions, les vices et jusqu'aux événemens im-
44 ÊRASTE,
prévus, chacun pouvant, pour ainsi dire, créer à son gre quelque dieu nouveau. Il sera facile de supple'er à la liste que nous supprimons. Les poètes et les anciens , en nommant ces divinite's dans leurs ouvTages , s'attachent surtout à peindre leur influence et leurs effets , on les reconnoîtra donc toujours très aise'ment.
Eugène. Ce guerrier m'inte'resse : son air martial et sa fière contenance annoncent sûrement un héros d'un grand mérite,
Er. Vous ne vous trompez pas , mon ami : vous voyez Persée, l'un de ceux qui tiennent le premier rang parmi les he'ros ou demi-dieux, Acrise , roi des Argiens , père de Danaé , ayant appris de l'oracle qu'il pe'riroit de la main de son petit-fils , fit renfermer Danaé , sa fille unique , dans une tour d'airain , avec la résolution de ne jamais la marier. Jupiter descendit dans cette tour en pluie d'or. Acrise , ayant appris que Danaé étoit enceinte , la fit exposer sur la mer. Elle se sauva , et chercha un asile dans les états de Polydecte , roi de Sériphe , qui l'accueillit avec honneur, et prit soin de son enfant qui fut nommé Persée.
Persée , devenu grand , obtint le bouclier de Minerve , avec lequel il fit une foule de belles actions. Il alla essayer sa valeur contre les trois sœurs Gorgones , qui régnoient dans les îles Gorgades; on les appeloit Méduse, Euryah et Stényo^ C'étoient des filles qui n'avoient qu'un œil , qu'une dent et qu'une corne , qu'elles se prètoient tour à tour : elles éloient coiffées de couleuvres, avoient de grandes ailes, et des grifr fes de lion aux pieds et aux mains. Elles ravageoient les campagnes , et tourmeni oient les voyageurs. Persée commença par leur enlever leur œil et leur dent , les tua ensuite , et couvert de l'égide, trancha la tête de Méduse .,fig. 63. Cette tête avoit la vertu de changer en pierre tous ceux qui la regardoient.
Atlas , fils Je Jupiter et de Climène , ayant refusé de lui donner l'hospitalité, Persée la lui montra, et le changea en une haute montagne qui, dit-on , soutient le ciel sur ses épaules, soit parce que le mont Atlas est fort élevé, soit parce qu'il y eut un fameux astronome de ce nom.
Du sang de Méduse étoit né le cheval Pégase, sur lequel Persée monta pour sauver Andromède , fille de Céphée , roi
ENTRETIEN III. i^S
d'Egypte , que Ton avoit attachée à un rocher, pour être ck'vore'e par un monstre marin, parce qu'elle avoit eu la témérité de se croire plus belle que Junon. Ce héros pétrifia une partie du monstre , et combattit l'autre l'e'pee à la main , fig. 64 : la princesse fut délivrée et rendue à son père , qui , par reconnoissance , la donna pour épouse à son libérateur. Perséc se disposoit à de nouveaux exploits, quand il eut le malheur de tuer Acrise dans des jeux publics. Ayant appris que c'étoit son aïeul , il se condamna à l'exil , et fut placé , après sa mort, parmi les constellations, avec Andromède, son épouse , et Cassiope , mère d'Andromède.
A côté , vous voyez Bellérophon qui combat la Chimère ^ monstre qui désoloit la Lycie , et remplissoit de crainte tous ses habitans ^fig. 65. Ce héros, fils de Glaucus, roi de Corinthe , fut redevable à son adresse , autant qu'à sa valeur , du succès qu'il eut dans ses entreprises, malgré les obstacles qui s'opposoient à sa gloire. Après avoir vaincu la Chimère , il fit sentir aux Amazones les redoutables efforts de son bras , et ses triomphes multipliés lui méritèrent la main de Philonée , fille d'Iobates , roi de Lycie.
EuD. Quel est , je vous prie , cet homme terrible , armé d'une massue, et couvert d'une peau de lion?^i5'. 66.
Er. C'est le grand Hercule, fils de Jupiter et d'Alcmène , épouse d'Amphitryon , roi de Thèbes. Junon épuisa sur ce héros tous les traits de sa vengeance. Elle fit naître Eurystée avant lui, afin qu'en qualité d'aîné il eût une sorte d'empire sur son frère. Elle envoya deux horribles serpens qui , se glissant dans le berceau d'Hercule , alloient le dévorer ; mais il les mit en pièces de ses propres mains. Ce premier acte d'intrépidité frappa peut-être Junon , et l'adoucit un instant en faveur de l'héroïque enfant , puisqu'elle lui donna de son lait, et qu'Hercule en laissa tomber assez pour former cette tache blanche que l'on voit au ciel , et qu'on appelle la voie lactée. Mais l'implacable déesse revint bientôt à ses emportemens. Elle excita Eurystée à exiger de lui des travaux aussi difficiles que dangereux , et dans lesquels elle espéroit de le voir périr. On en compte douze principaux appelés communément les Travaux d'Hercule, nom que l'on donne souvent aux entreprises qui demandent autant de patience que de force et de courage.
D'abord il fallolt tuer le lion de la foret de Néme'e, qui ravageoit tout le pays. Hercule l'attaqua; et l'ayant force de se re'fugier dans un antre d'où il ne pouvoit trouver le moyen d'e'chapper, il le prit à la gorge et l'étouffa. Hercule porta toujours la peau de ce lion, comme un monument de sa première victoire.
Un monstre plus e'pouvantable encore étoit dans le marais de Lerne , près d'Argos, ville du Pe'loponèse ; c'e'toit une hydre effroyable qui avoit sept tètes ; et, quand on lui en coupoit une , il en naissoit aussitôt plusieurs autres : Hercule les abattit toutes d'un seul coup de sa massue.
Un sanglier non moins terrible etoit sur le mont Erimanthe, et ravageoit les champs de l'Arcadie : le he'ros le prit, et le présenta tout vivant à son frère Euryste'e.
Une biche qui avoit des pieds d'airain et des cornes d'or ne nuisoit pas moins aux campagnes voisines du mont Me'nale, qui est en Arcadie : Hercule la poursuivit pendant une anne'e entière , et la perça de flèches.
Des oiseaux d'une grandeur et d'une hauteur prodigieuses habitoient les bords du Stymphale , en Arcadie , et de'chiroient les passans : Hercule les fatigua à la course , et les chassa pour jamais du pays.
Il acquit encore plus de gloire par la de'faite des Amazones, qu'il attaqua auprès du fleuve Thermodon. Les Amazones étoient des femmes guerrières qui habitoient la Scythie : elles élevoient leurs filles dans l'exercice des armes, et estropioient ou tuoient leurs enfans mâles.
Hercule de'livra la terre de deux tyrans très cruels. Le premier, nommé Diomède, roi de Thrace, faisoit de'vorer par des chevaux furieux tous les étrangers qui abordoient dans ses étafs. Le second , appelé Busiris, étoit roi d'Egypte , fils de Neptune et de Libye ; il immoloit à Jupiter tous les étrangers , et préparoit à Hercule le meine sort.
Hercule signala encore sa force et son adresse en nettoyant les écuries d'Augias , roi d'Elide , et fils du Soleil. Elles répandoient Tinfection dans toute la Grèce.
Neptune , dans sa colère , avoit produit un taureau qui menaçoit la Crète d'une destruction totale : Hercule le dompta.
Enfin , il soutint le ciel sur ses épaules , à la place d'Atlas , qui lui cucilloit les pommes d'or du jardin des Hespérides.
Ces douze travaux heureusement termine's, Hercule, que l'on appelle souvent yilcide, parcourut Tunivers pour le purger des monstres et des tyrans, et pour soulager les malheureux. Il délivra l'Italie de Cacus, voleur insigne, fils de Vulcain; il de'tacha Prome'the'e , et tua le vautour qui lui de'chiroit le foie : il attacjua Antée, fils de Neptune et de la Terre, qui habiloit les déserts de la Lycie , où il massacroit les passans, pour accomplir le vœu qu'il avoit fait à Neptune de lui bâtir un temple avec des crânes d'hommes. Le grand Alcide s'apercevant qu'il le terrassoit en vain , parce que la Terre lui donnoit de nouvelles forces, l'enleva en l'air et fétoulfa.
Il entreprit ensuite la jonction de l'Océan avec la Méditerranée, ce qu'il exécuta en séparant les deux monlagnes Calpé et Abyla, pour former un détroit, qui est celui de Gibraltar : ces deux montagnes, dont la première est dans l'Andalousie et la seconde sur la côte d'Afrique , s'appellent ha colonnes d'Hercule. Ce héros , voulant les faire servir de monumens à sa gloire , y grava cette inscription : Non plus ultra : « On ne peut aller au delà. »
L'oracle avoit ordonné que , pour apaiser Apollon et Neptune irrités contre Laomédon , roi de Troie , on exposeroit tous les ans une jeune Troyenne au monstre qui désoloit la Troade. Le sort tomba sur Hésione , fille de Laomédon. Hercule convint avec ce prince de la délivrance d'Hésione ; ce qu'il exécuta en tuant le monstre. Mais le parjure Laomédon, refusant de donner les chevaux qu'il avoit promis, lut tué, et les inurs de Troie furent renversés par la main d'Hercule.
La peste ravageoit la Thessalie, où régnoit Admète, et la foudre avoit ouvert un abîme dans lequel on précipitoit chaque année celui que le sort désignoit , ou qui se dévouoit lui-même à la mort. Alceste, ayant appris que le sort étoit tombé sur Admète , son époux, se présenta pour accomplir l'oracle , et , malgré l'opposition de son mari , se précipita dans l'abîme. Hercule, qui vint alors, fut touché de la douleur de son mari , et voulant la faire cesser , il se jette dans l'abîme, arrive sur les bords du Styx , force Caron de le recevoir dans sa barque, enchaîne Cerbère , enlève Alceste malgré Pluton , et la rend à son époux.
Cependant Junon nourrissoit toujours dans son cœur la haine qu'elle avoit jurée au grand Alcide. Voyant que les
dangers ne servoient qu'à augmenter sa gloire, elle s'adressa au dieu de Tamour. Cupidon triompha de celui dont le bras redoutable avoit ope're' tant d'exploits héroïques. Hercule laissa amollir son courage , et bientôt on le vit filer aux pieds d'Omphale , reine des Lydiens , qui se plaisoit à voir le vainqueur de l'univers arme d'une cjuenouille, habillé en femme, et confondu parmi ses suivantes. Cependant elle ne put l'em.porter sur De'janire, fille d'OEne'e , roi de Calidon , et sœur de Me'léagre , que le fleuve Ache'loiis vouloit e'pouser. Hercule vainquit ce rival, et obtint Déjanire, qu'il emmena chez lui. Il fut arrête sur les bords du fleuve Evène : le centaure Nessus s'offrit de passer la princesse ; son projet e'toit de l'enlever. Hercule s'en aperçut , et le tua à coups de flèches. Nessus , en mourant, fit présent à Déjanire d'une robe teinte de son sang, qui étoit un poison très subtil. En la lut donnant , il l'assura que si Hercule s'en couvroit , il n'en aimeroit jamais d'autres qu'elle. Elle lui envoya donc cette robe fatale lorsqu'il faisoit un sacrifice sur le mont OEta. A peine le héros l'eut-il mise, que , se sentant tout à coup embrasé d'un feu intérieur , il se précipita dans le bûcher en présence de Philoctète , auquel il ordonna d'y mettre le feu. Il y fut consumé, et alla prendre place parmi les dieux , qui lui donnèrent pour épouse Hébé, déesse de la jeunesse. Le peuplier étoit consacré à ce dieu, parce qu'il se servit de ses branches pour se faire une couronne en descendant aux enfers.
Philoctète éfoit le compagnon et l'ami d'Hercule. Ce héros le fit, en mourant, l'héritier de ses armes teintes du sang de l'hydre , à condition qu'il enfermeroit ses flèches dans sa tombe , et qu'il ne révéleroit jamais le lieu de sa sépulture. Mais comme l'oracle avoit appris aux Grecs qu'ils ne prendroient jamais Troie sans les flèches du grand Alcide , Philoctète , pour n'être point parjure , frappa du pied à l'endroit du tombeau oîi elles étoient enfermées. La punition suivit de près le crime ; il laissa tomber une de ces flèches sur celui de ses pieds dont il avoit frappé la terre. L'infection de la plaie devint en peu de temps si grande , que les Grecs, ne pouvant plus la supporter, l'abandonnèrent dans l'île de Lemnos. Philoctète y languit misérablement, jusqu'à ce qu'enfin Machaon, fils d'Esculape , vînt le guérir de sa blessure.
EuG. Voici un héros qui paroît être aussi redoutable qu'Hercule. La valeur et la majesté sont peintes dans tous, ses traits.
Er. Vous avez raison; c'est Thésée, ami, parent, et digne imitateur du grand Alcide. Pitthée, son aïeul, se chargea de son éducation , et le fit passer pour le fils de Neptune. Lorsqu'il fut grand, Elhra, sa mère, lui apprit qu'il devoit le jour à Egée, roi d'Athènes. 11 partit pour se rendre auprès de son père, et tua en chemin Péri[)hètes, géant d'Epidaure, qui assassinoit les passans, et se nourrissoil de chair humaine. Il lui ôta la massue de cuivre qu'il portoit , et la conserva toujours comme un monument de sa première victoire. Egée le reconnut pour son fils et son successeur, et Thésée voulut montrer qu'il étoit digne de sa naissance et du rang suprême qui l'attendoit. Il tua d'abord un horrible taureau qui faisoit de grands dégâts dans les campagnes de IMarathon. Ensuile il extermina le sanglier de Cal) don, que Diane avoit envoyé pour ravager l'Elolie.
Minos, roi de Crèle, pour punir les Athéniens du meurtre d'Androgée, son fils, les avoit condamnés à lui envoyer tous les ans sept jeunes garçons et autant de filles, choisis par le sort. Ces infortunées victimes étoient livrées à la voracité du Minotaure, monstre moitié homme et moitié taureau, enfermé dans le labyrinthe, et qui n'étoit nourri que de chair humaine. Thésée entreprit de délivrer ses compatriotes de ce cruel tribut : il se fit mettre au nombre des infortunés dont Minos exigeoit la mort, et entra avec eux daiis le funeste labyrinthe.
Ce labyrinthe étoit un assemblage de bàlimens et de bosquets, disposés avec tant d'art, qu'il n'étoit pas possible d'en sortir, dès qu'une fois on y éloit entré. Dédale, excellent artiste, dont l'intelligence et l'adresse alloicnt jusqu'à faire des statues mouvantes, et qui inventa la coignée, le niveau et les voiles de navire, en étoit l'auteur, et lui avoit donné son nom. Ayant excité contre lui le courroux de Minos, ce prince l'y enferma avec son fils Icare. Mais Dédale ne s'oublia pas dans ce danger extrême, et son génie créateur lui tint lieu de ressource. Il attacha des ailes à ses épaules et à celles de son fils, et s'évada du labyrinthe. Comme les plumes de ces ailes étoient attachées avec de la cire , il avoit IL 4
5o ÉRASTE,
recommandé à Icare de ne voler ni trop haut ni trop bas , de peur que le soleil ne fondît la cire , ou que les vapeurs de la mer ne rendissent les plumes trop humides ; mais cet imprudent jeune homme, par une aveugle te'me'rite', voulut voir de près Taslre du jour; il s'éleva maigre' les sages avis de son père, vers les régions du teu ; ses ailes se fondirent, il tomba, et donna son nom à la mer Icarienne.
EuD. Voilà une grande leçon pour la jeunesse Mais
The'see prit-il aussi des ailes pour sortir du labyrinthe de Crète?
