CHARLES IX
i56o. La mort du dernier roi augmenta les discordes intestines. Charles, son frère et son successeur, n'avoit encore que dix ans. Catherine de Medicis, sa mère, eut l'administration du royaume avec le roi de Navarre qu'on de'clara lieutenant-ge'ne'ral. Catherine, partagée entre deux factions , celle des Bourbons et celle des Guises, re'solut de Venir la balance entre elles pour affermir son autorite' ; la chose n'e'toit pas facile. Conde' avoit échappe' à la mort , et ne respiroit que vengeance; Coligni regardant les Guises comme le plus grand obstacle aux progrès de la prétendue re'forme , cherchoit à les perdre , ou du moins à les e'ioigner de la cour. Le duc de Guise et le connétable de Montmorenci, qui avoient chacun des vues particulières de gloire et d'ambition, se rapprochèrent et s'unirent d'une ve'ritable amitié' ; ze'lés tous les deux pour la foi de leurs pères , ils regagnèrent le 'roi de Navarre , qui abjura le calvinisme.
Cependant les huguenots (c'est ainsi qu'on appeloit les calvinistes , appuye's par la reine-mère , qui vouloit se me'nager dans leurs chefs un appui contre les Guises et le conne'table, se multiplioient et se portoient sans cesse à de nouvelles entreprises contre la religion : un éve'nement imprévu mit tout en combustion et alluma la guerre civile. Le duc de Guise entendoit la messe à \ assi ; les huguenots tenoient en commun leur prêche dans une grange voisine , et entonnèrent, ^peut-être sans dessein, des psaumes à l'instant même où le prêtre montoit à Tautel. Le duc de Guise les fit prier d'attendre qu'il eût ouï la messe : on reçut mal ses gens ; on s'injuria de part et d'autre, et on en vint aux coups. Le duc voulant apaiser le tumulte , fut blesse' au visage ; à cette vue ses gens, devenus furieux, et qu'il lui est impossible de retenir, chargent les huguenots l'e'pe'e à la maia , et en tuent une trentaine.
La nouvelle du massacre de Vassi (car c'est ainsi que la secte affecta de le nommer) , fut re'pandue partout avec les exagérations les plus odieuses, et devint le signal de la révolte. Conde , déclare' chef des protcslans, surprend Orle'ans, Tours, Poitiers, Angers, la Rochelle, Rouen, Bourges, Lyon , Grenoble et un grand nombre de villes moins considérables. Partout, les huguenots se livrèrent aux plus grands excès, aux plus horribles profanations. Les catholiques usèrent de représailles en plusieurs endroits. Le roi de Navarre , le connétable et le duc de Guise prennent Rouen et taillent en pièces les huguenots à Dreux. Le duc de Guise est assassiné h Orléans dont il faisoit le siège } il meurt en héros chrétien, et en recommandant à la clémence du roi, son assassin qui n'obtint pas sa grâce , et chargea en mourant Tamiral de Coligni. Celui-ci chercha à se justifier ; mais ses raisons parurent si foibles, qu'il demeura chargé aux yeux de ses contemporains de cet assassinat, dont l'atrocité rabat bien les éloges que les auteurs protestans et quelques historiens modernes ont faits de ce fameux chef de parti.
i5G3. La mort du duc de Guise ne change rien? l'effervescence des esprits continue , malgré une espèce de paix dans laquelle on accorda le libre exercice de la prétendue religion réformée. Charles ix est déclaré majeur à l'âge de treize ans et un jour. La guerre s'allume avec l'Angleterre ; le roi la termine par un trailé, et va visiter son royaume. Les calvinistes entreprennent de Tenlev^er, le poursuivent et le harcèlent en vain. Le connétable Anne de Montmorenci gagne la bataille de Saint-Denis, et périt en triomphant. Le duc d'Anjou, depuis Henri m, se met h la tète de l'armée royale, et plus heureux général qu'il ne fut bon monarque, il remporte , en i566 , les batailles de Jarnac contie Condé , qui y périt, et de Moncontour contre Coligni.
iSja. Cependant les deux partis font la paix. Elle est avantageuse aux hérétiques , et ne calme point la défiance de leurs chefs. Charles ix , instruit dans l'art de feindre et de dissimuler, calme leurs craintes en donnant sa sœur au jeune roi de Navarre, fils d'Antoine de Bourbon, et connu dans la suite sous le nom de Henri iv. On avoit déjà attiré les calvinistes à la cour, sous le prétexte d'une guerre contre l'Es- . pagne. Sur ces entrefaites, Coligni fut blessé par un assassin -,
on crut que le coup partoit de la main du duc de Guise , qui , disoit-on, vouloit venger sur Coligni la mort de son père. Les calvinistes, furieux, veulent tuer le duc de Guise aux pieds du roi , menacent le duc d'Anjou et la reine mère. Celle-ci, effraye'c , craignant pour sa famille et pour elle, concerte avec le conseil du roi le complot le plus affreux. Une nuit, veille de la S.-Barthe'lemi , toutes les maisons des protestans furent force'es en même temps. Hommes, femmes enfans, tout est massacre' sans distinction, et conduit par le duc de Guise, qui essuya lui-même le visage de Coligni pour le mieux rcconnoître, et s'assurer que sa victime ne lui avoit pas e'chappe'. Le roi de Navarre n'e'vita la mort qu'en faisant son abjuration. Quatre mille calvinistes furent massacres dans Paris, et celte horrible exe'cution fut imile'e dans la plupart des villes du royaume; ceux des sectaires qui e'chappèrent aux massacres n'en devinrent que plus furieux et plus redoutables. En vain le duc d'Anjou voulut leur enlever la Rochelle j appelé' au trône de Pologne, pour sauver son honneur, il se contenta des apparences de leur soumission. Ce traité n'empêcha pas la guerre de continuer dans les autres parties du royaume, et l'on ne voyoit point de fin aux désastres publics, lorsque Charles mourut d'une maladie qui fut regardée par plusieurs comme un effet de la vengeance divine. Son sang couloit à travers les pores de sa peau ; la journée de Saint-Barthélemi , toujours présente à son esprit , lui causoit des remords cuisans et des agitations effrayantes , au milieu desquelles il mourut âgé de vingt-quatre ans. (iSj^). Ce prince se repentit d'avoir régné, et encore plus d'avoir laissé régner des bourreaux sous son nom. Il protégeoit pourtant les lettres et les beaux-arts , ce qui auroit dû adoucir la férocité de son âme. Il reste encore des vers de lui qui né sont pas sans mérite pour son temps. Il aimoit les poètes , quoiqu'il ne les estimât pas : on assure qu'il disoit d'eux , qu'il falloit les traiter comme de bons chevaux, les bien nourrir et ne pas les rassasier. Qui croiroit que ce fut sous son règne que furent faites nos lois les plus sages , et les ordormances les plus salutaires à l'ordre public ? Elles furent l'ouvrage du zèle et de la sagesse de l'immortel chancelier de l'Hôpital. Ce grand homme donna pour devise au roi deux colonnes , av€c ces mots : Pietate et justitiâ, «» Par la
pietc et par la justice. » Ouelle devise pour Tauteur de la Saiul-Barthelemi.
iBjS. Cliarics ix mourut sans enfans. Henri d'Anjou, sou frère, qui, depuis trois mois, tîtoit placé sur le trône de Pologne, apprend cette nouvelle et se dérobe à ses nouveaux sujets pour venir régner en France au milieu des troubles et des factions. 11 fait d'abord avec succès la guerre aux hérétiques ; il gagne sur eux la bataille de Dormans ; mais ensuite il leur accorde la paix la plus avantageuse par le traité de Nérac , en i58o. 11 eut fallu pour rendre cette paix durable, rétablir la confiance et la bonne foi dans les deux partis; les circonstances ne le permettoient pas. Henri n'avoit point d'enfans, et le roi de Navarre, héritier présomptif de la couronne , étoit retourné au calvinisme. La crainte de voir bientôt l'hérésie sur le trône fut le prétexte dont se servoit le duc de Guise , qui, dévoré d'ambition, portoit ses espérances jusqu'au trône , et qui ne rougit pas de couvrir du voile de la religion les criminelles intrigues qu'il forma contre l'autorité de son roi. 11 forma , avec les seigneurs catholiques et les principales villes du royaume, sous le nom de Sainte-Ligue , cette association qui faillit précipiter du trône la race de Hugues Capet. Empêcher que la religion ne succombât sous les coups de l'hérésie , et exclure du trône Henri de Navarre , son chef, tel fut le motif séduisant qui retint dans la ligne une partie de ceux qui s'y engagèrent ; car si , d'un côté, la loi de l'état appeloit Henri à la couronne, une autre loi de l'état vouloit que le souverain fut catholique.
Cependant Henri m, au lieu de veiller à ses affaires, se plongeoit dans la mollesse, et se livroit avec ses favoris, qu'on appeloit les Mignons , à toutes sortes de débauches ; et l'on ne reconnut plus en lui ce duc d'Anjou, si brave, si actif, si redoutable aux ennemis de l'état.
