LOUIS XI
1462. Louis XI, parvenu à la couronne par la mort de son père , prit un plan de conduite et de gouvernement entièrement opposé. 11 ôta les charges aux officiers et aux magistrats , pour les donner aux compagnons de ses révoltes. Il traita la France en pays de conquête , dépouilla les grands , accabla le peuple d'impôts, et abolit la pragmatique-sanction; mais le parlement de Paris la soutint avec tant de ^^gueur , qu'elle ne
35o ÉRASTE,
fut totalement anéantie , que par le concordat fait çntre le
pape Le'on x et François i.
i465. Les violences du roi excitent contre lui tous les bons citoyens. Il se forme une ligue entre Charles, duc de Berri , son frère , le comte de Charolois , le duc de Bretagne , le comte de Dunois, et plusieurs seigneurs non moins me'contens. Jean d'Anjou , duc de Calabre , vint se joindre aux princes conféde'rés , et leur mena cinq cents Suisses , les premiers qui aient paru dans nos armées. La guerre qui suivit cette ligue, formée par le mécontentement, eut, pour prétexte, la réformation de l'état et le soulagement des peuples, et fut appelée la ligue du bien public. Louis arma pour la dissiper. On en vint aux mains à Montlhéri; mais cette bataille ne décida rien: le roi fut vaincu, et les confédérés éprouvèrent des pertes égales à celles du prince. Le monarque ne désunit la ligue qu'en donnant à chacun des principaux chefs ce qu'ils demandoient : la Normandie à son frère; plusieurs places dans la Picardie au comte de Charolois ; le comté d'Etampcs au duc de Bretagne, et l'épée de connétable au comte de Saint-Pol. La paix fut conclue à Conflans : le roi accorda tout par ce traité, espérant tout avoir par ses intrigues. En effet, il enleva bientôt la Normandie à son frère , et une partie de la Bretagne au duc de ce nom.
L'inexécution du traité de Conflans , alloit rallumer la guerre civile : Louis crut l'éteindre en demandant à Charles , duc de Bourgogne , une conféi ence à Péronne , dans le même temps qu'il excitoit les Liégeois à faire une perfidie à ce duc, et à prendre les armes contre lui. Charles , instruit de cette manœuvre , le retint prisonnier dans le château de Péronne, et le força de conclure un traité désavantageux , et à marcher à sa suite contre ces mêmes Liégeois qu'il avoit armés. Le comble de l'humiliation pour lui , fut d'assister à la prise de leur ville, et de ne pouvoir obtenir son retour à Paris, qu'après avoir prodigué les bassesses et essuyé mille affronts. Sorti de ce mauvais pas , il trouva bientôt des prétextes pour se relever du honteux traité de Péronne ; le duc lui-même , aussi ambitieux que téméraire, lui en fournit d'assez justes sujets. Quoi qu'il en soit , ce ne fut plus entre les deux princes qu'une suite de guerres et de traités où l'on ne cherchoit de part et d'autre qu'à se nuire ou à se tromper, et dont le duc
ENTRETIEN XVIII. 35i
fut presque toujours la dupe. La manœuvre la plus ordinaire du roi ctoit de lui attirer sans cesse de nouvelles affaires sur les bras , de le commettre avec ses voisins, de lui susciter des ennemis sur lesquels l'inconsidéré' Charles alloit se jeter avec fureur, tandis que lui-même , attentif aux fausses démarches de son adversaire, saisissoità point nomme' toutes ks occasions de s'agrandir. Jouet perpe'tuel d'une politique si artificieuse, Charles en devint la victime, et trouva la mort au siège de Nancy , qu'il avoit entrepris d'enlever au duc de Lorraine. A la nouvelle de cette mort, Louis s'empara de la Bourgogne ; il avoit les mêmes vues sur la Flandre ; mais Marie , fille unique de Charlcs-le-Térae'raire, la porta en dot à Maximilien d'Autriche , fils de l'empereur Fre'de'ric II, et ce mariage fut l'origine des querelles qui coûtèrent tant de sang à la France et à la maison d'Autriche.
1482. Peu de temps après cette union , la guerrre s'alluma entre l'empereur et le roi de France. Ce dernier s'empara de la Franche-Comté , par la valeur de Chaumont d'Amboise. Il y eut une bataille à Guinegate , où l'avantage fut égal des deux côtés. Un traité fait à Arras termina ces hostilités; on y arrêta le mariage du Dauphin avec Marguerite, fille de Marie de Bourgogne.
i4-83. Louis ne jouit pas long-temps de la joie que lui dévoient inspirer ces heureux événem^ens. Sa santé dépérissoit de jour en jour : enfin , sentant la mort approcher, il se renferma au château du Plessis-les-Tours , et tenta tous les moyens humains pour éloigner le jour fatal. Inaccessible à ses sujets, entouré de gardes, dévoré par la crainte de la mort , par la douleur d'être haï , par les remords et par l'ennui , il fit venir de Calabre saint François de Paule , célèbre alors par ses miracles. Il se jeta à ses pieds; il le supplia, en pleurant, de demander à Dieu la prolongation de ses jours ; mais le saint homme l'exhorta à penser plutôt à purifier son âme qu'à travailler à rétablir un corps foible et usé. Louis suivit ces conseils salutaires, et mourut quelque temps après, en implorant à haute voix, jusqu'au dernier soupir, la divine miséricorde et la protection de la Sainte Vierge.