Er. Non. Ariane , fille de Minos , lui donna un peloton de fil, par le moyen duquel il lui fut aisé de revenir sur ses pas, après avoir tue' le Minotaure , j^g'. 67.
Le vaisseau sur lequel The'se'e étoit parti , e'toit appareillé de voiles noires ; il avoit promis à son père d'en substituer de blanches s'il revenoit vainqueur; mais la joie dont il étoit transporté lui fit oublier sa promesse : de sorte qu'Egée , ayant un jour aperçu le vaisseau encore orné de deuil,. crut que son fils étoit mort; alors succombant h sa douleur, il se précipita dans la mor , qui prit de lui le nom de mer Egée.
Thésée se signala encore par d'autres exploits. Il tua Scyron et Procuste, fameux brigands. Le premier précipitoit tous les passans dans la mer : le second faisoit étendre les étrangers sur un lit de fer , et leur coupoit la partie des jambes qui en excédoit la longueur , quelquefois il se contentoit de les écarteler.
Un autre monstre, nommé Cercyon, attachoit les voyageurs à de gros arbres qu'il courboit, il les laissoit ensuite se redresser , et ces malheureux étoient mis en pièces : Thésée lui fit subir le même supplice,
Pirithoiis , roi de Thessalie , jaloux de la gloire du héros athénien , voulut se mesurer avec lui , et ravagea une de ses provinces, pour l'attirer à un combat singulier, qui fut accepté. Mais, au milieu du combat , ils conçurent l'un pour l'autre une estime si parfaite, qu'ils unirent leurs cœurs et leurs armes par une alliance indissoluble.
Ils allèrent ensemble combattre les Centaures, qui avoient tué un grand nombre de Lapithes aux noces de Pirithoiis et d'Hippodamie. Les Centaures étoient de si bons cavaliers , qu'ils sembloient ne faire qu'un même corps avec leurs che-
ENTRETIEN III. 5i
vaux; ce qui a donné lieu aux poètes de feindre quMls étoiont moitié liommes et moitié chevaux.
Les Lapithes habitoieni la Thossalie , et tiroient leur nom de Lapithe, fille d'Apollon : ces géans étoient si vains, que leur orgueil étoit passé en proverbe. On disoit : // est plus vui'n qu'un Lapithe.
Thésée et Pirithoiis entreprirent aussi d'enlever Prosorpinc. Ils pénétrèrent dans le séjour" des morts; et Plulon, les a)ant fait arrêter, fit dévorer Pirilhoiis par Cerbère , et condamna Thésée à être attaché à une pierre , où il resta jusqu'à ce qu'Hercule l'en dt'livra.
Il suivit ce héros dans la guerre qu'il fit aux Amazones, et épousa Hippolyfe, reine de ces femmes guerrières : il en eut un fils, qui porta le nom de sa mère. Phèdre, autre femme de Thésée, ayant conçu une passion infâme pour ce jeune homme , et n'ayant pu le séduire , l'accusa auprès de son mari d'avoir voulu la déshonorer. Thésée, irrité contre son fils, pria Neptune de venger ce crime; et, lorsque Hippolyte, monté sur son char, s'approchoit de la mer, il sortit du sein de l'onde un monstre affreux, qui épouvanta tellement ses chevaux, qu'ils prirent la fuite au milieu des rochers, où le char se fracassa. Le piince fut brisé, et périt misérablement. Esculape, à la prière de Diane , lui rendit la vie, et Phèdre, rongée de remords , se tua de désespoir, après avoir révélé son crime à son trop crédule époux.
EuD. Ceux qui montent ce vaisseau paroissent bien joyeux ; reviennent-ils de quelque expédition heureuse?
Er. Vous voyez les Argonautes, ainsi appelés du nom de leur vaisseau , qui, sous la conduite de Jason, fils d'Eson et d'Alcimède , reviennent de la conquête de la Toison d'or. Eson , en mourant , laissa Jason sous la tutèle de Pélias , son frère , qui confia son éducation au centaure Chiron. A l'école d'un tel maître , le jeune prince montra bientôt ce qu'il devoit être un jour. Son affabilité, son courage lui acquirent tellement l'affection des peuples, que son oncle, pour s'assurer des états qu'il gouvernoit en son nom, chercha tous les moyens de le perdre. Il persuada à Jason que, pour signaler sa jeunesse, il devoit entreprendre la conquête de la Toison d'or, espérant qu'il n'en reviendroit pas. Jason, qui ne soupçonnoit point les perfides desseins de son oncle , n'é-
5s ÉRASTE,
coûtant que sa bravoure , applaudit à ses projets , et se pre'para à les exécuter. Le bruit de cette expédition s'étant répandu partout, les princes grecs voulurent en partager la gloire, et partirent sous les drapeaux de Jason , pour la Colchide, où celte toison étoit pendue à un arbre, et défendue par un dragon monstrueux qui dévoroit tous ceux qui se présentoient pour l'enlever.
Arrivé en Colrhide , Jason se fit aimer de IMédée , fille du roi de Coldios. C'étoit une célèbre magicienne, qui lui donna le secret d'endormir le dragon , et de vaincre les obstacles qui s'opposoient à son entreprise. Lorsqu'il eut enlevé la toison, il emmena Médée, pour la soustraire à la vengeance de son père, qui suivoit ses traces, et dont elle retarda la poursuite en dispersant le long du cliemin les membres de son frère, qu'elle avoit coupés par morceaux. Elle ressuscita Eson, et lui rendit toute la force et la vigueur de la jeimesse. Pour se venger de Pélias, qui avoit fait assassiner la mère et les frères de Jason, elle persuada h ses filles de le couper en pièces, et de faire bouillir ses membres dans une chaudière, leur assurant qu'il rajeuniroit. Ces (ruelles filles suivirent le conseil de Médée; mais elles virent avec douleur qu'elles avoient été trompées.
Jason , indigné , abandonna cette femme détestable , et épousa Creuse, fille de Créon , roi de Corinthe. Médée se livra alors à toute l'impétuosité de sa rage, et envoya à sa rivale , par les deux enfans qu'elle avoit eus de Jason , une robe magnifique, qu'elle avoit imprégnée des poisons les plus subtils. Cette princesse ne l'eut pas plus tôt mise, qu'elle sentit des feux qui la consumèrent , et mourut aux yeux de son époux. Jason, voulant punir IMédée, accourut pour la percer; mais elle se sauva dans les airs, sur un char traîné par des dragons ailés, après avoir poignardé ses deux enfans, et empoisonné toute la famille de son volage époux. Jason s'empara d'iolchos, capitale de la Thcssalie , où il étoit né : il y eut un règne tranquille, et jouit long-temps de la gloire qu'il avoit méritée par ses exploits.
EuD. Ah! voici un vaillant homme que ce vilain dragon va mettre en pièces.
Er. Ne craignez rien^ ma chère Eudoxie; ce héros saura bien triompher de ce monstre. Après que Jupiter eut enlevé
Europe, sous la forme d'un taureau blanc, Cadmus, frère de la princesse , fut charge' par Agenor, son père , d'aller la chercher partout, avec défense de revenir sans elle. Cadmus consulta l'oracle de Delphes, qui, sans re'pondre à sa demande , lui ordonna de bâtir une ville à l'endroit où un bœuf le conduiroit. Etant arrivé en Béolie, il offrit un sacrifice aux dieux; et, comme il avoit envoyé ses compagnons à la fontaine de Dircé , pour y puiser de l'eau , ils furent dévorés par le dragon que vous voyez. Minerve lui ordonna de le combattre : il obéit, et le tua; ensuite il arracha les dents de ce formidable animal, et, les ayant semées, il en naquit aussitôt des hommes tout armés qui s'enir'égorgèrent sur-le-champ , à l'exception de cinq qui l'aidèrent à bâtir la ville de Thèbes, à l'endroit où le bœuf, dont l'oracle lui avoit parlé, le conduisit. Ayant de nouveau consulté l'oracle sur la destinée de sa ville, on ne lui annonc^a que des malheurs, ce qui lui fit prendre la résolution de s'en éloigner, avec Hermione , fille de Vénus et de Mars, son épouse; et tous deux furent dans la suite changés en serpens. C'est ainsi (]ue les poètes racontent la fondation de la fameuse ville de Thèbes. Ils disent encore qu'Amphion, fils de Jupiter et d'Antiope, reine de Béotie , l'environna de murailles par les accords de sa lyre^ et que les pierres et les autres matériaux , sensibles à cette mélodie , vinrent d'eux-mêmes se ranger à leur place. Us ajoutent que, quand on voulut les démolir, il fallut avoir recours aux instrumens de musique , et jouer des airs lugubres.
ErG. Ces fictions sont sans doute imagine'es pour faire l'éloge de la musique.
Er. On lui prête encore bien d'autres men-eilles. Vous voyez cet homme qui tient une lyre, et dont l'air est mélancolique : c'est Orphée, fils d'Apollon et de Clio. Il jouoit de la lyre avec tant d'harmonie , qu'aux accens qui naissoient sous ses doigts mélodieux , les arbres et les rochers marchoient en cadence, les fleuves suspendoient leur cours, les animaux les plus sauvages s'attroupoient pour l'entendre. Sa femme Eurydice étant morte de la piqûre d'un serpent le jour de ses noces, il descendit aux enfers , et carsa tant d'admiration aux divinités du Tartare , que Plufon lui permit d'emmener son épouse, à condition qu'il ne se détourneroit point pour
la regarder, 'usqu'à ce qu'il fut sorti de son royaume. Orphe'e apercevoit déjà la lumière ; il se retourne avec impatience : Eurydice lui est ravie pour toujours. Alors, accablé de douleur, cet e'poux infortune se retira dans les forêts, qu'il faisoit retentir du nom, du triste nom de sa chère Eurydice; ce qui indigna tellement les Bacchantes, qu'elles le mirent en pièces. Sa lyre fut place'e au ciel.
On raconte d'un autre musicien, nomme' Arion, qu'e'tant près d'être pre'cipite' dans la mer par des matelots qui vouloient le voler, il obtint d'eux qu'il joueroit encore une fois de son luth avant de mourir, et que des dauphins s' étant assemblés autour du vaisseau , pour l'écouter, il fut reçu sur le dos de Tim d'entre eux, qui le porta à terre.
EuD. Ces deux jeunes héros qui se tiennent par la main paroissent s'aimer bien tendrement.
Er. \ oilà , mes chers enfans, le plus beau modèle que l'antiquité nous ait donné de l'amour fraternel. Ces deux héros sont Castor et Pollux, frères jumeaux, enfans de Jupiter et de Léda. Le premier perdit la vie dans un duel, et Pollux fut si touché de celte mort, qu'il tua l'ennemi de son frère, et supplia Jupiter, qui lui avoit donné l'immortalité, de lui permettre de la partager avec Castor. Le maître des dieux y consentit, et depuis ce moment ils vécurent et moururent alternativement. Enfin, leur tendresse sans exemple leur mérita l'honneur d'être placés dans les cieux sous le titre des Gémeaux, qui sont deux étoiles qui ne paroissent que l'une après l'autre. Ils avoient purgé la mer des pirates.
On leur sacrifioit des agneaux blancs, pour obtenir un bon vent et une heureuse navigation.
EuD. Voici un spectacle bien touchant : quel est cet homme mort , et cette femme qui se jette sur une épée?
Er. C'est Pyrame et Thisbé. Le premier étoit un jeune homme accompli , et la seconde une fille parfaite.
Ils demeuroient à Babylone, dans deux maisons voisines, où une fente dans une muraille facilitoit leurs entretiens; car leurs parens avoient des intérêts particuliers qui les divisoient. Ils se donnèrent un rendez-vous hors de la ville, près du tombeau de Ninus, sous un mûrier blanc. Thisbé, couverte d'un voile, s'y rendit la première, lorsqu'une lionne, qui avoit la gueule ensanglantée , l'obligea de fuir avec tant de précipita-
tion , qu'elle laissa tomber son voile. La lionne le ddihira , et y laissa des traces de sang. Pyrame, arrive au rendez-vous, trouva le voile ensanglante' : il ne douta point que Thisbe n'eiàt été dévorée par quelque beîe féroce ; et, sans autre examen, il se perça de son épée. 11 respiroit encore , lorsque Thisbé sortit du lieu qui la cachoit : elle voit un corps palpitant et baigné de sang, elle reconnoît aussitôt Pyrame , et comprend que le voile déchiré a causé l'erreur de son amant. Elle saisit la même épée qui avoit tranché le cours de la vie de son cher Pyrame , se la passe dans le cœur, et expire sur le corps de celui qui devoit être son époux. Le mûrier fut teint de leur sang, et, depuis ce moment , changea ses mûres en une couleur de noir pourpre. Je vais vous expliquer de suite les sujets de ces huit autres tableaux.
Le premier représente Thistoire de Philémon et de Baucis. Jupiter et Mercure, ayant voulu visiter la Phrygie, sous la figure humaine, furent rebutés de tous les habitans du bourg auprès duquel demeuroient ces deux époux, qui seuls ofiVirent riiospitahlé aux dieux. Le souverain de l'Olympe, touché de leur humanité, leur ordonna de le suivre sur le haut d'une montagne; et, lorsqu'ils regardèrent derrière eux, ils virent le bourg et les environs submergés, excepté leur petite cabane, qui fut changée en un temple. Jupiter leur promit de leur accorder ce qu'ils demanderoient. Ces bonnes gens souhaitèrent seulement d'être les ministres de ce temple, et de ne point mourir l'un sans l'autre. Leurs vœux furent exaucés. Lorsqu'ils furent parvenus à la plus grande vieillesse , et qu'ils furent las <le vivre, un jour, causant ensemble à la porte du temple, Philémon s'aperçut que liaucis devcnoit tilleul, et Baucis fut étonnée de voir que Philémon se changeoit en chêne ; ils se dirent alors tendrement adieu.
Les dieux, voyant que les hommes avoient porté le crime h son comble , résolurent de les exterminer tous par un déluge universel. Deucalion , fils de Prométhée , et Pyrrha, sa femme, en furent seuls préservés, à cause de leur vertu. Après le déluge, ces deux époux consultèrent l'oracle de Thémis sur les moyens de repeupler la terre , et la déesse leur conseilla de jeter des pierres derrière eux pardessus leur tête. Les pierres que Deucalion jetoit se métamorphosoient en hommes , et celles de son épouse se chan-
geoîpnt en femmes. C'est ce que vous voyez dans ce second tableau.
Le troisième vous expose l'histoire d'x\talante, fille de Sche'née, roi de Scyros. L'exercice de la chasse avoit rendu cette princesse très habile à la course. Sa beauté la faisoit rechercher de toutes paris; et, pour se de'barrasser de ses amans, elle leur proposa de courir sans armes, tandis cju'armée d'un javelot elle perceroit ceux qui ne pourroient la vaincre. Plusieurs avoient déjà perdu la vie , lorsqu'Hippomène, prince grec, se mit sur les rangs. \ énus lui fit présent de trois pommes d'or du jardin des Hespérides , qu'il jeta dans la carrière à différeules distances. Atalante , séduite par la beauté de ces fruits précieux, s'amusa à les ramasser : elle fut vaincue et devint le prix de la victoire. Quelque temps après , ayant profané avec san mari un temple de Cybèle, elle fut changée en lionne, et lui en lion.