Le feu de la guerre civile couvoit toujours en France. La ligue prenoit à chaque instant de nouvelles forces : Henri m , au lieu d'étouffer ce colosse qui ne croissoit que pour sa ruine , fut assez mal habile pour s'en rendre l'esclave en s'en déclarant le chef. Il s'unit avec Guise, son sujet rebelle , contre le roi de Navarre , son successeur et son beau-frère ,
374 ÉKASTE,
que la nature et la politique lui dtfsignoient pour son allié» Le fruit de cette foiulesse fut une guerre civile ; cMtoit la sixième depuis quinze ans.
i585. Tous les privile'ges des protest ans sont re'voque's. Ils prennent les armes en Guienne et en Languedoc , sous la conduite du roi de Navarre et du prince de Conde'. Sixte- Quint, signaloit en même temps son exaltation au souverain pontificat, par une bulle terrible contre ces deux princes: pénétrant les vues des moteurs de la ligue , il refusa de la confirmer ; si dans la suite il parut la favoriser, ce fut dans l'espérance qu'elle arrêteroit les progrès du calvinisme. Henri m envoyoit , contre le roi de Navarre et Condé , Joyeuse , son favori , avec la fleur de la noblesse française et une puissante armée. Henri de Navarre l'ayant défaite entièrement à Coutras, le lo octobre iSSj , ne se servit de sa victoire que pour offrir une paix siire au royaume et son secours au roi , qui , craignant de se rendre suspect , n'osoit rien accepter.
i588. Le duc de Guise étoit plus à craindre et plus puissant que jamais. Il venoit de battre les Allemands qui alloient renforcer l'armée du Navarrois. De retour à Paris, il fut reçu comme le sauveur de la nation. Henri m , sollicité de toutes parts, sortit, mais trop tard, de sa profonde léthargie ; il essaya d'abattre la ligue; il voulut s'assurer de quelques bouigepis les plus séditieux ; il osa défendre à Guise l'entrée de la capitale ; mais il éprouva à ses dépens ce cjue c'est de commander sans pouvoir. Guise, au mépris de ses ordres, vint à Paris : les bourgeois prirent les armes ; les gardes du roi furent arrêtés, et lui-même emprisonné dans son palais. Si Guise avoit entrepris dans ce jour sur la liberté et sur la vie du roi , il auroit été le maître de la France ; mais il le laissa échapper. Henri m s'enfuit à dois, où il convoqua les étalsgénéraux du royaume. Guise, après avoir chassé son souverain de la capicale , osa venir le braver à Blois , en présence d'un corps qui représentoit la nation. Henri, menacé de si près , sentit que la mort de l'ambitieux duc pouvoit seule le sauver ; mais il étoit plus puissant que son maître ; et aussi le conseil du roi conclut à passer par-dessus les règles contre un sujet notoirement rebelle ; il fut donc massacré avec le cardinal son frère , compagnon de ses desseins ambitieux. Le
san{2[ de ces deux hommes fortifia la ligue, comme la mort de Coligni avoit fortifié les proteslans. Le fameux duc de Mayenne, cadet du duc assassiné, aussi grand homme que lui, et non moins remuant, fut déclaré, en iSSg, lieutenantgénéral de l'état et couronne de Fiance, par le conseil de TUnion. Les villes les plus importantes du royaume , Paris , Rouen, Dijon, Lyon, Toulouse, soulevées comme de concert , se donnent à lui , et se révoltent ouvertement contre le roi. On ne regardoil plus ce prince que comme un assassin et un parjure. Henri perdit sur ces entrefaites la reine Catherine de Médicis, sa mère, qui eut pu le diriger dans la situation critique où il se trouvoit. Tous les historiens conviennent de son habileté , de son génie dans les affaires ; la plupart des modernes l'accusent d'une ambition démesurée , et de n'avoir eu que de l'indifférence pour la religion. Quant aux crimes atroces dont on a chargé cette princesse, quelquesuns pensent que ce sont autant de calomnies inventées par les huguenots. Quoiqu'il en soit , il est certain qu'elle conseilla à son fils, en mourant, d'accorder la liberté de conscience à tous ses sujets, et de se rapprocher du roi de Navarre. Henri suivit ce dernier conseil.
i58g. Les deux rois marchent vers Paris. La ville n'éloit pas en état de se défendre ; la ligue touchoit à sa ruine , lorsqu'un dominicain, nommé Jacques Clément, changea toute la face desaflaires. Ce malheureux fanatique, séduit par de fausses doctrines , par l'esprit de la ligue , et croyant courir au martyre, se rendit à Saint-Cloud où étoit le quartier du roi. Ayant été conduit devant Henri , sous prétexte de lui révéler un secret important, il lui remit une lettre qu'il disoit être écrite par Achille de Harlai, premier président. Tandis que le roi lit, le malheureux le frappe dans le ventre, et laisse le couteau dans la plaie. Henri le retira lui-même , et en donna au meurtrier un coup au front, en s'écriant : Ah, misérable l que t'ai-jefait pour m' assassiner ainsi? Les courtisans massacrèrent aussitôt l'assassin , et le monarque expira le lendemain , 2 août, à l'âge de trente-huit ans , après en avoir régné quinze. Ce prince parut digne du trône tant qu'il n'y monta pas. Son caractère fut un mélange inconcevable de grandeur d'àme et de foiblesse , d'activité et d'indolence , de dévotion et de libertinage. Cependant il faut convenir qu'il a été étran-
376 ËRASTE,
gemcnt caioftinie sur ce (Jtîniicr article , surtout clans !cs dcrniî;rcs annccs clesavie, qui furent exemptes dos désordres scandaleux dont les calvinistes et les ligueurs, également acharne's contre lui, ont pris plaisir h le charger.
Avec lui péril la branche des \alois, qui avoit re'gné deux cent soixante et un ans, durant lesquels elle donna treize rois à la France. C'est sous ces rois que le royaume acquit le Dauphine', la Bourgogne , la Provence et la Bretagne, et que les Anglais furent entièrement chasses.
HEîsRI IV , dit LE GRA>'D , roi de Navarre.
1080. La mort de Henri m mit la couronne sur la tête du roi de Navarre, Henri de Bourbon, qui descendoit de Robert, sixième et dernier fils de S. Louis. Ses droits à la couronne etoient incontestables; mais la religion servit de pre'texte à la plupart des chefs de l'arme'e pour l'abandonner. On lui opposa un fantôme : le cardinal de Bourbon, son oncle , fut proclame roi. Henri iv, avec peu d'amis, peu de places importantes, point d'argent et une petite arme'e, supple'e h tout par son activité et son courage. On disoit de lui qu'il restoit moins au lit que le duc de Mayenne ne restoit à fable, et qu'il usoit plus de bottes que ce chef de rebelles n'usoit de souliers. Les batailles d'Arqués et d'Ivry le conduisent aux portes de Paris , dont il prend d'assaut tous les faubourgs. Il auroit emporte cette ville par famine , s'il n'avoit permis lui-même, par une pitié' héroïque, que les assiegeans donnassent des vivres aux assiégés. Mais celte compassion ne loucha point les Parisiens , qui jurèrent de mourir de faim , plutôt que de se rendre à un prince hére'tique. Ce te'me'raire serment, fut , dit-on, suivi d'une cérémonie tout-à-fait bizarre : on forma une espèce de régiment de prêtres, de religieux et d'écoliers, qui firent une revue militaire, la robe retroussée, le casque en tête et le mousquet sur l'épaule. Cependant la disette dégénéroit en une famine affreuse. Le paiii se vendoit un écu la livre. On avoit été obligé d'en faire avec les os du charnier des Saints-Innoccns. l^a chair humaine devint la nourriture des obstinés Parisiens. On alla à la chasse des enfans : il y en eut plusieurs de dévorés par ces faméliques ; et l'on vit des mères se nourrir des cadavres de leurs propres enfans qu'elles avoient immoles.
Tandis que ces scènes horribles se passoicnt dans la capilale, le duc de Parme , envoyé' par Philippe 11, venoit secourir cette ville infortunée. A cette nouvelle, Henri lève le siège, marche à la rencontre du ge'ne'ral espagnol, s'efforce de l'engager au combat : mais le duc l'e'vite sagement, prend Lagny, puis Corbeil, presque sous les yeux du roi; et content d'avoir de'livre Paris et d'y avoir jeté des vivres, il prend le chemin des Pays-Bas.
Le duc de Mayenne , voyant que ni l'Espagne ni la ligue ne lui donneroient jamais la couronne de France, re'solut de faire reconnoître celui à qui elle appartenoit : il engagea les états h une conférence entre les catholiques des deux partis. Cette conférence fut suivie de l'abjuration de Henri à Saint- Denis, en 1592, et de son sacre à Chartres. Henri pensoit depuis long'temps à rentrer dans le sein de l'Eglise ; son changement lui vint d'une entière conviction. Depuis long-temps il se faisoit instruire en secreli L'année d'après , Paris lui ouvrit ses portes. Henri renvoya tous les étrangers qu'il pouvoit retenir prisonniers; il pardonna à tous les ligueurs : vainqueur de ses sujets, il en devint le père.
Après avoir dompté les rebelles par ses bienfaits plutôt que par ses triomphes , il tourna ses armes contre l'Espagne, qui, durant tant d'années, avoit attisé en France le feu des discordes civiles. Il battit l'armée espagnole à la rencontre de Fontaine-Française , et la chassa d'Amiens en iSqj, à la vue de l'archiduc Albert , contraint de se retirer. I^ duc de Mayenne avoit fait son accommodement en iBgG. Le duc de Mercœur, autre prince de la maison de Lorraine , se soumit en i5c)8, avec la Bretagne dont il s'étoit emparé. Une restoit plus qu'à faire la paix avec l'Espagne : elle fut conclue la même année à \ ervins.