Si ce prince avoit eu le cœur aussi droit qu'il avoit l'esprit pénétrant , étendu et fécond en ressources , il auroit mé-
TÙé une place parmi nos plus grands rois ; mais le talent rare que la nature lui avoit donné pour le gouvernement fut gâte' par le mauvais usage qu'il en fit. Son caractère ombrageux le rendit souvent injuste et cruel; sa prudence devint finesse , et sa politique fourberie.
Ce barbare monarque eut pour confidens et pour ministres, des hommes dignes de lui. 11 les tira de la boue. Son barbier devint comte de Meulan et ambassadeur ; son tailleur , lie'raut d'armes ; son me'dccin , chancelier. Il avilit la nation , en lui donnant de si indignes maîtres : aussi , sous son règne , il n'y eut ni vertu ni he'roïsme. L'obe'issance et la bassesse tinrent lieu de tout , et le peuple fut enfin tranquille, comme les forçats le sont dans une galère. Mauvais roi , mauvais fils, il fut aussi mauvais père. Craignant que le dauphin son fils ne se liguât contre lui, comme il s'e'toit ligue' lui-même contre son père , il le tint dans l'obscurité et dans l'ignorance. Pour toute éducation , il se borna à lui faire apprendre ces mots latins : Qui nescit dissiinulare , nescit regnare , c'est-à-dire, celui qui ne sait point dissimuler, ne sait point régner. Cette devise , digne du sombre et barbare Tibère , fut celle de Louis xi : son règne fut un affreux tissu de perfidies, de trahisons, de cruautés.
Tant de travers et tant de vices ne l'empêchoient pas d'être dévot à sa manière, et sa dévotion n'étoit que la crainte superstitieuse d'une âme basse , pusillanime et égarée. Toujours couvert de reHques et d'images, portant à son bonnet une Notre-Dame de plomb, il lui demandoit pardon de ses assassinats , et en commettoit de nouveaux. Il fit solliciter au~ près du pape le droit de porter le surplis et l'aumusse , et de se faire oindre une seconde fois de l'ampoule de Reims , au lieu d'implorer la miséricorde de Dieu pour les crimes qu'il commettoit.
Il avoit du courage ; il connoissoit les hommes et les affaires. Il portoit , suivant ses expressions, tout son conseil dans sa tête. Prodigue par politique , autant qu'avare par goût , il savoit donner en roi. C'est à lui que le peuple dut le premier abaissement des grands. La justice fut rendue avec autant de sévérité que d'exactitude sous son règne. Paris désolé par une contagion , fut repeuplé par ses soins ; une police rigoureuse y régnoit. S'il avoit vécu plus long-temps, les poids
et les mesures auroient été uniformes dans ses états. En augmentant son pouvoir sur ses peuples par ses rigueurs, il augmenta son royaume par son industrie. L'Anjou, le Maine, la Provence, la Bourgogne, et quelques autres grands fiefs furent réunis , sous lui , à la couronne.
CHARLES Vm , dit l'affable et LE COIUTOLS.
i483. Le dauphin Charles viii n'avoit que treize ans et deux mois lorsque Louis xi mourut. Anne de France, dame de Beaujeu , eut le gouvernement de la personne de son frère et de son royaume. Louis , duc d'Orléans, connu depuis sous le nom de Louis xil, premier prince du san"^ jaloux que l'autorité eut été confiée à une femme, excita une guerre civile , pour avoir la tutelle On se battit dans les provinces, et surtout dans la Bretagne; mais le duc ayant été fait prisonnier à la journée de Saint-Aubin, en i4-88, et renfermé aussitôt dans la tour de Bourges, les divisions cessèrent. Le mariage de Charles vm, en i^Qi 1 avec Anne de Bretagne , cimenta la paix , et procura de nouveaux états à la France.
i4-94' La conquête du royaume de Naples, auquel il avoit des droits, tentoit l'ambition du jeune monarque. L'Italie étoit alors partagée en plusieurs petits étals, cjui feignirent de se prêter à ses vues, dans l'espérance de s'agrandir au milieu des troubles, et de s'approprier quelques débris du royaume dont Charles méditoit la conquête. 11 traverse l'Italie en souverain ; Naples lui ouvre ses portes, et cette conquête importante fut achevée en vingt jours.
Les princes d'Italie , effrayés de ses succès , et craignant pour leur indépendance, se liguent tous, à l'exception des Florentins, avec l'empereur d'Autriche et le roi d'Espagne, contre Charles VIII. Celui-ci , sans s'étonner, et suivi seulement de sept mille hommes, reprend le chemin de la France. A la descente de l'Apennin , il rencontre trente-cinq mille hommes qui l'attaquent près de Fornoue. Il soutient leur choc avec intrépidité , et , tandis que quelques cavaliers ennemis pillent les bagages des Français, qu'il avoit laissés sans escorte, et que le reste de la cavalerie y court pour partager le butin , le roi ordonne à sa garde et à sa noblesse de le suivre. 11 tombe sur l'infanterie italienne, la perce, la cul-