Le tableau suivant représente Méléagre , fils d'OLnée et d'Althée. Lorsque sa mère le mettoit au monde , elle vit auprès du feu les trois Parques qui y jetoient un tison, en disant : « Cet enfant vivra tant que ce tison durera. » Alihée alla promptement se saisir du tison, l'éteignit, et le garda avec le plus grand soin. Diane , méprisée par le père de Méléagre, avoit envoyé dans ses terres un sanglier destructeur, qui ravageoit toute la Calydonie dont il éloit roi. Les princes grecs s'assemblèrent pour tuer ce monstre, et Méléagre, à leur tète, lit paroîde beaucoup de courage. Atalante, fille du roi d'Arcadie, blessa la première le sanglier, et le jeune héros lui en offrit la hure, comme la plus considérable dépouille. Les frères d'Althée, mécontens de cette préférence, prétendirent l'avoir; mais Méléagre les tua, et épousa Atalante. Alihée vengea la mort de ses frères en jetant au feu le tison fatal; et à mesure qu'il brùloit, Méléagre sentoit ses entrailles dévorées par des flammes intérieures qui le consumoient. Alors Althée reconnut, mais trop tard, toute l'atrocité de sa vengeance : ne pouvant plus rappeler à la vie ce fils qu'elle aimoit, elle se donna la mort.
Cet homme, à qui vous voyez de si grandes oreilles, est Midas, roi de Phrygie. Bacchus vint lui rendre visite, accompagné du bonhomme Silène et des Satvros. Ces derîiiers s'arrêtent en route vers une fontaine où Midas avoit
fait venir du vin. Silène s'enivra; on le porta à Midas, parc? de guirlandes et de fleurs : liarchus, ravi de voir son père nourricier en cet t'tat, permit au roi de lui demander ce qu'il souhaiteroit ; Midas demanda que tout ce qu'il toucheroit devînt or; mais il s'en repentit bientôt : tous ses alimens se changeoicnl en ce précieux mêlai. l'auN re et riche tout à la fois, il déteste ce funeste présent , et supplie le dieu de le délivrer d'un elat qui n'a que l'apparence du bien : Barchus l'envoie se laver dans le Pactole; Midas obéit, et communique ."1 vertu à ce ficuve, qui, depuis ce temps, roule un sable d'or.
Ce prince fut arbitre entre Apollon et Pan. Le dernier pretendoit que sa flûte devoit l'emporter sur la lyre du dieu du Parnasse. Midas jugea en riche ignorant et sans goût : il donna la préférence à Pan. Apollon lui fit présent , en conséquence, d'une belle paire d'oreilles d'àne. Son barbier les aperçut; le roi demanda le secret avec menaces : le barbier fit un trou on terre, et y cacha ce secret ; mais il crût des roseaux en cet endroit, et ces roseaux, agites par le vent, firent entendre ces mois : Midas, le roi 31iclas a des oreilles d'âne.
Ces deux époux, qui sont à côte du roi de Plirygie , sont Ce'phale et Procris. Unis par l'amour le plus tendre, ils vivoient heureux et contens, lorsque l'Aurore, e'prise de la beauté de Ce'phale , l'enleva. Mais Cephale conserva son cœur à sa chère épouse, et la déesse le rendit à Procris, en jetant dans l'espril de l'un et de l'autre les tristes soupçons de la jalousie. Cephale reparut chez lui sans se faire reconnoître, employa mille stratagèmes, et parvint à se faire écouter. Procris, honteuse de sa foiblesse, court dans les bois, se met à la suite de I>iane : Cephale l'accuse d'imprudence, va la consoler, et l'engage à revenir. Procris à son tour devient jalouse. Un jour que son e'poux e'toit à la chasse , et que, fatigué de tuer du gibier, il se reposoit à l'ombre, elle l'entendit adresser au zéphyr ces paroles : « ^ iens, zéphyr, » viens éteindre le feu qui me consume; viens, zéphyr, » à mon secours! » Le zéphyr fut pris pour une nymphe; l'infidélité ne parut plus douteuse. Procris, qui étoit cachée dans les broussailles, poussa des soupirs, et fit un mouvement; Cephale crut que c'étoit quelque animal; il lança son dard , et courut : quel fut son désespoir , lorsqu'il vit son
épouse expirante! Il se donna la mort, et Jupiter les métamorphosa en astres.
Cette histoire est triste ; mais celle que cet autre tableau vous présente l'est davantage encore: Térée, roi de Thrace, épousa Progné, fille de Pandion, roi d'Athènes. Progné, fâchée de se voir séparée de sa sœur Philomèle , engagea son mari de l'aller chercher pour la conduire en Thrace. Térée , revenant avec Philomèle , ne songea qu'à satisfaire sa passion. Il la conduisit dans un vieux château , oij , désespéré des reproches qu'elle lui faisoit , il lui coupa la langue. Quand il fut arrivé dans son palais, il se présenta à son épouse avec un air triste , et l'assura que Philomèle étoit morte dans le voyage. Mais cette princesse infortunée traça, dans sa prison, sur une toile, l'attentat de Térée, et l'envoya à sa sœur. Progné vint à la tt^te d'une troupe de femmes, le jour de la fèf e des Orgies, délivrer Philomèle de sa prison , tua Itys, son fils, qu'elle avoit eu de Térée, fit cuire ses membres, et les servit dans un festin à son mari. Philomèle parut dans ce repas , et jeta sur la table la tête de l'enfant. Térée demanda des armes pour immoler les deux sœurs à sa vengeance ; mais , lorsqu'il étoit près de les frapper, il fut changé en éperv'ier; les deux sœurs furent métamorphosées, l'une en hirondelle, l'autre en rossignol, et Itys fut changé en faisan.
Ce dernier tableau nous représente la tragique histoire du malheureux OEdipe. C'est un des traits les plus terribles de la mythologie. Un roi de Thèbes, nommé Làîus, ayant appris de l'oracle qu'il périroit de la main d'un fils qu'il venoit d avoir, ordonna à Jocaste , son épouse, d'égorger cet enfant. La mère , ayant horreur de ce crime , en remit l'exécution à un soldat. Celui-ci, touché des pleurs et de l'innocence de l'enfant , se contenta de lui percer les pieds de part en part, et de l'attacher à \\n arbre sur le mont Cithéron. Un des bergers de Polybe, roi de Corinthe, trouve cet enfant , le détache , et le présente h la reine , qui, n'ayant point d'enfant , le fait élever comme son fils, et lui donne le nom à'' Œdipe, à cause de l'enflure de ses pieds. OEdipe, ayant découvert dans la suite qu'il n'étoit pas fils de Polybe, alla consulrer l'oracle, et apprit qu'il trouveroit son père dans la Phocide , province de la Grèce. Il se mit en route en conse'-
ENTRETIEN III. Bg
qnence, et ayant rencontré Laïus dans un passage étroit de la Phocide , il se battit avec lui , et le tua , parce que ce prince , fier de son rang , lui ordonna avec hauteur de lui céder le pas.
Thèbes étoit alors désolée par un monstre appelé Sphinx. Il avoit la tête d'une femme , le corps d'un chien , les ailes et la queue d'un dragon , les pieds et les ongles d'un lion. Il proposoit une énigme aux passans, et les dévoroit s'ils ne la devinoient pas. Créon , frère de Jocaste, offroit les états de Laïus et la main de la reine, sa veuve, à celui qui satisferoit ce monstre. Il demandoit : Quel est V animal qui, le matin , marche à quatre pieds , à deux sur le milieu du Jour, le suir à trois. Œdipe répondit que cet animal est Tliommc, qui, dans l'enfance , se traîne sur ses pieds et sur ses mains ; dans l'âge viril, se soutient sur deux pieds, et dans la vieillesse, s'appuie isur un bâton qui lui sert de troisième pied. Le sphinx , après cette explication, se précipita de désespoir, et se tua; et Œ,dipe , sans le savoir, épousa sa mère , et monta sur le trône de son père qu'il avoil tué sans le ronnoître.
Les premiers momens du règne du nouveau monarque parurent heureux ; et les Thébains se félicitoient que le sort leur eût donné un prince si vertueux et si sage. Ce bonheur fut même augmenté parla naissance de deux fils qu'il nomma Etéocle et Polynire. Mais bientôt une peste affreuse désola le territoire de Thèbes. On consulta l'oracle , ressource ordinaire dans toutes les occasionsoù l'on vouloit connoître la volonté des dieux. L'oracle répondit que, pour faire cesser ce fléau, il falloit bannir le meurtrier de Laïus. Œdipe ayant fait faire des perquisitions très exactes pour le trouver, le berger qui l'avoit détaché de l'arbre vint l'instruire de sa naissance. L'infortuné prince se reconnut coupable. Jocaste , à cette nouvelle, se pendit de désespoir. OEdipe se creva les yeux ; et, se condamnant à un exil perpe'tuel, il se retira sur le mont Colonos, près d'Athènes, après avoir cédé ses états à se^deux fils, à condition qu'ils régneroient alternativement chacun leur année.
Ces deux princes avoient montré, dès leur plus tendre enfance , une haine mutuelle que jamais leur père n'avoit pu étoufiér. Elle parut bientôt dans toute sa fureur. Etéocle , en qualité d'aîné, monta le premier sur le trône, et l'année
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ëlant révolue, îl n'en voulut point descendre. Polynicearma les Grecs contre son frère. Les chefs les plus illustres de son arme'e e'toient Adraste, roi d'Argos, Tyde'e, fils d'Ene'e , roi de Calydon, Capane'e , Hippomedon , Amphiaraiis et Parthe'nopus : on les appelle les sept preux ou les sept braves devant Thèbes. Mais leur courage ne fit point triompher la cause de Polynice : tous y pe'rirent, à Texception d'Adraste ;. leurs troupes furent taillées en pièces , et cette guerre se termina par un combat singulier entre les deux frères. La rage avec laquelle ils se pre'cipitèrcnt Tun sur Taulre , ne leur permettant pas de remarquer où ils frappoient, ils se poignardèrent tous deux» On mit leurs corps sur un même bûcher, pour y être brùle's, suivant la coutume de ce temps-là : on vit aussitôt la flamme se diviser d'elle-même, et faire connoître que la mort n'avoit pu éteindre une haine dont on n^avoil point encore d'exemple.
EuD. Quelle est , je vous prie, cette ville que les flammes dévorent , et dont les habitans fuient de toutes parts?
Ea. C'est la ville de Troie , que les Grecs viennent de prendre, et à laquelle ils ont mis le feu. Rendez-vous attentifs , mes chers enfans , à ce grand événement; c'est le plus mémoralple de la fable.
Troie étoit la capitale de la Troade , pays situé dans la partie de la Phrygie la plus voisine du Bosphore de Ihrace, que nous appelons le détroit de Constant Inople. \£. premier prince qui y ait régné s'appeloit Teucer. 1] eut pour gendre Dardanus qui jeta les premiers fondemens de la ville de Troie. Dardanus eut pour successeur Erictonius , qui laissa le trône à Tros, son fils. Tros donna son nom à la ville et à la nation ; il eut trois enfans: Ganymède , que Jupiter enleva à cause de sa beauté , et qui devint l'échanson des dieux à la place d'Hébé, déesse de la jeunesse, fille de Junon; Assaracws , qui ne fit rien de mémorable ; et llus , qui tint le scepire après lui, et voulut que Troie s'appelât Ilion. llus transmit la couronne à Laomédon , père de Priam ; et, sous ce dernier , l'empire des Troyens devint le plus florissant de l'univers. Ce prince releva les murs de sa capitale , qu'Hercule avoit détruits, et l'environna de fortes tours. Il épousa Hécube , fille du roi de Thrace , qui lui donna plusieurs fils et plusieurs filles. Mais sa tendresse pour ses en-
ENTRETIEN III. 6i
fans fui la source de tous les malheurs que l'un d'eux , nommé Paris, attira sur sa tète.
He'cube , en mettant ce jeune prince au monde, s'imagina qu'on tiroit de son sein une 'orche ardente. Priam , ayant appris par l'oracle que cet enfant causeroit un jour la ruine de sa patrie et de sa famille, donna ordre de le tuer; mais la reine le (il e'iever secrètement par des bergers. Paris, (pii ne connoissoit point encore sa naissance, vint disputer un prix que le monarque troyen avoit propose à la jeune noblesse de ses e'tats, et triompha de tous ceux qui etoient cnfre's en lice. Hector, fils aine' de Priam , poursuivant cet athlète inconnu , de'couvrit qu'il eloit son irère. Priam l'embrassa, et le retint à sa cour dans le rang qui lui étoit du. Quelque temps après , Paris ayant e'te' à Sparte pour y reprendre sa tante Hesione , qui y étoit prisoimière , il descendit chez TVIénelas, roi de cette ville, lui enleva Hélène, sa femme, et jura de ne pas la rendre qu'on ne lui eût rendu auparavant Hésione qu'il redcmandoit. Les princes grecs , qui vouloient ravoir l'une sans relâcher l'autre, s'assemblèrent de toutes parts, et s'engagèrent tous par serment à ne point quitter les armes qu'ils n'eussent renversé la ville de Troie.
Leur armée étoit conduite par quatre-vingt-quinze capitaines , rois, princes ou héros déjà célèbres par de grands exploits; et Agamemnon, roi d'Argos et de Mycène, en fut déclaré généralissime.
Ce prince étoit issu d'une famille où le crime sembloit ^tre héréditaire. Tantale, l'un de ses ancêtres, servit aux dieux son fils Pélops ; et ce monstre , comme je vous l'ai déjà dit , fut condamné à une soif et à une faim que rien ne pouvoit satisfaire. Jupiter rassembla les membres de l'infortuné Pélops, les ranima, et lui mit une épaule d'ivoire à la place de celle que Cerès avoit mangée. Pélops épousa Hippodamie, fille d'OEnomaiis , roi d'Elide ; il falloit vaincre à la course pour obtenir cette princesse, ou périr si l'on avoit le malheur d'être vaincu. Neptune donna à Pélops des chevaux dont la vitesse lui procura la victoire. De ce mariage naquirent Atrée et Thyeste. Le premier épousa Europe, que son frère lui enleva. Atrée ne pouvant punir cet attentat , sa colère se changea en une haine et une fureur implacables, qui le rendirent ingénieux à chercher une vengeance éclatante ,
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ou plutôt à tramer la perfidie la plus de'testable. Il feignît de vouloir se re'concilier avec son frère ; et , après avoir fait égorger secrètement les deux fils de Thyeste , il lui en pre'senta le sang dans une coupe dont leurs ancêtres ne s'e'toient jamais servi que dans les sacrifices. On dit que le soleil ne parut point ce jour-là , pour n'être pas te'moin d'une action si noire. Toute la famille d'Atre'e porta la peine du crime qu'il avoit commis. Plisthène, son fils, fut pèred'Agamemnon et de Mc'ne'las, que Ton appelle souvent les Atrides, du nom de leur aïeul.
Agamcmnon épousa Clytcmnestre, dont il eut Oreste, Electre et Iphige'nie.
Menclas etoit roi de Sparte : il épousa Hélène , fille de Tyndare et de Léda : celte princesse e'toit la plus belle femme de son siècle.
Après ces deux princes , les he'ros grecs qui méritoient le plus d'admiration , e'toient Nestor, Achille, Patrocle , son ami; Ajax , fils de Telamon, roi de Salamine ; Ajax , surnomme l'impie, fils d'Oïlec, et roi des Locricns, Idome'nee, Diomède, Ulysse, Palamèdc , Calchas , Machaon et Podalire , fils d'Esculape.
Nestor, fils de Ne'le'e et de Cloris , avoit seul e'chappc' au massacre qu'Hercule avoit fait de la famille de Nele'e , qui lui refusoit le passage dans ses états. Les Grecs l'engagèrent à venir avec eux au sie'ge de Troie : ils comptoient beaucoup sur la prudence de ses conseils ; et il se rendit aisément à leur invitation , dans l'espe'rance de leur être utile. Apollon le fît vivre trois cents ans , ce que les poètes appellent trois âges d'hommes; et quand ils offrent à quelqu'un des vœux pour une longue vie, ils lui souhaitent les années de Nestor.