Les convulsions du fanatisme éioicnt calmées, mais le levain n'étoit pas entièrement détruit : il n'y eut presque point d'année où l'on n'attentât sur la vie de Henri. Enfin, il fallut, pour le malheur de la France , qu'un monstre furieux et imbécile , appelé Rcwaiilac, exécutât un crime que beaucoup d'autres avoient inutilement tenté contre lui. Le carrosse de Henri iv, ayant été arrêté par un embarras de charrettes dans la rue de la Ferronnerie , en allant à l'arsenal, l'assassin profita de ce moment pour le poignarder. Ce grand prince mou-
rat dans le milieu delà cinquante-septième année de son âge, et dans la vingt-deuxième de son règne, laissant trois fils et trois filles de IMarie de Me'dicis , sa seconde femme. Il étoit alors sur le point de passer en Allemagne avec une puissante arme'e.
Nous n'avons jamais eu de meilleur ni de plus grand roi. Il fut son ge'ne'ral et son ministre : il unit à une extrême franchise , la plus adroite politique ; aux sentimens les plus élevés, une charmante simplicité de mœurs ; et , à un courage de soldat, un fonds inépuisable d'humanité. Il rencontra ce qui forme et ce qui déclare les grands hommes ; des obstacles à vaincre , des périls à essuyer , et surtout des adversaires dignes de lui. Il laissa le royaume dans un état florissant. Il l'avoit policé, après l'avoir conquis.
Les grandes qualités de Henri IV furent obscurcies par quelques défauts. 11 eut une passion extrême pour le jeu et pour les femmes. On ne peut excuser la première , parce qu'elle fit naître quantité de brelans dans Paris ; et encore moins la seconde, parce cjue ses amours furent tout-à-fait publiques, depuis sa jeunesse jusqu'au dernier de ses jours. Une chose qui paroît constante, c'est que ce prince eut des pressentimens bien vifs de sa mort prochaine : il est possible que Dieu s'en soit servi pour le faire rentrer en lui-même, et le disposer au jugement terrible qu'il étoit sur le point de subir.
Usages et Coutumes des Fran- Anecdotes et Faits particuliers
çais depuis le règne de arrioés depuis le règne de
François I" jusqu'à celui de François l'"' jusfju'à celui de
Louis XIII. Louis XI ir.
Depuis LoQis-leJcnne, les Fr<îa- A la funeste bataille d,e Pavie, çais laissoient croître lenrs cheveux, François i'"'', se voyant contraint de et se rasoient la Laibe. François i**^ mettre bas les armes, ne vonlnt se introduisit la mode contraire, pour rendre qu'au vice-roi de Naples. cacher une blessure qu'il reçut au vi- -M. deLaunay, lui dit-il, voilà l'épée sage en 1 5 2 1 . Il assiégcoit une mai- » d'un roi qui mérite d'être loué , paisson avec des boules de neige; le ca- «qu'avant de la perdre, il s'en est pitaine de Lo.ges lui jeta un tison à «servi pour répandre le sang de plu-
ET^TREÏIEN XXIX. 879
Usages, etc. Anecdotes, etc.
la ttteponrse défendre, et la blessure » sienrs des vôtres, et qu'il n'est pas
lui laissa nne cicatrice difforme. Tous » prisonnier par lâcheté, mais par un
les courtisans imitèrent le prince, et " revers de fortune. »
ce peuple caméléon eut la plus longue Les vainqueurs lui firent observer
barbe qu'il put; c'éioit alors un orne- que tous ses gardes suisses s'éloient
lucnt de petit-maître. Les gens graves fait tuer dans leur rang, et qu'ils
et les magistrats n'en porloient point ; étoient couchés morts , les uns près
ils ne laissèrent croître la leur que des antres : « Si toutes mes troupes ,
lorsque les courtisans se furent dé- » dit-il , avoieiit fait leur devoir
goûtés de cettemode,sousLouisxiii. » comme ces braves gens , je ne se-
François !*'■ changea aussi la manière a rois pas votre prisonnier; mais
de se vêtir; et à l'habit long qui étoit » vous seriez les miens. "
en usage sous son prédécesseur, il Charles-Quint , à la nouvelle de la
substitua l'habit court, assez ressem- captivité du roi de France, assembla
b'ant, sur la fin de son règne, à ce- son conseil, pour savoir comment
lui de nos coureurs, an manteau près il devoit le traiter : « Comme voire
qu'on raettoit par-dessus. » frère et votre ami, répondit l'évèqne
Ce fut lui qui honora le prcnier » d'Osma ; il faut lui rendre la liberté» du titre de cousin les maréchaux de » sans antre condition que celle de do- France. Cette dignité, avant lui, n'é- » venir votre allié. » L'empereur, bien toit qn'tiiie commission révocable; loin de suivre cet avis généreux , se il décida qu'elle seroit désormais à comporta avec un roi, comme an vie. corsaire avec un riche esclave.
François! conclnt, avec le pape Anciennement nos rois avoient des
Léonx, un concordat qni transféroit fous, dont l'objet étoit de récréer les
au souverain le droit exclusif de ^o- monarques par des plaisanteries pi-
inination aux évèchés et autres grands qnantes. Louis xiv fut le dernier qui
bénéfices, prérogative dont jouis- eut un pareil officier. Ces préiendas
si)ient les chapitres: le concordat mit fous avoient souvent beaucoup d'es-
fjn ans brigues, aux conventions si- prit. Celui de François i*"^, nomme
moniaques qui avoient donné très Triboidet , ayant appris que Charles-
souvent à la France de mauvais pas- Quint passoit dans le royaume : ecri-
teurs. vit sur ses tablettes ; l'empereur es(
Depuis la fondation do la monar- plus fou que moi de venir ici. Le roi
chie, la justice se rendoit en latin, vit celte ligne, et se mit à rire. Mais,
François i" ordonna que les arrêts et lui dit-il , si je le laisse passer sans lui
tous les actes publics fussent désor- rien faire, que diras- tu ? — J'efface-
mais écrits eu français. On raconte raison nom, reprit Tribonlet, ef ^
qu'un seigneur l'engagea à ce cban- mettrai le vôtre. Bien des gens peii-
gement , en lui rendant compte d'an soient comme ce bouffon , qui seul
procès qu'il venoit de perdre. « J'é- avoit la liberté de tout dire,
«lois venu en poste, dit-il, pour La ville de Paris fit présent à
38(^ ÉRASTK,
Usages, etc. Anecdotes, etc.
» assister an jugement ; à peine stiis- Charles -Quint , «lans son passage,
» je arrivé, qne votre parlement m'a d"an Hercule toat d'argent, degran-
» débotté. •» — Comment débotte, re- dear naturelle.
prit le roi.-* — « Oui, Sire, m'a dé- Henri ii, ayant fait la paix avec
» botté; car voici les termes de l'ar- Philippe ii, roi d'Espagne, le maré-
» tèx.: Dicta curia debotavit et debotat chai de Brissac , qui commandoit en
» dictiim actorem. n Piémont depuis dix ans , fui obligé
Ce fat sous Henri ri qu'on iaventa de réformer ses tronpes. Où trouve-
le balancier pour marquer les mon- rons-nous du pain, s'écrièrent les sol-
noies, et qne s'introduisit l'usage de dats d'un ton séditieux? Chez moi,
mettre sur chaque pièce l'année de sa tant qu'il y en aura, leur répond le
fabrication, et le rang que le roi, général. Ayant sollicité en Tain le
dont elle portoit l'image, tenoit par- paiement de ceux qui , sur sa parole,
mi ceux de son nom. avoient fait des avances poar l'armée.
On ne fabriqua aucune monnoie il leur donna la dot de sa fdle , et
en France sons le nom de François ir; fouilla dans la bourse de ses amis
mais on en frappa en Ecosse, dont pour les dédommager.
il étoitroi, du chef de Marie Staart, Le connétable Anne de Montrao-
«on épouse, renci, ayant reçu huit blessures mor-
Charles IX étoit fort vif dans ses telles à la bataille de Saint-Denis, où
passions. Villeroi , secrétaire d'état, ilCt triompher les armesdeCharlesix,
lai ayant présenté plusieurs fois des conserva jusqu'aa bout son invinci-
dépèches à signer dans le temps qu'il ble fermeté. « Penses-tu, mon ami ,
alloit jouer à la paume :« Signez , » dit-il à un cordelierqui l'exhortoif ;
•» mon père, lui dit-il, signez pour » penses-ti qu'un homme qui a véca
» moi. — Eh bien, mon maître, re- » près de quatre-vingts ans avec hon-
» prit Villeroi, puisque vous me le » neur, ne sache pas mourir un quart
» commandez, je signerai. • C'est de- » d'heure..'' » Sa grande maxime éloit
puis cette époque que les secrétaires en trois mots : Une J'ai , une loi, un
d'état ont signé pour le roi. roi. Sa place ne fut point remplie»
L'ordre de St.-lMichel étoit tombé parce qu'elle donnoit trop de poa-
dans un tel avilissement , qu'on l'ap- voira un sujet. « Je n'ai que faire de
peloit le collier à toute'; bries. Henri » personne pour porter mon épée >
III institua celui du Saint-Esprit, où « disoit Charles ix; je la porterai bien
les catholiques seuls pouvoient être » moi-même. »
admis. Durant le funeste massacre de la
Le luxe et la passion du jeu furent S. Barthélémy , le maréchal de Ta-
portés à leur comble sous Henri m. vanne couroit les rues, criant au pen-
()n employa , dans la fabrication des pie : «Saignez! saignez! les médecins
étoffes, tant de matières d'or on d'ar- » disent que la saignée est aussi bonne
gent, que les hôtels des monnoies en » en tout ce mois d'août, comme «hi
manquèrent. » mai. »
ENTRETIEN XIX. 38i
Usages y etc. Auecchtes, etc.