Achille étoit fils de Thétis et de Pelée. Sa mère le plongea dans l'eau du Styx, afin de le rendre invulnérable. Il n'y eut que le talon, par lequel elle le îenoit, qui n'y fut pas trempé, aussi ne pouvoit-il être blessé qu'à cet endroit. Son éducation fut confiée au fameux centaure Chiron , qui ne le nourrit que de moelle de lion. Il étoit encore enfant, lorsque la déesse sa mère lui proposa le choix de vivre long-temps sans gloire , ou de mourir jeune tout couvert de lauriers. Il préféra la gloire aux années. Le Destin avoit résolu qu'Achille périroit devant Troie , et que cette ville ne seroit jamais prise que par la
présence cl la valeur de ce héros. The'tis , voyant que les princes grecs cherchoient son lils pour cette expe'dition , voulut prévenir le décret du Destin. Elle envoya le jeune Achille, sous des habits de femme, dans lile de Scyros, à la cour de Lycomède. Ulysse, roi d'Ithaque, entreprit de le de'couvrir dans sa retraite. 11 se déguise en marchand, arrive au palais du roi de Scyros , et présente aux princesses , fdles de ce monarque, des ornemens et des bijoux , parmi lesquels il y avoit des armes. Achille s^en saisit, les manie avec beaucoup d'adresse , et se fait connoître. Ulysse l'engage à le suivre ; et le héros, qui ne respiroit que la gloire, abandonne De'idamie, fille de Lycomède, Cju'il avoit e'pousee, et dont il avoit un fds nomme' Pyrrlius, que nous verrons marcher sur les traces de son père. Achille contracta l'amitié' la plus e'troite avec Patrocle , fils de Mcnœtius et de Sthe'ne'le'e , qui, par sa bravoure , étoit digne de l'affection du fils de Thetis.
Ajax, fils de Telamon , étoit un prince d'une valeur qui souvent dégéne'roit en rage. Lorsqu'Achille fut mort , il disputa à Ulysse les armes de ce héros; et n'ayant pu les obtenir , il entra dans un accès de fureur si aveugle qu'il se perça de son épe'e.
Ajax , fils d'Oïle'e , passoit pour le plus vaillant des Grecs , après Achille ; mais il étoit le plus impie des hommes. Les dieux le firent périr dans les eaux , pour le punir de ses blasphèmes.
Idoménée, petit-fils de Minos, étoit roi de Crète. Après la prise de Troie , comme il reprenoit le chemin de ses états , il fut accueilli d'une tempête si violente, que, pour l'apaiser, il promit aux dieux de leur sacrifier la première personne qui se présenteroit sur le rivage. Les vagues se calmèrent aussitôt, et le premier objet qui frappa ses regards fut son fils : il l'immola au souverain des ondes. Mais bientôt ce sacrifice humain fut puni par une peste qui désola la Crète, jusqu'au temps où son roi se retira dans la Calabre pour y fonder un nouvel empire.
Diomède , fils de Tydée , et le plus vaillant des Grecs après Achille et Ajax, se rendit immortel par mille exploits, et surtout en blessant Mars et Vénus.
Ulysse , fils de Laërte et roi d'Ithaque , avoit contrefait l'insensé pour se dispenser d'entrer dans la ligue des princes grecs.
Un jour qu'il labouroil follement le rivage de la mer, Palamède plaça Te'le'maque , encore enfant, devant le soc de la charrue. Ulysse la détourna avec adresse ; pour ne point blesser son fils , et prouva par là que sa folie n'e'toit qu'une feinte. La rare prudence qu'il avoit reçue de Minerve fut très utile aux Grecs durant tout le sie'ge.
Palamède, fils de iSauplius, roi de Tile Eube'e, e'toit un prince aussi brave que fertile en ressources. Il inventa, diton, les jeux d'e'chers et de dc's, pendant le sie'ge, aussi bien que les poids et mesures. Ulysse, qui ne pouvoit lui pardonner d'avoir de'couvert sa prétendue folie, cacha dans la tente de ce he'ros une somme d'argent , l'accusant de la lui avoir vole'e , et le fit lapider.
Calchas e'toit un devin fameux, qui fut l'oracle des Grecs , durant tout le siège. La destinée de cet homme e'toit de cesser de vivre quand il trouveroit un devin plus habile que lui. En effet , après la prise de Troie , s'e'tant retire' à Colophon , il y mourut de chagrin, pour n'avoir pu deviner ce que Mopsus, autre devin, avoil devine.
Machaon et Podalire , tous deux fis d'EscuIape , avoient succe'de' h leur père dans la science de guérir les hommes. Ils ëtoient les médecins des Grecs devant Troie ; ils y moururent l'un et l'autre avant la fin du siège.
Tels étoient les principaux capitaines de l'armée des Grecs. Leur flotte , composée de mille deux cent quatre-vingt-dix vaisseaux , s'assembla au port d'Aulide , ville de la Liéotie. Les vents contraires empêchèrent long-temps de mettre à la voile. On consulte Calchas. Ce devin répond que les vents ne deviendront favorables que lorsqu'Agamemnon aura immolé sa fille Iphigénie à Diane, dont il a encouru la disgrâce en tuant une biche consacrée à cette déesse. En vain le roi d'Argos voulut répliquer : il fallut obéir h l'oracle ; mais lorsque le prêtre alioit frapper la princesse, Diane substitua une biche h la place d'Iphigénie , qu'elle emporta dans la Chersonèse-Taurique, où elle la fit grande prétresse de son temple. Après ce sacrifice , on cingla vers les rivages de Troie , et l'on y aborda bientôt heureusement.
Cette superbe ville fut défendue par toutes les forces de l'Asie, qui, pour balancer la puisance des Grecs, avoit rassemblé d'innombrables armées. Elles étoient commandées
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par (les princes pleins de bravoure, et par cinquante fils que Priam avoit eus de plusieurs femmes, et dont Paint?, qui se iiommoit Hector, eût seul soutenu et repousse tous les efforts des ennemis , si le destin ne lui avoit pas ele contraire. Tous les dieux prirent part à cette guerre , et s'intéressèrent Us uns pour les Grecs et les autres pour les Troyens. Junon surtout signala dans cette occasion la haine (ju'clle porloit aux derniers, soit parce qu'un de leurs rois ctoil fils de Jupiter, soit parce que Paris ne lui avoit point adjugé la pomme que la Discorde avoit jete'e sur la table aux noces de Thelis et de Pélee, avec cette inscription, // /a plus belle; soit enfin parce que Jupiter avoit substitué Ganymède à la déesse de la jeunesse.
Tout réussit d'abord aux Grecs ; mais Achille s'élant brouillé avec Agamemnon , qui lui avoit enlevé sa captive Briséis, fille de Jirisès, prêtre de Jupiter, et ne voulant plus mener ses troupes au combat , les choses changèrent de face. Les Troyens sont partout vainqueurs sous la conduite d'Hector ; tous les jours ce héros remporte de nouveaux avantages; tantôt il chasse les Grecs de tous les postes qu'ils occupoient; tantôt il brûle leur flotte : tous se repentoienl déjà de cette expédition. Dans cet abattement général, Patrocle voulut essayer de ramener la fortune. Il prend les armes d'Achille, se met à la tête des troupes, repousse les Troyens, et défie Hector au combat. Hector se montre , et Patrocle expire sous ses coups. Achille , désespéré de la mort de son ami , oublie l'injure d'Agamemnon , et court venger son cher Patrocle. Il attaque le héros troyen , le tue , l'attache par les pieds à son char, et le traîne trois fois autour des murs de Troie et du tombeau de Patrocle. Il le rendit aux larmes de Priam. Ayant ensuite conçu de la passion pour Polixène , fille du monarcjue troyen , il la demanda en mariage ; et lorsqu'il alloit l'épouser , Paris lui décocha une flèche empoisonnée qui vint le frapper au talon , et lui donna la mort. Apollon lui-même avoit dirigé ce Irait fatal.
Pyrrhus, fils d'Achille et de Déidamie, vint avec un renfort considérable se joindre aux Grecs, et venger la mort de son père. Son courage fit souvent oublier la perte du fils de Thétis. Mais l'oracle avoit annoncé que jamais Troie ne II. 5
seroit prise tant qu'elle posse'deroit ie Palladium, statue de Minerve, qui étoit descendue du ciel, et s'e'toit placée d'ellemême sur l'autel. On dit qu'elle rouloit toujours les yeux , et remuoit do temps en temps une lance qu'elle tenoit à la main. Diomède et Llysse se chargèrent de l'enlever; ce qu'ils exécutèrent avec adresse.
Cependant les Grecs , ne pouvant encore se rendre maîtres de la ville par la force, entreprennent de la surprendre. Ils feignent que Minerve les punit de l'enlèvement du Palladium ; et, après dix années d'un siège qui a coûté tant de héros, ils ont recours à ce stratagème : ils construisent un cheval de bois, dans lequel ils renferment un grand nombre de soldats armés, et vont se cacher dans Tile do Ténédos, Ils publient que ce cheval est une réparation qu'ils font à Minerve. Le peuple sort en foule, transporté de joie, séduit par une vainc espérance, et plus encore par les discours d'un fourbe nommé Sinon, que les Grecs avoient laissé exprès sur le rivage : ce scélérat leur fit accroire que, si le cheval entroit dans leur ville , Troie seroit imprenable. Chacun s'empresse de fair€ une brèche aux murs , pour introduire cette fatale machine. Ce jour, qui devoit être le dernier desTroyens, devient un jour de fête, dans lequel on s'abandonne aux aveugles transports àv Taliégresse la plus folle. La nuit vient : tout le peuple, plongé dans une sécurité funeste , se livre aux douceurs du repos. Durant le calme ciui régnait dans la ville, les soldats grecs sortent des flancs du cheval de bois, et, à la faveur des ténèbres, se répandent dans tous les quartiers de la ville. Ils y mettent le feu , et la flamme, qui s'élève jusqu'aux nues, sert de signal à l'armée ennemie. Elle accourt, elle entre par la brèche; le sang coule de toutes parts. Les Tr-oyens se défendent en désespérés , et ne cèdent qu'au nombre qui les accable. Pynhus surtout exerce des cruautés inouïes. 11 pénètre au palais de Priam ; il égorge ce prince, avec toute sa famille, au pied d'un autel où il s'étoit réfugié. On regardait Polixène comme la cause de la mort d'Ac bille : Pyrrhus l'immola sur le tombeau que les Grecs avoient élevé à ce héros au promontoire de Sigée. Andromaque , fille d'Eétion, roi de Thèbes, épouse d'Hector, avoit caché son fils Astyanax dans le tombeau de ce héros : Ulysse l'en retira par adresse , et le fit précipiter
ENTRETIEN IlL G7
du haut d'une tour. Pyrrhus emmena Andromaque en Épirc , et l'épousa.
Hélène , qui étoit cause de ret!e guerre , se caclia dans le temple de Minerve, et regagna les bonnes grâces de JMénélas , son ancien époux , en lui livrant Déiphobe , fils de Priam , avec lequc! elle s'étoit mariée après la mort te Paris, "j'el fut le triste sort qu'éprouva la superbe ville de ïroie. Elle vit périr devant ses murs huit cent quatre-vingtsix mille Grecs, et dans son sein six cent soixante-dix mille citoyens. Après l'avoir réduite en cendres, et s'être chargés des richesses immenses qu'ils y avoient trouvées, les (irecs reprirent le chemin de leur patrie. Leur llolte vint donner contre le promontoire de Capharée , voisin de 1 "île l'hd)ée ; et leurs vaisseaux y lurent brisés pour la plupart. jNiais ce n'étoit que le présage des malheurs qui les att<Midoient, soit, pendant leur navigaliou , soit à leur arrivée dans la (irèce. Le vieux Nestor lut le seul qui regagna heureusement ses états.
Agamemnon, entrant dans son palais en vainqueur , hit assassiné par Egiste , c(ue Clytemncslrc avoit épousé pendant la guerre de Troie ; et cette femme parricide mit la couronne d'Argos sur la tète de l'assassin. Eleilre, fille d'Agamemnon, voyant que l'usurpateur vouloit éteindre la postérité de ce prince, et que son indigne mère favorisoit les fureurs du monstre h qui elle avoit donné sa main , fit porter son frère Oreste, encore enfant, à la cour de Strophius, son oncle , roi de la Phocide , qui l'éleva secrèlement. Lorscjue le jeune prince fut grand , il forma la résolution de venger la mort de son père ; il vint à Argos, où il apprit que la tendre Electre , après avoir long-temps langui dans les fers , avoit été donnée en mariage à un homme de la lie du peuple, afin d'ôter à ses enlans le droit de monter sur le trône. Oresie immole Egiste et Clytemnestre aux mânes de son père , et tombe tout à coup dans des accès de fureur pendant lesquels il s'imagine voir l'ombre de sa mère accompagnée de furies. Il consulla l'oracle, qui lui ordonna d'aller dans la Tauride pour s'y purifier. Il s'y rendit avec P) lade , son ami fidèie. Tous deux furent arrêtés par ordre de Thoas, roi de cette contrée , qui faisoit immoler à Diane les étrangers qui abordoient dans ses étais. Oreste éloit le seul dont le tyran désirât la mort. l'v-»
lade vouloit être sacrifié à sa place , et tous deux se disputèrent long-temps la gloire de sauver la vie à un ami. Iphige'nie reconnut son frère au moment qu'elle alloit l'immoler. Les deux amis tuèrent Thoas , pour le punir de ses cruaute's, enlevèrent la statue de Diane , et revinrent dans la Grèce avec Iphige'nie. Tel fut le terme des malhears qui affligèrent la famille d'Agamemnon.
Ulysse erra durant dix ans sur toutes les mers , et n'e'chappa aux dangers qu'il courut que par la protection de Miners'e , qui l'accompagnoit partout. Les Lestrigons , peuple de Cyclopes, firent pe'rir tous ses vaisseaux, excepte' celui qu'il montoit. Après avoir évite' les dangereux écueils deCharybde et de Scylla, il tomba entre les mains de Polyphome, qui l'enferma dans un antre avec ses compagnons , pour le de'vorer. Ce Cyclope, fils de Neptune et de Thoosa, e'icit si grand , que l'eau de la mer ne lui venoit qu'à la ceinture. Ulysse l'enivra en l'amusant par le récit du siège de Troie , et lui creva, avec un gros pieux, le seul œil qu'il avoit au milieu du front ; puis, s' étant attaché, ainsi que ses compagnons , sous les moutons du Cyclope , ils sortirent de la caverne , et sVmbarquèrent. Le roi d'Ithaque n'avoit pas couru de moindres périls dans l'île de Circé, fille du Soleil et de la Lune , où son vaisseau avoit fait naufrage. Cette magicienne , pour retenir le héros , changea ses compagnons en betes sauvages, par le moyen d'une liqueur qu'elle leur présenta. Minerve fit connoître à Ulysse une plante dont il se servit pour finir cette métamorphose , et remit aussitôt à la voile. Mais il n'étoit pas encore à la fin de ses disgrâces ; il alla échouer dans l'ile de Calypso. Cette nymphe voulut en vain se l'attacher par l'espoir de l'immortalité : Ulysse méprisa ces offres flatteuses ; il partit, et évita, en se bouchant les oreilles, les-chanls séducteurs des Syrènes.
Pendant que ce prince luttoit contre le sort qui lui fermoit l'entrée de sa patrie, Pénélope, son épouse, avoit à se délivrer des importunités de plusieurs princes qui vouloient l'épouser , et publioient que le roi d'Ithaque étoit mort au siège de Troie, l^a princesse promettoit de se décider quand elle auroit achevé une toile qu'elle travailloit. Mais elle défaisoit la nuit ce qu'elle avoit fait pendant le jour.