Ce fut sous le règne de Henri iv , Plusieurs coinmandans île province
que Jean IN'icot apporta en France refusèrent conragensenient d'obéir à une plante qu'on appela nicoliaiie, l'ordre qu'on leur donna d'cire les de son nom. Celte plante, connueau- meurtriers de leurs concitoyens. Le jourd'hui sous le nom de tabac, fat vicomte d'Ortès écrivit de Layonne présentée à la reine, et de là lui vint au roi : « J'ai communiqué le com-> le nom d'herbe à la reine. En très peu » mandement de votre majesté à ses de temps le tabac devint à la mode. » fidèles habitans et gens de guerre de Quelques médecins s'opposèrent d'à- • la garnison ; je n'y ai trouvé que bord an guùt du peuple ; mais on mé- >• bons citoyens et fermes soldats, prisa leurs laisons, et le tabac fut » mais pas un bourreau. » dès lors une des plus fortes branches Le bourreau de Lyon, à qui le gou-
da commerce. vcrnenr de cette ville ordonna d'expé-
En l'ioy, on ordonna aux comé- dier quelques-uns des huguenots qui diensd'ouvrirleurthéâtreàuneheure, étoient dansles prisons, tandis que de commencer à deux, et définir à la populace immoloit les autres à sa quatre et demie. C'est qu'alors Paris fureur, répondit qu'il ne travailloit étoit bien différent de ce qu'il est au- que judiciairement, jourd'hui. Il n'y avoit point de lan- Charles ix s'étoit exercé sur les
ternes; il y avoit beaucoup de boue, bêtes à verser le sang de ses sujets. Un très peu de carrosses , et une prodi- de ses plaisirs étoit d'abattre d'un seul gieusc quantité de voleurs. conp la tète des ânes et des cochons
qu'il reiicontroit en allant à la chasse. Lansac, un de ses favoris, l'ayant trouvé l'épée à la main contre son mulet, lui deruanda gravement : « Quelle » querelle est donc survenue entre sa majesté très chrétienne et mot) mulet.-'»
A la bataille de Contras, Henri iv, se tournant vers les princes de Condé et de Soissons: «Sou venez- vous, leur dit-il, que vous êtes du sang de Bonry> bon ; et vive Dieu ! je vous ferai voir que je suis votre aîné. — Et nous, 5> lui répondirent les princes, nous vous montrerons que vous avez debons » cadets. » Dans la chaleur de l'action plusieurs s'élant mis devant lui pour couvrir sa personne, il leur cria : " A quartier, je vous prie; ne m'offusquez » pas, je veux paroître. » Après la vit^toire, on lui présenta les bijoux et le» antres inagniGqnes bagatelles du duc de Joyeuse , tué dans cette journée; il les dédaigna , en disant : « Il ne convient qu'à des comédiens délirer vanité "des riches habits qu'ils portent. Le véritable ornement d'nn vrai général » est le courage, la présence d'esprit dans une bataille, et la clémence après « la victoire. »
A la bataille d'Ivry ,'il dit à ses soldats pour toute harangue : •' Si vous per- » dex vos enseignes, ralliez-vous à mon panache blanc : vous le trouverez » toujours au chemin de l'honneur et de la gloire. » Et lorsque les vainqueurs s'acbarnoient sur les vaincus : «Sauvez les Français, » leur disoit-il. Le soir, le maréchal d'Aumont s'étant présenté au souper du roi , ce bon prince se
leva anssitôt, alla an devant de lui et le fit asseoir à sa table, avec ces paroles obligeantes : <« Il est bien raisonnable que vous soyez du festin, puisque » vous m'avez si bien servi à mes noces. »
An siège de Rouen, ils'esposa souvent comme un officier de fortune. Le duc de Sully l'invitant à se ménager: « Mon ami, répondit-il , puisque c'est » pour ma gloire et pour ma couronne que je combats , ma vie et toute autre » chose doivent être comptées pour rien. »
Au combat de F. ntaine-Fraiiçaise , étant attaqné brusquement : >• A moi , » s'écria-t-il à ses soldats , et faites comme vous m'a'.lez voir faire. » Il se jette au milieu des ennemis : on le suit, on limite; la victoire est complète.
«Je ne puis, disoit-il après une antre victoire, je ne puis me réjouir de » voir messujets étendus morts sur la place; jeperds,lorsmèmequejegagne. » Durant le blocus de Paris , gémissant sur le sort des babitans de cette grande ville : « J'aimerois quasi mieux , disoit-il , n'avoir point de Paris, que de l'a- » voir tout ruiné par la mort de tant de personnes. ■> On lui amena deux paysans qui alloicnt être pendus pour avoir introduit du pain dans la place assiégée. Ils se jetèrent à ses pieds , et ce prince leur dit, en leur donnant tout l'argent qu'il avoit sur lui ; « Allez en paix, mes enfaiis; le Béarnois est » pauvre, et, s'il en avoit davantage, il vous le donneroit.» Quelques troupes qu'il envoyoiten Allemagne ayant fait du désordre en Cbamp:igne, il dit aux capitaines qui étoient encore à Paris : K Partez-en diligence, donnez-y » ordre; vous m'en répondez. Quoi! si on ruine mon peuple, qui me nonr- ■ rira.' qui soutiendra les charges publiques.'* qui paiera vos pensions, mes- » sieurs.' Vive Dieu! s'en prendre à mon peuple , c'est s'en prendre à moi. »
Telles étoient les déprédations des financiers, qu'on levoit cent cinquante millions sur le peuple, et qu'il n'en entroit qu'environ trente dans le trésor royal. Pendant la guerre contre l'Espagne , Henri iv écrivit à Sully, son ministre et son digue ami : « Je suis fort proche de mes ennemis , et n'ai quasi » pas un cheval sur lequel je puisse combattre. Mes chemises sonttoule.i dé- » chii ées , mes pourpoints troués au coude ; et depuis deux jours je dîne chez » les uns et chez les autres, parce que mes pourvoyeurs n'ont plus moyen de » rien fournir pour ma table. »
Lorsqu'il eut recouvré sa couronne, que la rébellion vouloit lui ravir, il convoqua à Rouen une assemblée de notables, auxquels il tint ce discours: « Si je faisois gloire de passer pour excellent orateur, j'auroLs apporté ici » plus de belles paroles que de bonne volonté; mais mon ambition tend à » quelque chose de plus haut que le bien parler : j'aspire au glorieux titre de » libérateur et de restaurateur de la France. Déjà par la faveur du ciel, par n les conseils de mes fidèles serviteurs , par ré])ée de ma brave et généreuse u noblesse (de la'juelle je ne distingue point mes princes ; la qualité de gen- » tiihomme étant le plus beau titre que nous possédions) , je l'ai tirée delà »> servitude et de la ruine. Je désire maintenant la remettre en sa première " force et en son ancienne splendeur. Participez, mes sujets, à cette second» » gloire, comme vous avez participé à la première. Je ne vous ai point .ippe-
«lés, comme faisoient mes prédécesseurs, ponr voas obliger d'appronver » avenglément mes volontés; je vous al fait assembler pouriecevoir voscon- » seils, pour les croire, pour les suivre , en un mot, ponr me mettre en tu- » telle entre vos mains. C'est une envie qui ne prend guère aux rois, aux bar- » bes grises et aux victorieux comme moi; mais l'amour que je porte à mes » sujets, et l'extrême désir que j'ai de conserver mon état, me font trouver » tout facile et honorable. "
Le duc de Savoie lui demandant un jour ce que la France pouvoit valoir de revenu : « Elle me vaut ce que je veux, lui dit-il; oui, ce que je veux , » parce qu'ayant le cœur de mon peuple, j'en aurai todt ce que je voudrai. » Si Dieu me donne la vie, je ferai qu'il n'y aura point de laboureur en mon »« royaume qui n'ait moyen d'avoir une poule dans son pot; et aussi, ajouta- » t-il fièrement , je ne laisserai pas d'entretenir des gens de guerre pour met- » Ire à la raison ceux qui choqueront mon autorité. »
Quelqu'un lui faisant craindre de trouver à la Rochelle des hommes rebelles à ses ordres : >• J'y fais tout ce que je veux, répondit-il, parce que je » n'y veux que ce que je dois. »
Onl'exhortoit à traiter avec rigueur quelques places de la ligne qu'il avoit réduites par la force. « La satisfaction qu'on tire de la vengeance ne dure " qu'un moment, répondit ce prince généreux; mais celle qu'on tire de la » clémence est éternelle. » On lui parloit d'un brave officier qui avoit été de la ligne, et dont il n'étoit pas aimé : « Je veux, dit-il, lui faire tant de bien , » que je le forcerai de m'aimer malgré lui. » Le duc de Mayenne s'étant rendu auprès de lui pour traiter de son accommodement, il le combla de caresses, et comme ce seigneur étoit fort replet , il prit plaisir à le lasser dans nne partie de promenade. Ensuite, il dit en riant : «Mon cousin, voilà le » seul mal que je vous ferai de ma vie. »
Les calvinistes lui demandoient des places de sùret<^, disant qu'ils en avoient bien obtenu du feu roi : « Je sais , leur répondit Henri , la seule assurance de » mes sujets; je n'ai encore manqué de foi à personne. Henri m vous crai- » gnoit, et ne vous aimoit point; mais moi je vous aime , et ne vous crains » guère.» Le système de ce bon prince étoit de gagner les esprits par la douceur, n en donnoit la raison : c'est qu'on prend plus de mouches avec une cuillerée du miel qu'avec inngt tonneaux de vinaigre.
Philippe ir, roi d'Espagne, écrivant à Henri iv, se donnoit des titres sans fin. La réponse du roi fut signée, Henri, bourgeois de Paris.
Quand don Pedro de Tolède fut envoyé par Philippe irr , en ambassade auprès de Henri iv', il ne reconnut plus Paris, cette ville qu'il avoit vue autrefois si malheureuse. « C/est qu'alors le père de famille n'y étoit pas, lui dit » le monarque; et aujourd'hui qu'il a soin de ses enfans, il prospèrent.» Le même ambassadeur faisoit valoir avec trop de hauteur la puissance du roi d'Espagne son maître : « Tout cela ne m'en impose pas, lui répondit Henri ; » si le^roi votre maître continue ses attentats, je porterai le feu dans son pa- » lais, et on me verra bientôt à Madrid. — François i*^'' y fut bien, répliqua
m Ijcreinent l'Espagnol. — Cest pour cela , repartit le roi, qne j'y veux aller
> venger son injare, celle delà France et les miennes. » Une autre fois , don Pedro lui témoignant sa surprise de le voir assiégé par une troupe de gentllsUoraroes : « Si vous m'aviez vu an jour de LataOle, lui dit-il , ils me pres-
> soient bien davantage. »
Un jour, en présence des grands de la cour et des ministres étrangers, rnettant la niainsurrépauledu brave Grillon, l'un deseî plus habiles généraux: « Messieurs , dit- il , voilà le plus brave capitaine du monde. » Grillon répliqua, avec sa naïveté ordinaire ; « Vous en avez menti. Sire, c'est vous. >>
Ayant donné par écrit une promesse de mariage à mademoiselle d'Enfragnes, l'une de ses maîtresses, il consulta Sully, et lai montra le billet. Ce courageux, ministre le prit, et le déchira pour toute réponse. «Comment, D morbleu! s'éciie le roi en colère, je crois que vous êtes fiin. » Sully répond froidement : «Il est vrai, Sire, je sui» fou; et je voudrois l'être si fort que je » fusse le seul en France.» Il ne douta pas de sa disgrâce. Quelques jours après , il fut fait grand-maître de l'artillerie.
Un homme de condition lui demaudoit grâce pour son neveu, coupable d'un meurtre. "Je suis bien marri, luidit-il, que je ne paisse vous accorder, » cequevoasdemandez.il vous sied bien de faire l'oncle, et à moi defaiie le » roi. J'excuse votre requête , excusez mon refus. »
Henri iv flt présent d'une chaîne d'or et de son portrait au fameux Crotius, l'un des plus sa vans hommes de son temps. Tous les talens forent ré* compensés et honorés sons cet heureux règne.
En iDgg, les professeurs du collège royal, qu'on cessoit depuis long-temps dépaver, pré.>ientèrent leur requête à Henri iv. « J'estime mieux, dit ce prince y qu'on diminue de ma dépense, et qu'on en ôte de ma table, pour en payer » mes lecteurs. M. de Sully les paiera. « Ce grand ministre ajouta : « Lesau- » très vous ont donné du papier, du parchemin, de la cire; le roi vons a »> donné sa parole, et moi je vous donnerai de l'aigent. »>
Tableau général fie l'histoire de France, depuis le règne de Louis XIII, jusqu'à Vannée 1790.
1610. Le successeur du grand Henri n'avoit que neuf ans. La mère du jeune roi est de'clare'e re'gente par Tautorite' du duc d'Epernon : à peine eut-elle les rênes du gouvernement, qu'elle en changea tout le système. Elle donna sa confiance au maréchal d'Ancre, italien de naissance comme la reine, et qui , par son orgueilleux despotisme , se rendit l'objet de l'exécration publique. Le roi lui-même , devenu majeur, s'aperçut de l'arrogance de ce ministre , et ordonna son arresta-
tion. Le mari^chal , ayant voulu se de'fcndre , fut tué à la porte du Louvre. La reine fut reléguée à Blois ; mais bientôt Louis la rappela , et se raccommoda avec elle par le moyen de l'e'vèque de Luçon , si connu et si craint depuis sous le nom de Cardinal de Richelieu.
1620. Le roi choisit, pour être son ministre, ce prélat qu'il n'aimoit pas, et qui finit par obtenir sa confiance et écarter ses rivaux, par son adresse, son génie et Timportance de ses services. Les huguenots, mécontens de ce qu'on veut toucher à leurs privile'ges, mettent à leur tête le prince de Soubise et le duc de Rohan. Leur projet e'toit de faire d« la France une re'publique. Le duc de Luynes, favori du roi , devenu conne'table, marche contre les rebelles, en 1621. Le monarque lui-même le suit, et signale son courage ;tout se soumet : Montauban seul re'sisie à ses efforts ; il échoue devant cette ville. L'anne'e suivante, Louis continue la guerre, prend Tîle de Rhé, emporte Royan en Saintonge, et oblige les huguenots à lui demander la paix. Elle dura peu. Richelieu, jaloux de toute espèce de gloire, entreprend, en 1G27 , le sie'ge de la Rochelle , chef-lieu et boulevard du calvinisme en France. Cette ville , qui êtoit secourue par l'Angleterre ; cette ville , qui depuis Louis xi êtoit armée contre ses maîtres , ne put être emporte'e qu'après un an de fatigues , et quarante miUions de de'penses ; mais aussi cette concjuêle porta le dernier coup à la faction des hérétiques.
162g. Quelques mois après ce grand événement , Louis tourne ses armes contre l'empereur , pour secourir le duc de Nevers, à qui le prince allemand refusoit l'investiture du duché de Mantoue. 11 force le Pas-de-Suze , fait lever le siège de Casai , et met son allié en possession de son état. Le duc de Savoie , n'exécutant pas les traités , on lui déclare la guerre , en i63o. On s'empare de Pignerol et de Chambéry en deux jours. Le duc de Montmorency remporte , avec une poignée de soldats, la fam.euse victoire de Veillane. Ces succès amènent le traité de Quiérasque , conclu en i63i , et ménagé par Mazarin, depuis cardinal.
1682. Gaston, duc d'Orléans, frère du roi , jaloux de l'autorité du cardinal de Richelieu , se révolte , et entraîne dans sa rébellion le duc de Montmorency. Ce dernier est pris les armes à la main, et le ministre lui fait trancher la tête. Gas- II 25
ton, intimidé, se soumet, et bientôt après, se re'volte de nouveau. II s'unit avec le duc de Lorraine , dont on enlève les e'tats : il a recours à l'Espagne ; mais , tandis qu'il négocie avec cette nation rivale , il se réconcilie encore avec son frère.
i633. Cependant, les Espagnols commencent les hostilités, et engagent l'empereur dans cette nouvelle guerre. Elle dura treize ans contre l'Allemagne et vingt-cinq contre les Espa-^ gnols , et fut mêlée de bons et de mauvais succès. On remporta de grandes victoires, on essuya de tristes défaites; mais enfin , elle se termina à l'avantage de la France.
1642. On enlevoit le Roussillon à la maison d'Autriche. Richelieu meurt , emportant non les regrets des Français, dont un grand nombre détestoit son autorité, mais la réputation d'un des plus puissans génies qu'eût vus naître la France ; et rien ne le prouva mieux , que de s'être soutenu dans son poste jusqu'à la mort, malgré les intrigues d'une cour Jalouse et puissante , malgré l'aversion de la famille royale , malgré l'antipathie d'un maître qu'il servoit et dominoit en même temps.
Louis XIII suivit de près le cardinal ; il mourut le i4- niai 1643 , dans la quarante-deuxième année de son âge , à pareil jour que son père Henri iv , après un règne de trente-trois ans. Ce prince , d'un caractère timide et un peu sauvage , eut des vertus , mais sans éclat. Incapable de vastes projets, il en connoissoit du moins le prix , et savoit les appuyer de toute son autorité. Sobre, chaste , pieux , juste , ennemi du faste, il n'aimoit que la chasse. Plein de zèle pour la religion et l'état, il se portoit avec ardeur à tout ce qui pouvoit y contribuer. 11 n'imaginoit point , mais il jugeoit bien , et son ministre ne le gouvernoit qu'en le persuadant. Aussi vaillant que Henri iv, mais d'une valeur sans éclat , il n'eût pas été bon pour conquérir un royaume. La Providence le fit naître dans le moment qui lui étoit propre : plus tôt , il eût été trop faible ; plus tard , trop circonspect. Fils et père de deux de nos plus grands rois , il affermit le trône encore ébranlé de Henri iv, et prépara les merveilles du règne de Louis xiv.