Enfin Ulysse, étant arrivé à Ithaque dans un état affreux ,
sans être reconnu de personne , se mit au nombre des amans de Pénélope, pour tendre l'arc qu'on avoit propose', et dont la princesse devoit être le prix. Il en vint à bout , se fit connoitre, rentra dans sa famille, et tua tous ses rivaux. 11 sg démit ensuite de ses elats en faveur de son fils Tek'maque , et périt par la main de Telegone , qu'il avoit eu de Circé. Ainsi s'accomplit l'oracle qui lui avoit pre'dit qu'il tomberoit sous les coups de son fils. Ainsi disparurent tour à tour ces Grecs fameux qui avoient répandu dans l'univers le bruit de leurs exploits, et qui s'etoient immortalise's par la ruine du plus florissant empire qui fut alors.
La destine'e des Troyens fut, dans un sens, moins de'plorable que celle des Grecs. Enee , prince du sang royal , fils d'Ancbise et de Vt^nus, échappa aux débris de sa patrie, sous les auspices de la déesse qui lui avoit donné le jour. Après avoir perdu sa femme, qui s'égara, il chargea son père sur ses épaules , prit son fils Iule ou Ascagne par la main , et emporta les dieux tutélaires de sa patrie. Il éloit destiné à fonder un empire qui s'éteiulroit et sur les vainqueurs des Troyens , et dans toutes les contrées de la terre. Il rassemble tous ceux qui avoient échappé à la fureur des Grecs , s'embarque avec eux , erre pendant sept ans de mers en mers , exposé aux effets de la haine que l'implacable Junon conservoit encore contre le nom troyen. Ce prince vertueux apaise la colère de la reine des dieux , aborde à Carthage , dans le temps que Didon , fille de Bélus, roi de Tyr, en bâtissoit les murs. Il y est retenu durant quelque temps par l'amour qu'il conçoit pour Didon ; inais bientôt, se rappelant ses glorieuses destinées , il abandonne le séjour de Carthage par l'ordre de Jupiter. La reine , qui apprend la fuite du héros , en est au désespoir : elle se perce d'un poignard , et expire après avoir demandé aux dieux qu'une haine éternelle divise Rome et Carthage. Enée aborde en Italie , soutient la guerre contre Turnus , roi des Rutules , et le lue dans un combat. Ensuite il épouse Lavinie, fille de Latinus, roi du pays latin; et, après sa mort , il fut enlevé dans le ciel par Vénus. On l'honoroit à Rome sous le nom de Jupiter indigète.
C'est ainsi que la fable nous conduit jusqu'au temps où l'histoire ancienne commence à se fixer par l'époque de la
fondation de Rome. Nous nous arrêterons !à, mes chers amis, pour nous occuper, dans les entretiens qui vont suivre , de la physique , de l'histoire naturelle , de la ge'ographie , et de rhistoire de France.
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Sur la Vhysinue; et premièrement des propriétés générales des
Corps.
Eraste. Après Pe'tude de la religion et de la morale, il n en est point de plus utile et de plus ne'cessaire à Thomme que celle de la physi(jue, puisque son objet est de nous rendre attentifs à tant de mer\-eilles qui nous environnent, et dont nos plaisirs et nos besoins de'pendent. Elle nous conduit comme par la main dans toutes les parties de la nature pour nous en montrer la destination , et pour nous faire observer avec quel ordre, quelle syme'trie, quelle proportion tout y est place. Enfin , en présentant à nos regards cette foule de prodiges donf l'univers est rempli , elle nous oblige de rcconnoître qu'ils ne sont point l'ouvrage d'une cause aveugle et fortuite; mais que chaque trait de cegrand tableau annonce une puissance infinie qui étonne , une sagesse profonde qu'on ne peut assez admirer, des intentions et une bonté' qui méritent les plus humbles actions de grâces.
Je ne vous exposerai pas, mes chers amis, par quelles révolutions la physique est arrivée au point où elle est de nos jours; car mon dessein est de vous apprendre moins ce qu'on a pensé que ce qu'il faut savoir. Il me suffira de vous dire (jue jusqu'au siècle dernier, celte science si belle et si digne de l'homme n'étoit qu'un jargon barbare , un amas de systèmes absurdes , plus propres à rebuter qu'à éclairer l'esprit. Enfin Desrartes parut comme un astre cjui venoit éclairer le genre humain , et ce génie cre'ateur dissipa les ténèbres épaisses dont une longue igiiorance avoit obscurci la raison. ]| apprit à ses semblables le grand art de penser, et ce fut alors qu'au lit^u de deviner la nature , en lui prêtant autant de vertus particulières qu'il se présentoit de phénomènes à ex-
pllquer, on s'accoutuma à l'interroger par l'oxperience , à t'pier et à étudier son secret par des observations assidues et mûrement médite'es , à n'admettre, en un mot, au rang des connoissances, que ce qui paroissoit évidemment vrai. Si Descartes s'est trompé en plusieurs choses , c'est qu'il éloit homme et qu'il n'est pas donné à un seul homme ni à un seul siècle de tout connoîlre. Ceux qui sont venus après lui , les Newton, les Leibnitz, par exemple, l'ont ou corrigé ou surpassé, j'en conviens; mais sans lui, ces grands hommes se seroient-ils avancés aussi loin qu'ils ont fait avec le secoins des premières lumières que nous lui devons? Nous ne nous élevons h la connoissance de la vérité que comme ces géans qui escaladoient les cieux en montant sur les épaules les uns des autres.
Héritiers des travaux que ces philosophes immortels ont entrepris , il seroit honteux pour nous de ne point connoître une partie des richesses immenses qu'ils nous ont laissées. Mettons-nous donc en état de profiter de leur succès ; et si nous ne pouvons les atteindre , considérons du moins la noble carrière qu'ils ont fournie avec tant de gloire. C'est le but que je me propose, mes chers amis, en vous donnant ces foibles élémens , qui vous serviront d'introduction à une étude plus étendue de la physi(]ue. Hàtons-nous d'entrer en matière, et prétez-moi toute fattention dont vous êtes capables.
La physique est la science des corps naturels ; et son nom est dérivé d'un mot grec qui signifie nature, parce que , dans la nature, l'objet le plus frappant pour l'homme, c'est le corps.
On appelle corps naturels, toutes les substances matérielles dont l'assemblage compose l'univers.
Tout ce qui existe dans les corps de manière à affecter quelqu'un de nos sens, et, à exciter aussitôt dans notre âme l'idée de leur présence , s'appelle qualité ou propriété. Par exemple , la dureté que vous sentez quand vous pressez une pierre , le froid que vous éprouvez quand vous posez la main sur un morceau de glace , sont autant de propriétés de ces corps.
Lorsque nous examinons les corps, et que nous rassemblons les propriétés que nous leur connoissons, nous en remarquons plusieurs qui conviennent à tous , et qui les accompagnent
consîammenl dans les difTt'rens ctats par lesquels ils peuvent passer; on appelle ces propriétés générales ou unwerselles , ou simplement attributs.
Mais nous observons aussi qu'il y a des proprie'te's qui ne conviennent aux corps que dans certaines circonstances, ou qui conviennent aux uns , et nullement aux autres; on donne à ces derniers le nom de propriétés secondaires , ou celui d'occidens, ou bien on les appelle qualités.
Tout ce que nous de'couvrons dans les corps, à l'aide des sens , s'appelle phénomène ; et il y en a de plusieurs espèces , dont chacune reçoit un nom particulier. Par exemple , lorscjuenous obsers"onsunceriain ordre, une combinaison respective entre plusieurs corps, par rapport à la place qu'ils occupent dans l'univers, c'est un phénomène de situation. Le lever du soleil , son midi et son coucher nous offrent un phénomène de mou\}ement. Les diverses reVolutions que la lune e'prouve dans son accroissance et sa de'croissance, nous pre'sentent un phénomène de changement ; et l'action d'un corps sur un autre nous donne un phénomène d'effet.
La première propriété ge'nérale que nous apercevons dans tous les corps qui peuvent frapper nos sens , c'est leur extension ou leur étendue , c'est-à-dire , une grandeur limite'e , à laquelle on conçoit des parties unies entre elles pour en former un tout.
Cette e'tenduc a trois dimensions qui sont inséparables en physique; savoir : la longueur, la largeur, la profondeur ou V épaisseur. Ainsi, le plus petit corps que l'on puisse se figurer, a, comme le plus grand , ces trois dimensions, c'est-àdire qu'il est nécessairement long, large et épais.
La vertu par laquelle les parties constituantes d'un corps sont unies entre elles et s'opposent à leur mutuelle séparation, s'appelle adhérence, cohésion, cohérence ou fermeté ; car tous ces mots signifient la même chose.
Puisque l'étendue résulte d'une certaine quantité de parties posées les unes auprès des autres, et liées entre elles par une vertu particulière, il suit naturellement qu'on peut la diviser, si l'on vient à bout de rompre les Hens qui unissent toutes les particules qui composent cet assemblage.
La diinsibilité sera donc aussi une propriété générale de la matière.
Il y a deux sortes de divisibilités, Tune idéale, et l'autre ruelle. La première consiste dans la facilité de concevoir toujours comme divisible un corps , quelque divisé qu'il soit. La divisibilité réelle consiste dans la possibilité de séparer effectivement toutes les parties de la maiière.
Tout corps est mentalement rlivisible à l'infini; car l'esprit peut toujours imaginer deux moitiés dans la plus petite particule de ce corps , les séparer l'une de l'autre , et les soumettre à des divisions et à des subdivisions sans bornes.
Il n'en est pas de même de la divisibilité pli>sique on réelle des corps; il est un terme au delà duquel il n'est plus possible de séparer effectivement les parties qui les composent : mais quel est ce terme? C'est ce que l'auteur de la nature ne nous a pas permis de découvrir. Tout ce que nous pouvons assurer, «l'après l'expérience , c'est que la matière peut se diviser en des particules si délicates et si foibles , que leur ténuité les dérobe aux organes les plus subtils, quelque secours qu'on emprunte pour tàclier de les apercevoir.
Les vapeurs (jui s'échappent d'une liqueur qu'on fait chauffer ou bouillir, les odeurs que nous respirons à l'approche des fleurs, des plantes et de tous les corps odorans, sont autant de corpuscules qui s'en détachent par l'action du feu , ou par celle de cette chaleur que la nature entretient sans cesse sur notre globe , et qui met tout en mouvement.
Un grain de musc se fait sentir d'une manière incommode pendant vingt ans dans un appartement où l'air se renouvelle tous les jours ; et toutefois il n'éprouve aucune altération sensible dans son volume durant ce long intervalle.
Un chien poursuit un cerf pendant six heures quelquefois, sans avoir le plus souvent d'autre guide que l'odeur que l'animal fugitif répand après lui. Combien donc de corpuscules cet animal laisse-t-il échapper, pour tracer si long-temps sa route à quarante autres animaux qui le poursuivent en même temps, et à la vue desquels il se dérobe souvent?
Un grain de carmin suffit pour colorer très sensiblement dix pintes d'eau , dans lesquelles on l'a fait dissoudre , c'està-dire que ce grain est divisé en un million huit cent quarante-trois mille deux cents parties sensibles ; car dix pintes de liquide contiennent vingt livres , ou cent quatre-vingtquatre mille deux cent seize grains d'eau, parce qu'il faut
neuf mille deux cent seize grains pour faire une livre ; il faut au moins dix particules de carmin pour colorer uniformément chaque grain d'eau.
Un seul grain d'or sV'tend , sous le marteau , de façon à pouvoir être divise en treize millions deux cent mille parties sensibles, et quand on l'emploie à fabriquer ces fils d'argent dore qui servent à embellir nos parures , il se divise en un milliard trois cent quatre-vingt-dix-neuf millions six cent quatre-vingt mille parties sensibles.
Wolf, philosophe ce'lèbre de nos jours, a obser\'e* dans l'espace d'un grain de poussière cinq cents œufs dont il est éclos des animaux semblables à des poissons, et dans lesquels on remarquoit, à l'aide du microscope , une infinile de parties, comme dans les plus grands animaux de la mer.
Le même auteur fait voir que le moindre grain de sable peut servir de demeure à deux cent quatre-vingt-quatorze millions d'animaux qui sont organise's, qui propagent leur espèce, qui ont des nerfs, des artères, dos veines et quantité d'autres vaisseaux dans lesquels différentes liqueurs circulent continuellement.
Lorsqu'en divisant une matière autant qu'il nous est possible , nous n'apercevons rien que d'uniforme dans toutes les mole'cules ou petites masses cjui la composent, nous lui donnons le nom de simple; nous supposons que ses parties sont toutes d'une même nature , et nous les appelons homogènes. Nous nommons, au contraire, corps mixtes, ceux dont les parties mises à part ne se ressemblent point , comme les plantes, les animaux, etc., dans lesquels on voit que plusieurs matières hétérogènes, c'est-à-dire , essentiellement différentes, concourent à la composition du tout.
La grandeur, ou, ce qui est la même chose, l'e'tendue plus ou moins grande d'un corps, est toujours limitée par des surfaces qui renferment la quantité de matière qui lui est propre. Cette quantité de matière se nomme sa masse ; et le plus ou moins de surface non interrompue, qui limite sa grandeur apparente , s'appelle son vohime. L'ordre ou l'arrangement que prennent entre elles les surfaces qui terminent les volumes, est ce qu'on désigne par le mot di^ figure.
Depuis le plus grand corps, jusqu'au plus petit, il n'y en a point cjiii ne soit figuré, parce qu'il n'y en a point qui ne soit
ENTRETIEN ÎV. yS
limite. Il n'y a pas même de corps dans la nature qui ne jinissc se prêter au changement de sa première figure , soit par l'addition de quelques parties qu'il n'avoit pas auparavant , soit par la division; et cette disposition s'appelle /57/rahilité.
Quoiqu'au premier coup d'œil plusieurs corps paroisscnt semblables en figure, un examen plus détaillé découvre bientôt entre eux une infinité de différences; en sorte que Ton pourroit dire avec raison que, dans toute la nature, il n'y a pas deux êtres parfaitement semblables, surtout si Ton jouit à la variété de figure celle de la couleur et du volume- Mais Je ne sais, mes chers amis, si toutes ces notions vous plaisent.
Eugène. Pourriez-vous en douter? respectable Eraste; et l'attention que nous prêtons à vos discours ne vous montre^ t-elle pas assez l'intérêt qu'ils nous inspirent? Vos paroles sont pour mon esprit ce que seroit la lumière du jour pour un aveugle à qui l'on rendroit tout à coup la vue.
EuDOxiE. Pour moi, monsieur, je suis si frappée de tout ce que vous dites , qu'il me semble que j'entre pour la première fois dans le monde. Quoiqu'il faille un peu d'application et de réflexion pour vous suivre , je commence toutefois à voir combien l'étude de la nature a de charmes, et je puis vous assurer que ces nouvelles leçons m'amusent autant qu'elles m'instruisent.
Er. Je ferai tout mon possible , mes chers enfans , pour les rendre toujours propres h produire sur vous cet heureux effet , et je ne négligerai rien pour entretenir votre ardeur, et pour y répondre...
Non seulement les corps sont étendus, divisibles et figurés ; ils sont encore solides, poreux et mobiles; attributs qu'il faut vous expliquer les uns après les autres.
La solidité , que l'on appelle aussi impénétrabilité , est une propriété par laquelle un corps résiste à tout autre corps , et l'empêche de s'emparer de l'espace dont il est en possession, pour l'occuper en même temps et avec lui. Celte propriété convient à tous les corps, et à ceux qui sont durs, et à ceux qui ne le sont pas, et que l'on appelle fluides, pour les distinguer des autres que l'on nomme solides. Ainsi , l'eau que vous pressez dans un vase vous fait éprouver de la résistance,
aussi bien qu'un morceau de fer que vous frappez avec un marteau. L'air lui- même , tout mou qu'il est, produit le même effet : un tonneau plein de vin, quoique ouvert par un trou de vrille, trompe encore l'attente de celui qui l'a perce', s'il oublie de lui donner, par le haut, de Tair qui contrebalance celui qui s'oppose à la sortie de la liqueur.
On ne peut mieux se repre'senter la façon dont les corps en gene'ral sont composés, qu'en imaginant plusieurs cribles posés les uns sur les autres : il en résultera une masse qui se trouvera de tous côtés percée d'outre en outre de plusieurs trous; et c'est ainsi que tous les corps paroissent au microscope. Ce n'est pas que tous ces trous soient absolument \ddes ; car de même que la poussière passe par un crible , lorsqu'elle est plus petite que les trous qui s'y trouvent, de même aussi les interstices que l'on remarcjue dans les corps peuvent être pénétrés par des matières assez déliées pour y loger. Mais comme ces matières ne font point partie du corps qu'elle pénètrent, on regarde les ouvertures que l'on aperçoit dans les corps, comme si elles étoient réellement vides, et on les appelle pores ou passages.
l^a. porosité convient à tout ce qui est composé de parties matérielles; aux solides aussi bien qu'aux fluides, aux corps organisés comme à ceux qui ne le sont pas ; et s'il y a quelques différences dans les uns et dans les autres ; ce n'est que par la grandeur , par le nombre , par la figure ou par l'arrangement des pores. Mais autant nous sommes certains que la porosité est une propriété commune à tous les corps, autant nous ignorons le degré absolu de cette propriété. L'or est de tous les êtres matériels que nous connoissons celui qui est le plus compact, et qui renferme le plus de matière sous un volume déterminé; cependant ce précieux métal est si poreux, qu'on y découvre au moins autant de vide que de plein. Quelle idée aurons-nous donc de la porosité des autres corps, de l'eau commune , par exemple , qui pèse environ dix-neuf fois moins que l'or ; ou de l'air , qui est huit cent fois plus léger que l'eau ?
Tout corps , de quelque espèce qu'il soit, grand ou petit, peut passer d'un lieu dans un autre : cet attribut s'appelle mohilité\^ qu'il ne faut pas confondre avec ce que l'on nomme mow^ement.
Le mouvement est une action par laquelle les corps s' éloignent ou s'approchent les uns des autres, c'est-à-dire, augmentent ou diminuent Tintervalle qui les separoit.
11 n'y a point de mouvement sans une force qui l'imprime ; et c'est cette force que l'on appelle puissance ou force motrice.
Son effet, quand elle n'éprouve pas une résistance invincible, est de faire parcourir au corps un certain espace en un certain temps, et de lui faire surmonter une partie des obstacles qu'il rencontre.
On appelle obstacle toul ce qui s'oppose au mouvement d'un corps, et qui détruit sa force en tout ou en partie.
Dans quelque endroit et de quelque manière qu'on fasse mouvoir un corps, il se trouve toujours dans quelque fluide (ju'il est obligé de pousser sans cesse devant lui pour se faire un j)assage, et contre le(juel il déploie à chaque instant une partie de son mouvement pour vaincre la résistance qu'il lui oppose : ce fluide s'appelle Tuilieu.
Plus la masse du fluide est conside'rable , plus il oppose de résistance, et plus il faut de force au corps qui doit la vaincre. Ainsi les milieux résistent à proportion de la quantité qu'on en déplace ; et cette quantité doit être mesurée par la surface extérieure du corps Cjui s'y meut. Si je divise l'eau avec le plat de la main, j'éprouve beaucoup plus d'opposition que si je la divisois seulement avec le tranchant de cette même main. Le batelier fait agir sa rame par le plat , quand il cherche un point d'appui dans la résistance de l'eau ; mais il la relève par le tranchant , pour se moins fatiguer, quand il veut se mettre en état de recommencer.
Outre cette résistance, qui vient de l'inertie'du fluide qu'il faut déplacer, il en est une autre qui naît de sa viscosité et de sa ténacité, c'est-à-dire, de la difficulté qu'il y a de séparer les molécules qui le composent, et à vaincre leur cohésion mutuelle.
Si le milieu est agité , sa résistance sera augmentée ou diminuée par le mouvement qui l'agite. Ce poisson cjui remonte le courant d'une rivière a trois résistances à vaincre : l'une est le mouvement de l'eau dont la direction est^contraire^à la sienne ; l'autre est l'inertie du volume auquel il répond , et qu'il doit déplacer ; et la troisième est la viscosité du fluide.
Si le mobile , c'est-à-dire, le corps mis en^mouvement et le
fluide qui lui serl de milieu, se meuvent tous deux dans la même direction : ou ils ont des vitesses égales, ou l'un des deux en a plus que Tautre. Dans le premier cas, la re'sistance du milieu est nulle ; tel est le mouvement d'un poisson qui suit pre'cise'ment le courant de l'eau : dans le dernier cas, celui des deux qui a le plus de vitesse en communique à l'autre, aux de'pens de celle qu'il a. Un boulet de canon , qui part dans la direction du vent , ne trouve pas autant de re'sistance dans l'air qu'il en e'prouveroit dans un temps calme ; mais comme il va plus vite que le vent, il faut toujours qu'il s'ouvre un passage dans le milieu qui fuit devant lui avec trop de lenteur.
La re'sistance du milieu n'est pas le seul obstacle que les corps aient à vaincre pour se mouvoir j ils ont encore à surmonter celui qui naît des frottemens. Pour s'en faire une juste ide'e, il faut observ^er que la surface d'un corps quelconque n'est jamais parfaitement unie ; en sorte que, quand on pose ce corps sur un outre , les petites e'minences de l'un entrent dans les petites cavite's que les pores forment dans l'autre; ils se retiennent et s'accrochent mutuellement ; et celui des deux qui est en repos , doit faire cfiort pour arrêter celui qui est en mouvement.
Il y a deux sortes de frottemens : dans l'un, les mêmes parties d'un corps sont applique'es successivement aux différentes parties de celui sur lequel on le fait mouvoir , comme quand on fait glisser un livre sur une table ; dans l'autre , on fait toucher successivement diffe'rentes parties d'une surface à diffe'rentes parties d'une autre surface, comme lorsqu'on fait rouler une boule sur une table ou sur la terre.
L'usage où l'on est d'arrêter les roues des voitures dans les descentes rapides , nous fournit un exemple familier des diffe'rens effets que produisent ces deux espèces de frottemens. Quand on craint qu'un carrosse ou une charrette ne se pre'cipite en descendant trop vite , on cmpL'che les roues de tourner sur leur axe ; alors le même point de la circonférence traîne successivement sur une suite de points pris sur le terrain : c'est un frottement de la première espèce , C|ui résiste considérablement au mouvement de la voiture. 11 n'en est pas de même quand cliaqne roue tourne sur son essieu ; son froitcment, qui es', de la seconde espèce , est moins pro[)re à
arrêter son mouvement, parce que toutes ses parties, après s'être cngage'es dans celle du plan qu'elle parcourt , les quitti^iit avec liberté', ou du moins sans un grand effort.
Rien n'est si commun que les effets du frottement , puisqu'il est la principale cause des altérations et du dépérissement que nous remarquons dans tous les ouvrages de l'art , et surtout dans ceux dont nous faisons un fréquent usage. Les habits, les meubles, les instrumens, etc., né durent qu'un certain temps , parce que les frottemens auxquels ils sont continuellement exposes changent insensiblement les smfaces et les formes, diminuent les masses dont ils détachent à chaque instant quelques parties, et leur font perdre les qualités qui leur t'toient propres.
On diminue la résistance des frottemens , en enduisant les surfaces de quelque fluide ou de quelque matière grasse. On frotte de savon les bords d'une boîte dont le couvercle tient trop; on met de l'huile aux charnières pour en faciliter le jeu ; on graisse les moyeux des roues en 'dedans : ce sont autant de moyens par lesquels on remplit les inégalités les plus grossières des surfaces, et qui par conséquent les rendent plus lisses, et plus propres h glisser l'une sur l'autre.
Voici quelques règles qu'il faut retenir pour bien juger du mouvement des corps.
Un curps persévère dans Vêlât ou il se trous:>c, soit de repos , soit de mouçicment , à moins que quelque cause ne le tire de son moui>enient ou de son repos.
En effet, tout corps, soit en repos, soit en mouvement , a une force de résistance par laquelle il tend à rester dans l'état où il est, et par laquelle il lutte contre toutes les autres forces qui viennent à sa rencontre. C'est ce qu'on appelle sa force d'inertie.
La force d'inertie d'un corps est proportionnelle à la masse de ce corps : par conséquent elle est double dans une masse double , triple dans une masse triple , etc. ; et tant que la masse d'un corps reste constamment la même, la force d'inertie demeure pareillement égale , soit que ce corps soit solide, soit qu'il passe de l'état de solidité à celui de liquidité.
Dans quelque état que soit un corps , il exerce sa force d'inertie selon toutes les directions par lesquelles on peut concevoir qu'un autre corps peut le frapper -, car cette pro-
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prit'lé convient à toutes les parties de ce corps, auxquelles elle est e'galement distribue'e. La propriété par laquelle un corps mis en mouvement peut passer au repos , se nomme quiescibilité.
Un corps mis en inoiwcment décrit une ligne fhviie , tant que (Vautres corps ne le contraignent point de s'en écarter.
Cette loi est une conse'quence naturelle de la force d'inertie ; car si tout corps tend à rester dans l'e'tat où il est , comme la force motrice ne peut lui imprimer qu'un mouvement en ligne droite , il conservera cette direction, si la résistance du milieu, ou celle des frottemens, ou la rencontre et le choc de quelque autre corps, ne lui en font pas prendre une nouvelle. Tout corps, mu circulairement , tend à s'éloigner du centre de son mouvement par une ligne droite.
Pour vous convaincre de la vérité de cette loi , qui est une suite de la précédente , prenez une fronde , mettez-y une pierre , et faites-la tourner vivement. Aussitôt la corde se tendra , parce que la pierre qu'elle soutient cherchera à chaque instant à s'échapper du centre de son mouvement, qui est votre main ; et quand enfin vous l'aurez lancée , vous lui verrez décrire une ligne droite dans le milieu des airs : on donne à cette ligne le nom de tangente, parce qu'elle est censée toucher le cercle que vous avez décrit en tournant la fronde. L'effort que faisoit la pierre pour s'éloigner , s'appelle force centrifuge. Il faut, mes chers amis, retenir tous ces mots, qui forment une partie du langage de la physique. La réaction est contraire et égale ci Faction. C'est-à-dire , aucun corps ne peut exercer son action contre un autre, qu'il n'éprouve une résistance égale à son action, et l'action et la résistance se dirigent toujours en sens contraire.
Si l'effort de la puissance s'exerce de gauche à droite, l'obstacle résiste de droite à gauche. C'est à cette égalité d'action et de réaction, qu'un navire doit le mouvement que lui communiquent les rames. Les rames poussent l'eau vers le côté opposé, et l'eau réagit contre les rames, les repousse avec le bateau auquel elles tiennent , et cela avec une force égale à celle avec laquelle les rames l'ont fendue. Ainsi le vaisseau va d'autant plus vite qu'il y a plus de rames, que les rames sont plus grandes , et qu'elles sont remuées avec plus de promptitude et de force.
KNTREireN IV. 8i
C'est par cet arlKice qu'on se soulient dans l'oau en nageant; car 1rs pieds et les mains servent alors de rames. II en est de même des oiseaux quand ils volent ; ils font dans l'air, avec h'iirs ailes, ce que les hommes qui nagent font dans l'eau avec leurs pieds et leurs mains.
Lorsqu'un corps qui se meut n'obéit qu'à une seule puissance qui le dirige vers un seul point, ce corps se meut par un mou^^cment simple.
Le mouvement simple se divise en mouoewent direct, en frwui>cment rèjléchi et en inouvcmenl réfracté. Le mouvement direct est celui d'un corps qui se meut en ligne droite ; tel seroit le mouvement d'une boule qui iroit, sans se détourner, d'un poirït de cette table h l'autre. Le mouvement refl(Tlii est celui par lequel le mobile, étant porte d'un point à l'autre, retourne de ce dernier vers le premier d'où il t-toit parti, décrivant toujours une ligne droite. Le mouvement n'fracte est celui d'un corps qui change de direction , en passant d'un milieu dans un autre ; c'est ainsi que les rayons de la lumiî.-re se courbent en passant de l'air dans l'eau.
EuD. Vous parlez de mouvement simple ; est-ce qu'il y a un mouvement compose?
Eb. Sans doute ; et c'est celui dans lequel un corps obéit à la fois à plusieurs puissances.
Si ces puissances agissent dans la même direction , le mobile se meut plus vite.
Si elles sont égales et oppose(!S entre elles , elles se détruisent mutuellement, et le mobile demeure en cfjui libre ; car ré(juilibre, en général, est l'état d'un corps qui est sollicité de se mouvoir en deux sens opposés avec des forces égales.
Mais si les puissances sont inégales, elles ne se détruisent qu'en partie ; et le mouvement qui en résulte est l'effet du restant de ces deux forces.
Enfin, si les puissances sont dirigées de manière qu'elles fassent angle , ou , ce qui est. la mi^me chose , qu'elles se croisent au mobib;, ce dernier, qui obéit également à l'une et à l'autre, prendra une direction mitoyenne, et s'avancera en ligne droite.
Eue. De tout ce que vous nous avez dit jusqu'ici, il suit que l'i-tendue, la divisibilité, la figurabilité, la solidit(', la il. G
Sa ÉRASTE,
porosité et la mobilité appartiennent à tous les corps. Sonl-ce là toutes leurs proprie'te's ge'nc'rales?
Er. Il Y faut joindre la grcunté ou la pesanteur , force par laquelle tout corps, étant abandonne à lui-même, tombe vers un point de la surface de la terre. Comme ce point re'pond au centre de notre globe , on donne h cet attribut le nom de force centripète.
Cette même force qui fait tomber les corps lorsqu'ils ne sont soutenus par rien , leur fait presser les obstacles qui les retiennent et qui les empêchent de tomber : ainsi, une pierre pèse sur la main qui la soutient , ou s'efforce d'entraîner l'obstacle qui la retient suspendue , si on l'attache à une corde.
Voilà à peu près tout ce que j'avois à vous exposer, mes chers amis, pour vous donner quelque ide'e des attributs des corps ; dans l'entretien qui va suivre, nous parlerons de leurs accidcns.
Des Propriétés secondaires , ou des accidens des corps. De I^ Attraction , de rElcctricité et de la Vertu magnétique.
Eraste. Tout ce que nous avons dit de la porosité a dû vous faire connoitre, mes chers amis, que la grandeur apparent;; d'un corps excède toujours la quantité réelle de sa matière propre. Quand tous les corpuscules qui composent une masse quelconque sont serrés les uns contre les autres de manière que les pores qu'ils forment sont très petits , cette masse s'appelle dense; quand, au contraire, ces corpuscules sont éloignés les uns des autres de manière qu'ils ne se touchent que par quelques points , et laissent entre eux de grands intervalles, la masse se nomme rare.