LOUIS XIV, (lit LE CRANDi
164.5. Louis XIV, qui n'étoit encore âgé que de cinq ans, monte sur le trône, sous la tutelle d'Anne d'Autriche, sa mère. Cette princesse de'clare ministre le cardinal JVIazarin , et le pre'lat se montre digne de ce choix. Les commcncemens de la régence sont illustrés par les victoires de Rocroi , de Fribourg , de Nortlingen et de Lens , remportées sur les Espagnols et leurs alUés, par le duc d'Enghien , âgé de vingt ans , et si célèbre depuis 60us le nom de Grand Condé. Turenne reçoit le bâton de maréchal, et déploie tous les talens d'un grand général. Une foule de capitaines de mérite , qui signalent leur valeur et qui s'efforcent d'égaler ces deux hommes immortels , présagent h la France les longs triomphes et la gloire qui lui sont réservés sous la domination du nouveau monarque.
164.9. ^ peine le traité de Munster en Westphalie eut-il suspendu les guerres du dehors, que les divisions intestines troublèrent la paix du royaume. La haine que plusieurs corps puissans portoient à Màzarin donna naissance à la guerre de la Fronde ; guerre plus ridicule que sanglante, et où l'on se battit avec des épigrammes plutôt qu'avec l'épée. Les Espagnols en profitèrent, et les dissensions ne cessèrent que pat l'éloignemont de Mazarin. Son retour, en i653, ralluma la guerre civile. Condé , le vainqueur de Rocroi et de Lens , se tourna du côté des rebelles ; on leva des troupes. Le roi , obligé de sortir de sa capitale , le fut encore de renvoyer une seconde fois Mazarin , le prétexte des troubles, après la bataille donnée au faubourg Saint-Antoine ; et le calme reparut/'
1654. Cependant l'Espagne , toujours attentive à profiter de nos foiblesses, faisoit de rapides conquêtes. Louis xiv oppose aux ennemis Turenne, ses autres capitaines et sa fortune ; tout change. Les vainqueurs sont chassés et dépouillés h leur tour ; vingt victoires et la prise de leurs plus .fortes places les contraignent de demander la paix. Mazarin , qui avoit regagné l'estime et l'affection des peuples, la conclut dans l'île des Faisans ; l'on y arrêta le mariage du roi avec l'infante Marie-Thérèse, et la réconciliation du prince de Condé qui , dans cette guerre , avoit combattu contre ce même pays dont il avoit fait triompher les drapeaux.
388 ÉRASÏE,
1661. Mazarin mcurî, et Louis xiv qui, par reconnoissance , n'avoit osd gouverner de son vivant , prend en main les rênes de son empire , et les tient avec une fermeté surprenante dans un jeune monarque qui n'avoit montré jusqu'alors du goût que pour les plaisirs. Tout prit une face nouvelle. H fixa à chacun de ses ministres les bornes de son pouvoir, se faisant rendre compte de tout à des heures réglées ; leur donnant la confiance qu'il leur falloit pour accréditer leur ministère, et veillant sur eux pour les empêcher d'en trop abuser. Une chambre fut établie pour mettre de l'ordre dans les finances , dérangées par un long brigandage. Le surintendant Fouquet, condamné par des commissaires à un bannissement , eut pour successeur le grand Colbert , ministre qui répara tout , et qui créa le commerce et les arts. Des colonies françaises partirent pour s'établir à Madagascar et à Cayenne ; les académies des sciences, de peinture et de sculpture furent établies ; des manufactures de glaces, de points de France, de toiles, de laines, de tapisseries furent érigées dans tout le royaume. Le canal du Languedoc, pour la jonction des deux mers , fut commencé ; la discipline fut rétablie dans les troupes, et l'ordre dans la police et dans la justice. Louis xiv faisoit à vingt-deux ans ce que Henri iv avoit fait à cinquante.
1662. Le monarque français savoit se faire respecter par les puissances étrangères, autant qu'aimer et craindre de ses sujets. 11 exigea une réparation authentique de l'insulte faite au comte d'Estrade , son ambassadeur à Londres , par le baron de Vatteville , ambassadeur d'Espagne , qui prétendoit avoir le pas sur lui.
iô64- Quoique la paix régnât dans les états chrétiens , les troupes françaises ne restoient pas oisives. Elles marchèrent aux secours des Allemands , et remportèrent sur les Turcs, sous la conduite de Coligni et de laFeuillade, la célèbre victoire de Saint-Gotliard. Le pavillon français ne se rendoit pas moins redoutable sur mer. Le duc de Beaufort prit et coula à fond un grand nombre de vaisseaux algériens.
1667. Philippe IV, roi d'Espagne, père de la reine , meurt , et Louis XIV, croyant avoir des prétentions sur son héritage, marche en Flandre pour les faire valoir. Il comptoit
encore plus sur ses forces que sur ses raisons. Il e'toit à la tête (le trente-cinq mille hommes; Turenne ctoit sous lui le gênerai de celte arme'e.
Louvois, nouveau ministre de la guerre et digne e'mule de Colbert , avoit fait des pre'paratifs immenses pour la campagne. Des magasins de toute espèce e'toient distribue's sur la frontière. Louis couroit à des conquêtes assurées. 11 entra dans toutes les villes ennemies comme dans Paris. La conquête de la Franche-Comte', faite l'année suivante, fut encore plus rapide ; en moins de trois semaines , toute la province fut soumise. Tant de fortune réveilla l'Europe assoupie. Tous les états conjuroient la perte du jeune conquérant ; le traité d'Aix-la-Chapelle suspendit pour quelques années leurs projets de vengeance.
Pendant cette paix, Louis continua, comme il avoit commencé, à régler, à fortifier, à embellir son royaume. Les ports de mer, auparavant déserts, furent entourés d'ouvrages pour leur ornement et leur défense, couverts de navires et de matelots , et contenoient déjà soixante grands vaisseaux de guerre. L'Hôtel-dcs-Invalides, oii les soldats blessés et vainqueurs trouvent les secours spirituels et temporels, s'élevoit avec une magnificence vraiment royale. l'Observatoire étoit commencé. On traçoit une méridienne d'un bout du royaume h l'autre. Les éditions et les traductions des bons auteurs grecs s'imprimoient au Louvre , à l'usage du dauphin, dont l'éducation étoit confiée aux plus éloquens et aux plus savans hommes de l'Europe. Rien n'étoit négligé. On bâtissoit, on réparoit des citadelles dans tous les coins de la France , et l'on formoit un corps de troupes composé de quatre cent mille soldats.
1672. Ces troupes furent bientôt nécessaires. Louis xiv , piqué des bravades ridicules et indécentes des Hollandais , entreprend la conquête des Pays-Bas. 11 passe la Meuse avec son armée, commandée sous lui par le prince de Condé et par le vicomte de Turenne. Tout se rend et se soumet au seul bruit de son approche. 11 traverse le Rhin en présence des ennemis; les troupes sont dispersées ; les villes ouvrent leurs portes ; toutes les Provinces-Unies fléchissent devant le rapide vainqueur ; les états assemblés à la Haye se sauvent à Amsterdam , avec leurs biens et leurs papiers. La Hollande
etoit conquise , si Guillaume m, prince d'Orange , n'eût fail percer les digues qui retenoient les eaux de la mer. Amsterdam fut comme une vaste foret au niilieu des eaux, en-r tourée de vaisseaux de guerre qui eurent assez d'eau pour se ranger autour de la ville. Il n'y avoit plus de conquête à faire dans un pays inonde. Louis quitte son arme'e et laisse à ses généraux le soin d'achever la guerre.
Effraye'es de ces succès, toutes les puissances voisines re'unissent leurs forces; Louis les brave, et pourvoit à tout. La Franche-Comte', qui avoit été rendue, est reprise : Tureune pe'nètre au sein de l'Allemagne , et y porte le ravage et la terreur. Schomherg bat les Espagnols dans le Roussillon : Condé de'fait le prince d'Orange à Senef. Tant de prosporite's furent troublées par la mort de Turenne, en iGyS. Ce gé-s ne'ral, qui savoit tour à tour reculer comme Fabius, et avancer comme Annibal , ce ge'ne'ral , la terreur des ennemis et la gloire des armes françaises, fut tue' d'un coup de canon au milieu de ses victoires, dans le temps qu'il se pre'paroit à battre Monte'cuculi. Louis xiv le pleura. Il e'toit né protestant , et deux fois il refusa l'épée de connétable qui lui fut offerte , s'il vouloit revenir à la foi de ses pères. Eclairé par le grand Bossuet , il abjura le calvinisme sept ans avant sa mort , et vécut depuis cette époque de la manière la plus édifiante.
Le prince de Condé fit ce que Turenne auroil fait , il força le général allemand à repasser le Rhin. Créquî eut moins de bonheur, quoiqu'il eût autant de courage ; il fut mis en déroute au combat de Consarbruck, et fut fait prisonnier dans Trêves. Au reste, la fortune de la France n'éprouva que ce léger échec.
1676. Le duc de \ ivonne , secondé par Duquesne , lieutenant-général de l'armée navale de France , remporte deux victoires sur Ruyter, amiral de Hollande , tandis que Louis triomphoit en Flandre, et subjuguoit de fortes places. La campagne de 1677 s'ouvre par la prise de \alenciennes et de Cambrai. PhiHppe, duc d'Orléans, frère unique du roi , gagne contre le prince d'Orange la bataille de Cassel, lieu célèbre par la victoire qu'un autre Philippe, roi de France , y avoit remportée , trois cent cinquante ans auparavant. Le paréchal de Créqui bat le prince Charles de Lorraine au-
près de Strasbourg, l'obligu do ropasscr U; Pthin, et l'ayant repasse lui-même , assiège et prend Fribourg. L'année suivante , tandis que le roi prenoit Gand et Ypres, ce même ge'ndral met les ennemis en déroute à la tète du poni de Khinsfeld, en Allemagne , et brûle celui de Strasbourg, après en avoir occupé tous les forts en pre'sence de l'armce ennemie. Enfin, Louis xiv termina cette glorieuse campagne, ces victoires , ces conquêtes accumule'es , en donnant la paix à l'Europe, en 167^, Ce fut alors que ce prince triomphant depuis qu'il re'gnoit , et tout à la fois conque'rant et politique, reçut de rHôtel-de-Ville de Paris le surnom de Grand ; surnom glorieux , prostitue à bien des monarques, mais que Louis XIV méritoit, puisqu'il lui fut ratifie' par les nations même les plus jalouses de la France.
Louis-le-(jrand fit de la paix un temps de conquêtes ; l'or, l'intrigue et la terreur lui ouvrirent les portes de Strasbourg , ville libre et impériale , et de Casai. Cependant , il établit une chambre contre les empoisonneurs qui, en ce temps-là, infes' oient la France ; il abolit le duel. Une chaire de droit français fut fondée , tandis que d'habiles gens travailloient à la réforme des lois. Le canal du Languedoc fut enfin navigable en i68i. Le port de Toulon , sur la Méditerranée , fut construit à frais immenses , pour contenir cent vaisseaux de ligne avec un arsenal et de vastes magasins. Sur l'Océan , le port de Brest se formoit avec la même grandeur ; Dunkerque, k' Hâvre-de-Grâce se remplissoient de vaisseaux. La nature étoit forcée à Rochefort. Des compagnies de cadets dans les places, des gardes-marines dans les ports, furent instituées et coinposées de jeunes gens qui apprenoient tous les arts convenables à leur profession , sous des maîtres payés du trésor public. Soixante mille matelots étoient retenus dans le devoir par des lois aussi sévères que celles de la discipline militaire. Toutes ces forces ne demeuroient pas dans l'inaction. Les escadres, sous la conduite de Duquesne, néttoyoient les mers infestées par les corsaires de Barbarie. Alger fut bombardé en i683, et les Algériens furent obligés de faire toutes les soumissions qu'on exigea d'eux, lis rendirent tous les esclaves chrétiens , et donnèrent encore de l'argent. Gênes avoit vendu delà poudre aux corsaires , et des galères aux Espagnols : elle fut bombardée à son tour , et n'obtint sa
tranquillité que par une satisfaction proportionnée à l'offense. Le doge , accompagné de quatre sénateurs , vint à Versailles faire tout ce que le roi voulut exiger de sa patrie. La loi de Gènes est, que le doge perd sa dignité et son titre dès qu'il est sorti de la ville; mais Louis voulut qu'il les conservât : aussi le monarque ayant demandé à ce magistrat ce qui le frappoit le plus à Versailles : C'est de jn'y voir. Sire, répondit-il.
i685. Le roi signale sa puissance par un coup d'autorité. Malgré toutes les concessions faites aux calvinistes par Tédit de Nantes, ils n'en avoient pas moins été enlreprenans, et l'on comptoit plus de deux cents lois portées contre leurs infractions à cet édit. Louis le révoque , leur interdit l'exercice public de la religion, et fait abattre leurs temples. Parmi les sectaires , les uns se retirent dans l'étranger ; les autres, excités par leurs ministres, se réfugièrent dans les montagnes des Cévennes, où ils levèrent l'étendard de la révolte ; d'autres dissimulèrent ou embrassèrent le catholicisme de bonne foi.
1Ô87. Une nouvelle confédération se forme contre Louis xiv. La ligue d'Ausbourg, précipite du trône d'Angleterre le roi Jacques 11, que son attachement à la foi catholique, rendit aux yeux des Anglais indigne de régner, pour y placer le prince Guillaume d'Orange , et donne à l'Europe le signal d'une guerre sanglante. Le monarque français se prépare h s'opposer aux puissances ennemies. L'année suivante , le dauphin, fils unique du roi, ouvre la campagne par la prise de Philisbourg. Depuis Bàle jusqu'à Coblentz, tout est soumis le long du Rhin ; mais les confédérés ayant réuni leurs forces , les vainqueurs abandonnent leurs conquêtes.
1690. Le maréchal de Luxembourg rappelle la fortune chancelante : il gagne la hatalUe de Fleurus. La flotte française, commandée par le comte de Tourville , défait dans la Manche les flottes d'Angleterre et de Hollande. Catinat se rend maître du Pas-de-S;ize , et remporte la victoire de Stafarde sur le duc de Savoie. Mais ces succès sont contre-balancées, en 1692, par la perte de la bataille navale delà Hogue. Le combat dura depuis le malin jusqu'à la nuit : cinquante vaisseaux français firent d'inutiles efforts pour dissiper quatre-vingt-quatre vaisseaux ennemis : la supériorité du nombre
ENTRETIEN XX. SgS
l'emporta. On prit la fuite ; Tamiral anglais brûla treize vaisseaux. Cette de'faitc sur mer, une des premières époques du depe'rissement de la marine en France , fut diminuée par les avantages qu'on remporta sur terre. La prise de Namur, par le roi ; les batailles de Sieinkerque et de Nerwinde , gagnées par Luxembourg , journe'es aussi meurtrières que glorieuses; la victoire de Marsaille, remporte'e par Câlinât, tout promettoit à la France la fin de ceUe guerre; mais la disette qu'elle e'prouva, en 1G941 ralluma l'espe'rance et le courage dans le cœur de ses ennemis. Le roi d'Angleterre , tant de fois battu , reprit Namur. La campagne de iGgS se re'duisit à la prise de Casai. Le royaume etoit e'puise ; les recrues se faisoient avec peine.
1697. Catinat en Flandre emjiorte Alb, et le duc de Vendôme se rend en Espagne maître de Barcelone. Ces succès amenèrent la paix de Kiswick. Le roi y parla comme à Nimègue, en vainqueur, et abandonna néanmoins toutesses conquêtes, modération qui fut blâmée , et dont on reconnut bientôt la sagesse.
1700. Cbarles il, roi d'Espagne, meurt sans enfans , et laisse sa couronne à Philippe de France, duc d'Anjou, fils du daupbin. Le nouveau roi prend possession de celte important héritage , sous le nom de Vhlllppe v. Les potentats de L'Europe , alarmés de voir la monarchie espagnole soumise à la France , s'unissent presque tous contre elle. En vain les peuples s'étoient promis un repos nécessaire après tant de guerres si longues et si cruelles , après les malheurs de tant d'états , l'ambition ramène de nouveau les horreurs de la guerre. Les hostilités commencèrent en Italie ; mais les premières années de cette guerre furent mêlées de revers et de succès. L'année 1704, vit changer la face de l'Europe. L'Espagne fut presque conquise par le Portugal. L'Allemagne fut en un moment délivrée des Français. Les alliés, commandés par le prince Eugène , par Marlboroug , et le prince de Bade, taillèrent en pièces, à Hochsfet , l'armée française , conduite par Tallard et Marsin. Cette bataille, dans laquelle vingt-sept bataillons et quatre régimens de dragons furent faits prisonniers, douze mille hommes tués ou blessés, trente pièces de canon prises, enleva cent lieues de pays, et du Danube jeta les vaincus sur les bords du Rhin. L'année 1705 ,
^)liis glorieuse pour la France, fut plus funeste pour l'Es-r j)ag!ic. La vicloire de Cassano fut disputée au prince Eugène par le duc de Vendôme ; mais Tessd leva le siège de Gibraltar. Barcelone se rendit à Tarchiduc dWutriche , concurrent de Philippe v dans la succession. La bataille de Ramillies fut perdue par Yilleroi. Un grand nombre de villes furent enleve'es à la France. En 1706, Madrid fut emporte', et le duc d'Orle'ans fut défait devant Turin , dont il avoit forme' le sic'ge. i^a. perte du jMilanez , du Modénois , et de presque tout ce que TEspagne posse'doit en Italie , mit le comble h ces disgrâces. L'anne'e 1707 ^ fut ce'lèbre par la bataille d'Almanza, gagne'e par le maréchal de Berwick sur les allie's. L'anne'e suivante, la France perdit Lille ; mais les malheurs se multiplièrent on 1709. Les alliés furent vainqueurs à Oudenarde, et s'emparèrent du royaume de ISaples et du duché de Mantoue, Pour surcroît d'infoilune , un cruel hiver acheva de desespérer la France. Les oliviers , les orangers , ressource des provinces méridionales, périrent; presque tous les arbres fruitiers gelèrent ; il n'y eut point d'espérance de récolte : le découragement augmenta avec la misère. Le prince Eugène et IMarlboroug, prennent Tournay et Mons , et gagnent la bataille de IMalplaquet. Louis xiv demanda la paix, et n'obtint que les réponses les plus dures. 11 porta la modération jusqu'à promettre de fournir de l'argent aux alliés, pour leur aider à ôter la couronne à son petit-fils. Mais ils vouloient })lus; ils exigeoicnt qu'il se chargeât seul de le détrôner. Il fallut continuer la guerre, quelque malheureuse qu'elle fût. Le duc de Vendôme passe en Espagne , et bat complètement l'armée des alliés.