Plus les parties qui constituent une masse se rapprochent les unes des autres et occupent conséquemment un moindre espace, plus la densité de cette masse augmente, et on la nomme plus dense. Plus les pores d'une masse de même volume sont multipliés, plus ils sont étendus, plus la rareté de celte masse augmente, et on l'appelle plus rare. Un corps
ENTRETIEN V. êS
rare peut devenir dense, et un corps dense peut devenir plu* dense, quand on vassmble leurs parties solides dans un iplus petit espace que celui qu'elles occupoient , soit en supprimant la cause interne qui les tenoit écartées , ce qu'on appelle coudeitsation , soit en appliquant ex'.erieurenicnl une force qui les oblige de se rapprocher mutuellement , ce que l'on nomme rompression. Ainsi, serrer de la neige dans les mains pour en faire une pelote, c'est la comprimer; faire refroidir une liqueur ou refroidir la chaleur qui dilate ses parties, c'est la condenser. Dans l'un et dans l'autre cas, le volume diminue quoique la masse reste toujours la Tnème. Une barre de fer que l'on a fait rougir devient plus menue h misure qu'elle se refroidit, parce que ses parties se rapprochent peu à peu en perdant le mouvement qu'elles avoient acquis dans le feu. Une éponge, mouille'e et dilate'e par l'eau qu'elle contient, se place dans un espace beaucoup moindre, quand on exprime le fluide qui remplit ses pores.
Un corps dense jieut devenir rare, et un corps rare peut devenir plus rare, en multipliant leurs pores, en les rendant plus spacieux; et cet effet s'appelle rarrfaciion : alors le volume est augmente' quoique la masse ne le soit point. Quand on e'ioigne tellement les parties constiluantes d'un corps qu'i-IJcs ne se touchent plus que par de très petits points , la raréfaction est à son plus grand degré; et alors ces parties commencent à se séparer les unes des autres.
Si les parties d'une masse cèdent difficilement , en sorte que l'on sente la résistance qu'elles font quand on veut les séparer, on appelle cette masse uu cory}s dur.
Nous ne connoissons point de corps parfaitement durs. Tous ceux qu'on a examinés jusqu'à présent peuvent être brisés, réduits en parties, et lorsqu'on les presse, ils changent de figure, sans excepter même les diamans les plus durs. La raison de cela est que tous les corps que nous connoissons sont poreux , et que leurs parties , ne se touchant pas exactement en toutes sortes de sens, offrent toujours des moyens de les séparer.
On donne le nom de corps fragile à tout corps dur dont les parties se brisent par une légère percussion, comme il arrive lorsqu'on chocfue, par exemple, de l'acier trempé, du verre, de la porcelaine. Les parties de ces differens corps ont néan-
moins une sorte d'adhe'rence les unes avec les autres ; mais elles sont tellement constituées, que,. si l'on parvient à diminuer légèrement leur contact et à les se'parer un peu , elles se brisent alors, et ne se re'tablissent point dans leur premier état.
On appelle corps Jlssile , ou propre à être fendu , celui qui est compose' de plusieurs lames applique'es les unes sur les autres. Les parties qui composent chaque lame ont entre elles une adhérence plus forte que celle qui unit ces lames les unes aux autres. Les corps de cette espèce se fendent par copeaux, ou se divisent en plusieurs lames-: telle est Tardoise. Quand les parties d'un corps cèdent facilement , ou font très peu de résistance à l'agent qui veut les séparer, on lui donne le nom de corps mou.
Il arrive souvent que les corps mous passent de l'état de mollesse à celui de dureté, et que ceux qui sont durs deviennent mous. H est impossible d'assigner les bornes qui divisent ces deux états, parce qu'ils sont toujours relatifs à la disposition de nos organes et à nos forces actuelles. Un homme fort et robuste regarde comme mou ce qui paroît dur à un enfant ; la terre sera molle pour un éléphant , et elle sera très dure par rapport à une mouche , à une fourmi.
Les corps mous sont très poreux ; et, lorsqu'on les presse , ils cèdent à l'effort qu'on déploie contre eux , et leurs parties se retranchent aisément dans les pores qui les avoisinent. On amollit les corps durs, lorsqu'on parvient à introduire d'autres corps entre leurs parties, et que ces corpuscules, qu'on introduit , viennent à bout de diminuer la cohésion des parties solides qui se touchoient.
On trouve plusieurs corps mous qui peuvent prendre différentes formes, et conserver néanmoins leur même cohérence : on les appelle ductiles. Ces corps doivent être constitués de manière que leurs parties aient entre elles quelque degré d'affinité et de liaison ; et , lorsqu'on leur donne une autre situation , lorsqu'on leur fait changer la place qu'elles occupent , elles doivent s'assimiler aussi bien avec les nouvelles parties avec lescjnelles elles deviennent en contact , qu'avec celles qu'elles touchoient auparavant.
Les métaux qui sont ductiles et malléables doivent cet avantage à l'huile qui est interposée entre leurs parties ; et ces
p:ntretit:n v. 8^
corps, de diicfiles qu'ils rtoicnt, dovionnont fragiles lorsqn'oi» l(\s (l«'|)ouille de leur gluten : c'est ainsi qu'on appelle la matit-re qui rend les parties des corps ductiles propres à adhérer les unes aux autres.
Tout corps dont on peut changer la figure, quVm peiii allonger ou raccourcir sans que sa masse en soit altérée , et par conséquent sans que ses parties perdent de leur union et de leur adhérence, s'appelle corps Jlexihle. Si on allonge un corps flexible , il devient plus menu , et en même temps plus dense ; si on le courbe , il devient plus dense dans son contour intérieur, et plus rare dans son contour extérieur ; mais , si on le courbe alternativement en sens contraire et à plusieurs fois , il se brise enfin , parce que , dans chaque inflexion (ju'il éprouve , certaines parties se trouvent éloignées les unes des autres , elles ne se touchent plus , et la masse enfui se divise. Plusieurs corps flexibles perdent cette propriété , quand , en se desséchant, ils perdent le gluten qui unissoit leurs parties: c'est pour cela que Ton entretient qnehjuefois la flexibilité de ces corps, en les humectant avec de l'eau , ou en les frottant légèrement avec de l'huile.
On donne le nom de corps tenace, à celui qui est tellement constitué, que ses parties peuvent s'éloigner les unes des autres considérablement , sans se séparer pour cela , étant fortement unies entre elles. C'est pour cette raison que ces espèces de corps peuvent supporter des poids énormes sans se briser.
De tous les corps qui se compriment , les uns demeurent , ou à peu près, dans l'état que la compression leur a fait prendre , c'est-à-dire, qu'ayant changé de grandeur et de figure , ils persévèrent dans ce changement , lorsque la compression vient à cesser : les autres reprennent , après la com^ pression , les mêmes dimensions et la même figure qu'ils avoient auparavant. Ces derniers se nomment corps à ressorts ou élastiijues ; car V élasticité n'est autre chose que l'effort par lequel les corps comprimés tendent à se rétablir dans leur premier état.
La plus grande partie des corps que nous connoissons est élastique ; mais on n'en a pas encore vu qui le soient paifaitement. Les degrés d'élasticité paroissent varier suivant la den^ site des corps; cependant, quelques observations qu'on ait
faites jusqu'îâ, on n'a pu encore assigner les bornes de ces difFe'rences. Tout ce que l'on sait, c'est c|ue plus les corps deviennent froids, plus ils sont élastiques, parce cju'alors ils sont plus denses, et que leur texîure est plus serrée; plus ils s'échauffent, moins ils sont élastiques, et surtout ceux qui peuvent tomber en fusion , parce qu'alors ils sont plus rares, îl faut toutefois excepter de cette règle l'air, et tout autre fluide analogue à l'air , dont l'élasticité augmente par la chaleur.
Quand un corps résiste à l'action de l'air où à celle du feu , sans rien perdre de sa substance , on l'appelle ^a;<? ; on lui donne le norn àe volaiïl , quand ses parties, exposées à l'action de l'un de ces deux élémens , se séparent et s'élèvent sous la forme de vapeurs. Il paroît; qu'il n'y a point de corps terrestre connu qui soit absolument fixe , quelque solide , quelque compacte (ju'on le suppose, puisque tout corps quelconque, exposé au foyer d'un miroir ardent ou d'un verre brûlant , s'v décompose et s'y volatilise.
KuGÈNE. ^ oilà donc, monsieur, quels sont les accidens des corps : la densité, la rareté, la dureté, la fragilité, la mollesse , la ductilité, la flexibilité, la ténacité et l'élasticité?
Er. On peut encore mettre de ce nombre Vélectricitéf la 9>erlu mugnéllqve t't Vutlractiun.
EuD. Vous allez sans doute nous apprendre ce que vous entendez par Télectricité?
Es. C'est une propriété par laquelle les corps frottés, forgés , exposés à l'action du soleil , à celle du feu , ou échauffés par du sable chaud, attirent à eux d'autres corps placés à une certaine distance, les repoussent après les avoir attirés, et jettent souvent une lumière assez sensible.
Les corps qui ont la propriété d'attirer à eux d'autres corps, s'appellent élcctii(jues par eux-vicmes , ou idwélectviques.
L'expérience a découvert un grand nombre de corps qui sont idioélectriques, lorsqu'on les frotte. Telles sont presque toutes les pierres précieuses, et plusieurs pierres communes comme le plâtre , les cristaux ; tels sont les verres de toute espèce, colorés ou non colorés; tels sont les végétaux desséchés, et quantité de parties animales, comme les plumes les poils , les cornes , li'S os , etc.
On appelle corps non électriques, ou anélectrirptes , coux qui tétant frottes, battus, forge's, échauffes, ne donnent aucun signe d'électricité : tels sont plusieurs animaux sans poils ou sans plumes; les métaux, les cailloux, les corps qui se ramollissent ou qui se fondent lorsqu'ils sont exposés à l'action du feu , comme la glace, les substances humides, de quelque espèce (ju'elles soient ; et enfin tous les liquides, qu'on ne peut frotter comme il conviendroif.
Les corps anéleclriques peuvent devenir électriqTies par communication, et alors on les nomme sywpênélectn'cjiies.
Voici comment on s'y prend pour électriser un corps qui est anélectrique. On emploie ordinairement une machine qui est composée d'un globe de verre , que l'on fait tourner vivement, au moyen d'une roue avec laquelle il communique par une corde. Tandis que ce globe tourne , on ne cesse de le frotter avec la main bien sèche , ou remplie de différentes poudres ou de craie , ou bien on met un coussinet couvert de peau, sur lequel il frotte en tournant. On suspend avec des cordons de soie une barre de fer ou un tuyau de fer-^blanc , qui aboutit de fort près au globe de verre , ou qui communique par une petite chaîne de métal , ou par tout autre corps anélectrique. Cette barre de fer ou ce tuyau de fer-blanc s'appelle conducteur.
Enfin, on isole tous les corps qu'on veut électriser par communication , c'est-à-dire qu'on les place sur des corps idioélectriques ; car, plus les corps sont électriques par euxmêmes, plus il est difficile de leur communiquer l'électricité. Ceux qu'on emploie le plus ordinairement pour cette opération, sont la cire à cacheter, le soufre, la poix mêlée avec la colophane , la soie , surtout celle qui est teinte en bleu , etc.
EuD. Je voudrois bien savoir quels effets on peut produire avec une pareille machine?
Er. Si vous faites passer le revers de votre main le long du conducteur, à une petite distance de la surface , tandis que l'on continue à frotter le globe , vous sentirez sur la peau une légère impression , à peu près semblable à celle de ces fils d'araignée que l'on rencontre flottans en l'air.
Si vous approchez le bout du doigt de ce même conducteur à une distance de cinq ou six lignes , vous éprouverez une piqûre très-sensible , qui sera accompagnée d'un petit
dclat pareil à celui d'un grain de sel commun qu«; Ton ']v\\c dans le feu ; et si vous êtes dans l'obscurild, vous observerez que ces piqûres sont accoHipagne'es ou suivies dV'tincelles très-brillantes. Vous remarquerez encore dans Tobscurite' une très belle aigrette de rayons lumineux et bruyans, à celui des bouts du conducteur qui est le plus éloigné du globe ,get quelquefois à tous les deux.
Si entre ce même bout du conducteur, et le doigt que vous en approchez pour en tirer une étincelle, vous mettez le lumignon-d'une chandelle nouvellement éteinte, vous verrez presque toujours la chandelle se rallumer.
Si vous suspendez à cette même extrémité du conducteur une cage de fer-blanc composée de cinq à six tablettes plus ou moins, sur chacune desquelles on place des corps^ de toute espèce , dé la viande crue , des œufs , des oiseaux vivans, des pommes, du pain , des morceaux de bois, des plantes, des fleurs, des fruits, etc., vous tirerez de chacun de ces corps, en leur présentant le doigt, des marques d'électricité plus ou moins vives, selon qu'ils seront plus ou moins électriques par communication.
Qu'on électrise fortement un homme isolé sur un gâteau de résine, ou autrement, et attaché à la chaîne du conducteur , ses cheveux se hérisseront ; et si vous êtes dans l'obscurité , vous apercevrez à l'extrémité de ses cheveux de petites houppes lumineuses.
Qu'un homme électrise passe légèrement la main sur une personne qui ne l'est pas, et qui soit vêtue de quelque étoffe d'or ou d'argent, il la fera étinceler de toutes parts, non-seulement elle , mais encore toutes les personnes qui sont habillées de pareilles étoffes, et qui la touchent; et ces étincelles se feront sentir à ceux sur qui elles paroîtront, par des picotemens que l'on aura peine h souffrir long-temps.
Si vous faites frotter le globe de verre par un homme isolé, il deviendra électrique comme un conducteur ordinaire , et en donnera des signes par toutes les parties de son corps ; il attirera et repoussera les corps légers ; il paroîtra une petite aigrette lumineuse à la pointe de son épée, s'il en a une ; les corps non isolés tireront de lui des étincelles , etc.
Tenez dans une main un vase de terre ou de porcelaine , en partie plein d'eau, et dans lequel soit plongé le bout d'un
fil (lo rm^lai ('lertrisi'; approchez rantro main de co fil pour l'ii tirer une étincelle : vous sentirez une conunotion violenle dans les deux bras, dans la poitrine, dans les entrailles et dans tout le corps.
Formez une chaîne de cinquante personnes , ou même de vingt fois autant, qui se tiennent toutes par les mains; que le premier de la bande tienne le vase dont je viens de parler, et que le dernier tire l'e'tincelle du fil de métal ëlecfrise , tous ceux qui participeront à cette expérience ressentiront en même temps la commotion.
El'd. Ces phénomènes sont très surprenans , et je vous avoue que je désire d'en connoître la cause.
Er. Ils sont Teffet d'un fluide subtil qui se meut autour des corps que Ton a électrisés, et qui étend son action à une distance plus ou moins grande , selon le degré de force qu'on lui communique.
Ce fluide forme deux courans de matières prodigieusement pe'netranles; l'un qui sort avec rapidité du corps electrisé, et se porte aux environs jusqu'à un certain degré : on l'appelle matière cfjlucnte; l'autre, que l'on nomme matière affluente, vient au corps éleclrisé, non seulement de l'air qui l'enloure , mais aussi de tous les autres corps qui peuvent être dans son voisinage.
La matière eifluente, en sortant du corps eicctrise , chasse devant elle les corps légers qu'elle rencontre ; et c'est la cause des phénomènes de répulsion : la matière affluente, en se précipitant vers le corps électrisé, pour réparer la perte qu'il éprouve par l'émission du fluide électrique , amène avec elle , vers la surface de ce corps , les matières légères et mobiles qu'elle trouve sur son passage, et c'est la cause des phénomènes d'attraction.
Quand ces deux courans se rencontrent et se choquent avec impétuosité, ils mettent en mouvement, et font éclater à nos yeux la matière ignée qui est répandue partout; et plus ces courans sont forts ou rapides, plus ils doivent enflammer cette matière qu'ils rencontrent : c'est ainsi que deux cailloux transparens , frappés l'un contre l'autre , produisent des étincelles dont la clarté est plus ou moins vive , selon que le choc est plus ou moins violent.
Le souffle léger que l'on sent sur la peau , quand on pré-
sente le visage ou le revers de la main aux bouquets lumineux , est l'effet naturel et ordinaire d'un fluide qui a un courant de'terminé , et qui se meut avec une vitesse sensible.
Le bruit que l'on entend , et les piqûres que l'on ressent lorsqu'on s'approche du corps e'iectrise, sont encore produits parle choc des deux courans; et ce bruit et ces piqûres sont d'autant plus sensibles que l'on se présente plus près du corps e'iectrise. H est si vrai que ces phe'nomènes sont produits par la violence de ce choc , que si vous placez votre doigt tout auprès de la main d'un homme e'iectrise, vous éprouverez tous deux, et en même temps, une douleur égale, parce que les deux courans s'efforcent d'entrer et de sortir avec une égale impétuosité. Comme l'électricité est plus forte , c'est-à-dire que les deux courans sont plus abondans et plus rapides , lorsqu'on emploie un vase de verre ou de porcelaine , en partie plein d'eau , il n'est pas étonnant qu'ils fassent éprouver une commotion plus douloureuse aux corps animés qu'ils pénètrent, et. dans lesquels ils se rencontrent et se choquent. Telle est à peu près, mes chers amis^ l'explication la plus plausible des effets merveilleux de l'électricité. Mais quelle est précisément la nature de ce fluide ? C'est ce qu'il n'est pas possible encore de bien déterminer. Ce n'est point la matière propre du corps électrisé , puisque ce corps no perd rien de sa masse, ni de son volume , après la plus forte et la plus longue électrisation. Ce n'est point l'air que nous respirons, puisqu'il ne peut passer à travers les pores du verre , au lieu que la matière électrique les pénètre sans peine.
11 est vraisemblable qu'on ne doit pas la confondre avec le feu ordinaire que tout le monde connoît. Car le feu ne s'insinue que très lentement dans la substance des métaux , par exemple , au lieu que la matière électrique pénètre , dans l'espace d'une seconde , un fd de métal de douze mille deux cent soixante et seize pieds de longueur. Le feu ordinaire ne s'échappe que très lentement des corps dont il s'est emparé ; la matière électrique abandonne à l'instant les plus grandes masses qui ne sont pas idioélectriques. Le feu, quelque peu abondant qu'il soit , a la propriété d'échauffer les corps qu'il touche ; le fluide électrique ne nous fait éprouver aucun sentiment de chaleur pai* son contact ; et il n'échauffe
ENTRETIEN V. gi
point les corps qu'il pénètre abondaramenf. Tous les corps huileux et résineux servent d'aliment au feu ordinaire ; il les divise, il les décompose, il les pénètre aisément : au contraire, la matière électrique éprouve une Irès-grande résistance pour se jeter dans les corps de cette espèce ; elle ne les pénètre que difficilement. Enfin , il n'est pas probable non plus qu'on doive la confondre avec la lumière du soleil. La lumière du soleil se propage en lignes droites; la matière électrique forme des jets dont les rayons sont divergens , c'est-ii-dire , qui s'écartent les uns des autres à l'extrémité la plus éloigne'e du corps qui les lance. On peut fléchir les rayons e'ieclriqucîs, et leur faire décrire des lignes courbes, c'est-àdire, à peu près semblables à la moitié d'un cerceau; ce qu'on n'a pu faire jusqu'à présent aux rayons du soleil. La lumière du soleil ne pénètre point à travers les corps opaques, mais, glissant sur leurs surfaces, elle les échauffe insensiblement : au coiîtraire, l'électricité pénètre sur-le-champ tous les corps qui ne sont pas idioélectriques. La lumière du soleil s'insinue rapidement à travers les corps qui contiennent une grande quantité d'huile, tels que le pa])ier , linge, etc. Les huiles opposent une telle résistance à la matière électjique , qu'elle ne peut les pénétrer , ou qu'elle ne les pénètre que très foiblement. Un diamant qui brille , lorsqu'il est frotté, est électrique ; mais si on le plonge dans l'eau , il conserve sa lumière, et perd son électricité.
Ces différences peuvent donc , jusqu'à un certain point , nous engager à conclure que le fluide électrique est une matière particulière , composées de parties extrêmement tenues et plus pénétrantes que celles des autres matières avec lesquelles elle paroît avoir le plus d'analogie ; ou plutôt nous devons suspendre notre jugement, jusqu'à ce cju'un plus grand nombre de découvertes et d'expériences nous mettent en état de prononcer avec moins d'incertitude.
EuD. Maintenant , monsieur, qu'est-ce , s'il vous plaît, que la vertu magnétique?
Er. C'est la propriété qu'a une pierre, que l'on nomme oimanf, d'attirer une autre pierre de la même espèce, ou du fer, soit qu'elle les touche, soit qu'elle en soit à une petite distance.
Cette pierre, que l'on trouve dans presque toutes les mines de fer , est ordinairement dure et brune , il y en a Cependant
oa ÉRASTE,
tk' blanches, âe. bleues, de noires; et l'on en voit qui sont tellement tendres, qu'on peut les enram.er avec Tongle.
(^eite pierre est un mixte naturellement compose' de fer ou de la matière du fer, de pierre , d'huile et de sel, ou de quelque autre substance métallique; mais la partie lapidifique n'est pas celle qui jouit de cette vertu attractive que l'on remarque dans l'aimant.
L'aimant attire le fer, c'est-à-dire que ces deux matières se portent l'une vers l'autre, ou tendent à se joindre, et que lorsqu'elles se touchent , on ne peut les se'parer sans effort. Faites flotter dans une cuvette pleine d'eau un petit cygne d'e'mail qui soit creux, ou toute autre matière le'gère , et mettez dans le bec du petit animal un bout de fil de fer plié en plusieurs sens , comme une petite aiguille : en pressentant l'aimant à la tète du cygne , la petite aiguille de fer sera attire'e , et l'animal fera dans la cuvette tout le chemin que vous voudrez , pourvu toutefois que vous reculiez la main à mesure que le cygne approche ; car si le fer et l'animal se joignent , il faudra employer quelque violence pour les séparer.
On augmente beaucoup cette proprie'te' qu'a l'aimant d'attirer le fer , et tous les corps dans lesquels la matière ferrugineuse abonde, lorsqu'on le garnit aux deux bouts de lames de fer. La différence qui se remarque entre l'aimant préparé de cette sorte, et que l'on appelle armé, et l'aimant qui est sans armure, est telle, qu'un morceau de pierre, capable à peine de soutenir une demi-livre de fer lorsqu'il est nu , peut porter facilement un poids de plus de vingt-sept livres quand il est armé.
Au reste, toutes les pierres d'aimant n'ont point une égale force ; et il n'y a guère que l'expérience qui puisse montrer ce que chaq.^e aimant peut faire. La vertu magnétique agit à travers toutes sortes de matières. Si vous mettez une petite lame de fer en écpilibre sur un pivot, au fond d'un vase de verre rempli d'eau ou de toute autre liqueur, l'aimant , ou le fer aimanté qu'on promène autour du verre , exerce son action sur la petite lame , et vous la voyez tourner d'une manière parallèle à l'aimant, malgré l'interposition du verre et de la liqueur.
L'aimant communique ses propriétés au fer, de sorte qu'une lame de ce métal, éiant touchée à plusieurs reprises et du
même sons, sur une pierre d'aimant, montre la même vertu, la même force que cette pierre , et produit les mêmes plu'nomènes.
L'aimant de fer aimante a deux pôles : l'un dirigi; vers le nord , et l'autre vers le sud , et c'est de toutes ses propriétés celle qui nous a été la plus utile jusqu'à présent , puisqu'on lui doit l'invention de la boussole, instrument si nécessaire h la navigation.
La boussole , que l'on appelle aussi compas de mer, est ordinairement composée d'un cercle de carton fin , dont la circonférence est divisée en trois cent soixante degrés, et sur laquelle on voit les noms des différons vents, avec ceux des quatre principaux points de la mer : l'orient , le couchant , le sud ou midi, le nord ou septentrion. Ce cercle est suspendu dans une boîte, et il porte une aiguille d'acier bien aimantée. Dans quelques pays que Ton soit , l'aiguille tourne une de ses pointes vers le nord , ou à peu près. Je dis à peu près, car on a remarqué que cette aiguille ne désigne pas lOMJours le vrai nord ; qu'elle a un peu de déclinaison , tantôt vers l'orient, tantôt vers l'occident, et que cette (léclinaisou change en divers temps et en divers lieux. Mais on a tellement étudié ces variations, en observant le soleil et les étoiles, qu'au milieu des mers même les plus vastes et les plus inconiuies , dans le temps le plus couvert et le plus orageux , on vient à bout de trouver les régions du ciel, par le moyen de la boussole ; aussi n'est-ce que depuis qu'on a découvert cet instrument qu'on a entrepris des voyages de long cours : avant , on osoit à peine perdre de vue la terre, on côtoyoit timidement les rivages.
EuD. Onconnoîtsans doute la nature de la matière magnc*tique ; et vraisemblablement il ne faut pas la confondre avec l'électricité.
Er. Nous n'avons encore que des probabilités très vagues sur la nature du magnétisme. Ou peut croire que c'est un fluide subtil et invisible qui circule d'un pôle à l'autre , et qui dépend d'une cause universelle , mais ignorée jusqu'à présent; (pièce fluide est très pénétrant, puisqu'il agit au travers de tous les corps; que son mouvcnicnt est très rapide , et sa déterminaison bien constante , puisque les effets qui en résultent se fout en un instant , et (|ue rien n'y peut mettre d'ob-
stade; enfin, qu'il est toujours présent autour de chaque aimant , en tout temps et en tout lieu , puisque son action se manifeste dans toutes les circonstances.
Au reste , vous avez bien rencontré , ma chère Eudoxie , en pensant qu'il y a de la différence entre le magnétisme et la vertu électrique , quoique leurs opérations ressemblent quelquefois les unes aux autres.
La vertu élecirique est produite par des écoulemens sensibles ; il n'y a rien dans la vertu magnétique qui puisse affecter nos sens. Cette dernière demeure constamment la même pendant plusieurs siècles, dans la pierre ou le fer qui en est imprégné; la première, excitée dans un corps idioélectrique, ne persévère pas long-temps dans le même élat , et se dissipe peu à peu dans un court inters'alle. Soit que l'aimant soit imprégné d'humidité ou qu'on le plonge dans l'eau, soit qu'on le frotte avec de l'huile, du suif ou de toute autre matière quelconque , il attire toujours le fer avec la même force ; tandis que la vertu électrique périt, ou cesse de se manifester dans tous ces cas. La vertu magnétique n'agit que sur le fer; mais la vertu électrique exerce son action sur toutes sortes de corps. Enfin la vertu magnétique agit sur les corps qu'on placeroit au milieu des flammes; on n'a jamais observé que l'électricité pût produire le même effet. INIais toutes ces différences nous apprennent ce que le magnétisme n'est pas, sans nous faire connoître ce qu'il est.
EuG. 11 faut donc nous borner à ces notions, et nous dire , si vous voulez bien , ce que vous entendez par l'attraction.
Er. C'est une vertu secrète par laquelle les corps s'approchent et s'attirent mutuellement, dans certaines circonstances, pour ne former qu'une seule masse. La plupart des philosophes estiment que c'est une gravitation mutuelle des corps les uns vers les autres, semblable à celle qui chasse les corps vers le centre de la terre.
Quoique la cause de l'attraction nous soit inconnue , nous en voyons cependant une multitude d'effets , et nous pouvons même assurer qu'elle est répandue dans toute la nature. C'est par elle que toutes les parties d'un corps, solide ou licjuide , adhèrent les unes aux autres; c'est par elle que deux surfaces planes , tirées des métaux ou des demi-métaux , tels que l'argent , le cuivre ^ le similor ^ le plomb , l'étain , etc. , ou deux
ENTRETIEN V. gS
pierres dont les côtés sont exactement polis , s'attachent et se retiennent mutuellement , lorsqu'on les pose l'une sur l'autre. En un mot, un million d'expériences prouvent fjue la vertu atlractive des corps n'est point une chimère; cjue les phénomènes que cette vertu cachée produit ne sont point l'effet de la pression de l'air extérieur, comme l'ont prétendu plusieurs physiciens , puisqu'on les opère lors même que l'on a fait disparoîtrc l'air par le moyen de la machine pneumatique ; que celle vertu est différente de l'électricité, puisqu'elle ne se manifeste ni par le souffle, ni par le hruit, ni par les étincelles , ni par l'odeur, et que le mouvement ni la chaleur ne peuvent l'exciter ; enfin, que cette vertu ne doit pas être confondue avec le magnétisme , puisque ce dernier n'appartient qu'à fjuelquos corps : on peut l'affoiblir, et ses effets sont assez palpables ; au lieu que l'attraction appartient à tous les corps; on ne peut ni la détruire, ni la changer, et son opération est moins sensible.
Dans les corps denses , dans ceux qui ont une plus grande surface , dans ceux qui portent avec eux un certain poids , la force attractive est plus grande dans les corps rares que dans ceux qui sont petits ou moins pesans.
Plus les corps qui sont propres à s'attirer mutuellement sont éloignés les uns des autres , moins l'attraction a de puissance ; et très souvent même elle est nulle dans ce cas. Moins la distance qui sépare ces corps est grande , plus la vertu attractive agit : elle a toute la force possible dans le contact immédiat des corps.
Non seulement on voit des corps s'attirer mutuellement , mais on en remarque aussi qui se repoussent et qui se fuient, comme s'il y avoit entre eux une haine secrète. On appelle cette vertu repulsion on force rèjmhwe. On en ignore la cause et les degrés , et c'est encore un secret que la nature ne nous a pas permis de lui dérober. C'est peut-être par cette vertu , que l'eau et les huiles épaisses se repoussent , qu'elles ne se mêlent point , et qu'elles se tiennent toujours séparées, quelque effort qu'on fasse pour les unir.
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De la Sphère, du Mouvement des Astres, et des Pliénomcnes qui en résultent,
Eraste. Ce que je vous ai dit dans nos deux derniers entretiens a dû vous donner une ide'e suffisante des propriétés générales et particulières des corps : maintenant, mes chers amis, nous allons quitter pour un moment la terre, afin de contempler la grandeur majestueuse du firmament, la magnificence et riiarmonie qui régnent dans toutes ses parties ; la variété, les positions, les distances, les mouvemens de tous ces vastes luminaires que Dieu y a placés , pour être comme les prédicateurs de la nature , et qui semblent nous répéter sans cesse : Kuus sommes F ouvrage de r Eternel, et nous publions sa gloire.
Les premiers hommes qui ont observé le ciel , ou, ce qui est la même chose, les premiers astronomes, pour ne point confondre leurs idées, et afin de mettre de Tordre dans leurs découvertes , sont convenus de distribuer cette surface immense, étendue sur nos têtes, en différentes parties, par des points, des lignes et des cercles, dont la réunion a formé cet instrument qui, parce qu'il est exactement rond, a reçu le nom de sphère, qui veut dire boule. Ainsi la sphère est une machine composée ôc points, de lignes et de cercles imaginaires, dont on s'est servi pour partager la terre, en les appliquant aux lieux qui paroissent répondre aux cercles marqués dans le ciel.
EuDoxiE. Je ne comprends pas bien ce que vous voulez désigner par ces mots, points, lignes et cercles.
Er. L'étude du globe et de la sphère exige quelques notions géométriques dont ces termes font partie. Je commencerai donc par entrer dans quelques détails à cet égard ; vous me comprendrez facilement, j'espère , au moyen des figures qtii accompagneront la définition de chaque objet.
Tomf ?. /.',
1. La ligne droite est la plus courte entre deux points donnes Ali, ylaïuhe "i, fig' i.
2. Une ligne coiirhe est. une ligne conlinuo qui , tire'e entre les deux mêmes points , est plus longue que la ligne droite, K^^Jig. 2.
3. Deux lignes pavalllics sont deux lignes droites ou courbes, toujours e'galement eloigne'es Tune de l'autre, ^^. 3.