Les négociations pour la paix recommencèrent en 171 1, et curent un effet heureux auprès d'Anne , reine d'Angletene. Tvlais la France n'en fut pas moins dans la consternation. Le prince Eugène menaçoit Reims ; l'alarme étoit à Versailles, comme dans le reste du royaume. La mort du fils unique du roi, arrivée depuis un an; le duc de Bourgogne, la princesse son épouse, leur fils aîné enlevés rapidement et portés dans le même tombeau; le dernier de leurs cnfans moribond; toutes ces infortunes , jointes aux étrangères, faisoient regarder la fin du règne de Louis xiv , comme un temps marqué pour la calamité , de même que le commcncemenl l'avoil éié
ENTRE.T1EN XX. SgS
pour la fortune et pour la gloire. Au milieu de ces dt'saslrt's, le mare'clial (le Viliars force le camp des ennemis à Denain, et sauve la patrie eplorée. Cette victoire est suivie de la levée du siège de Landrecies par le prince Eugène , de la prise de Douai, de celle du Quesnoi, de celle de Bouchain. Tant de succès, remportés à la fois, mirent les alliés hors d'état de continuer la guerre , et accélérèrent la conclusion de la paix générale, qui fut signée à Utrecht en ijiB, à des conditions bien différentes de celles qu'on avoit prétendu dicter à la France au temps de ses désastres. Elis en fut quitte pour quelques cessions de terres, que l'Espagne possédoit au dehors, et pour la démolition du port et des fortifications de Dunkerque, tandis que TEspagne et les Indes furent assurées, dans la personne de Philippe , à la maison de Bourbon.
1715. Deux ans après, Louis-le-Grand termina sa longue et glorieuse carrière. Sa mort fut celle d'un héros chrétien , qui quitte la vie sans se plaindre , et les grandeurs sans les regretter. Le courage avec lequel il vit sa fin fut dépouillé de cette ostentation répandue sur toute sa vie : ce courage alla jusqu'à avouer ses fautes. 11 recommanda à son successeur de soulager ses peuples , et de ne pas l'imiter dans sa passion pour la gloire, pour la guerre et pour les femmes. Il expira le i*^"" septembre , à soixante-dix-sept ans , dans la soixantetreizième année de çon règne.
Quoiqu'on ait reproché à ce prince trop de hauteur avec les étrangers dans ses succès, delà foiblesse pour plusieurs femmes, de trop grandes sévérités dans les choses personnelles , des guerres légèrement entreprises , unu ostentation vaine , un faste trop orgueilleux , cependant ses grandes qualités, mises dans la balance, l'ont emporté sur ses défauts. La postérité admirera dans son administration une conduite ferme, noble, suivie, quoique trop souvent absolue. Il fit de sa cour une école de politesse, de bon goût et de véritable noblesse. Loin de ressembler h ces monarques pusillanimes, pour qui la royauté est une pesante servitude dont ils cherchent à se décharger sur le premier sujet qui se présente à leurs yeux, il choisissoit ses ministres, et il les gouvernoit. 11 possédoit surtout le talent r?re et singulier de connoître et d'apprécier les hommes; et jamais prince peut-être pe se trompa moins dans son choix. S'il aima les louanges, il
souffrit la contradiction. Dans sa vie privée , il fut , h la vérité, trop plein de sa grandeur, mais il e'toit bon père, bon maître, toujours de'cent en public, laborieux dans le cabinet, exact dans les affaires , pensant juste , parlant bien , et aimable avec dignité. Ce qui immortalise surtout Louis xiv, c'est la protection qu'il accorda aux sciences et aux beaux-arts. C'est sous son règne que l'on vit éclore ces cbefs-d'oeuvre en tout genre, qui seront l'éternel honneur de la France. La saine philosophie ne fut connue que de son temps. La révolution qui s'opéra dans nos arts, dans nos esprits, dans nos mœurs, influa sur toute l'Europe. Elle s'étendit en Angleterre ; elle porta le goût en Allemagne , les sciences en Russie; elle ranima l'Italie languissante; et ces peuples divers doivent de la reconnoissance et de l'admiration à Louis xiv.
LOUIS XV , dit LE BIEN-Ai:.IÉ.
1716. L'arrière petit-fils de Louis-le-Grand n'avoit que cinq ans, lorsque ce prince mourut. Un arrêt du parlement , qui annuloit le testament du monarque défunt, conféra la régence absolue à Philippe, duc d'Orléans, prince du sang, déjà mieux connu par ses vices que par ses vertus. 11 parut d'abord s'occuper du bonheur public , et donna ses premiers soins au rétablissement des finances, que les malheurs de la guerre avoient mises dans le plus grand désordre. La dette publique montoit à plus de deux milliards. Tandis que le régent cherchoit des moyens pour éteindre cette énorme créance, Jean Law, aventurier écossais , vint lui proposer le plan d'une compagnie de commerce , qui promettoit de grands avantages, et qui, réduite à de justes bornes , auroit pu être utile. La passion avec laquelle tout le monde se porta vers le nouveau système, fut telle, qu'en 1719, la valeur chimérique des actions égaloit quatre-vingts fois tout l'argent qui circuloit dans le royaume. Dès qu'on s'en aperçut, on voulut les convertir en espèces : les fonds manquant , la banque fut bouleversée et ruina plus de cent mille familles, tandis qu'un petit nombre de citoyens s'enrichit prodigieusement ( 1720 ). Law s'enfuit chargé de malédictions , et l'état , au moyen d'une banqueroute générale , se trouva délivré de ses dettes.
1722. Le roi fut sacré à Reims le 25 octobre. Quelque temps après le cardinal Dubois , qui ne devoît sa prodigieuse
fortune qu'à ses vices et au goût de la de'bauche qu'il avoit su inspirer à son éiève le régent, fut faitpremierministre.il fit entrer beaucoup d'argent dans les coffres du roi , par les taxes qu'il mit sur ceux qui s'etoient enrichis pendant le système, et par le tarif des droits de contrôle et insinuation des actes.
1723. Le régent meurt subitement. 11 avoit de grands lalens; mais la hardiesse de ses opinions et son libertinage enfantèrent ce mépris de la religion et de la morale, qui de la cour se répandit peu à peu dans toutes les classes de la société. 11 fut remplacé d'abord, par le duc de Bourbon-Condé, et peu de temps après par k cardinal de Fleury , précepteur du roi. Ce ministre, quoique dans sa soixante-treizième année lorsqu'il fut mis à la tête des affaires, conserva toute son autorité, toute sa raison, jusqu'à sa mort, en 1743, et réussit presque en tout : exemple de bonheur peut-être unique dans les premières places de l'état !
1733. La double élection d'un roi de Pologne sème la discorde parmi les puissances de l'Europe. Stanislas Leczinski , choisi pour occuper une seconde fois le trône de sa patrie, ne put s'y maintenir. L'empereur Charles vi soutint et fit triompher l'électeur de Saxe , son rival. Louis xv, gendre du monarque persécuté , voulut venger cet affront : les rois d'Espagne et de Sardaigne unissent leurs armes aux siennes, et de toutes parts les hostilités commencent. Tandis que le maréchal de Villars entre en Italie , le maréchal de Berwick s'avance sur les bords du Rhin, traverse ce fleuve, assiège et prend le fort de Kell. Il partage son armée en trois corps, dont l'un, aux ordres de Belle-Ile, s'empare de Trêves, et prend Traërback ; le second , à la tête duquel étoit le duc de Noailles, se porte à Kaiserslautern et à Hombourg, force les lignes d'Ettingen, après que le prince de Tingri eut emporté un fort qui le défendoit : le troisième et le plus considérable, que le maréchal s'étoit réservé , marche à Philisbourg à la vue du prince Eugène, et forme le siège de cette place importante. Bervvick ouvre la tranchée; mais lorsqu'il la visitoit, un boulet de canon enlève aux Français ce général expérimenté, sévère et craint. Le marquis d'Asfeld et le duc de Noailles lui succèdent , et conduisent les travaux avec tant d'intelligence et de vigueur, qu'au bout de six semaines la
ville capitule, et se rend le 18 juillet ijS^.. Pendant qud les troupes françaises se couvroient de gloire en Allemagne, le maréchal de Villars terminoit en Italie sa triomphante carrière, à l'âge de quatre-vingt-deux ans, par la prise de Milan, de Tortone , et d'un grand nombre de places aussi importantes; le maréchal de Coigni gagna les batailles de Parme et de Guastalla. L'empereur malheureux partout, se vit enlever, dans cette expédition , presque tous ses états d'Italie. Ces pertes multipliées le firent songer à la paix. La France , qui la souhaitoit, en régla les conditions : elle fut signée à Vienne en 1738, et, par un des articles, le Barrois et la Lorraine furent donnés au roi Stanislas, pour être réunis à la couronne de France , après le décès de ce monarque.
ij4o- La mort de l'empereur Charles vi rallume la guerre: une foule de princes disputèrent à Marie-Thérèse, reine de Hongrie, sa fille unique, une partie de ses vastes domaines. Frédéric III , roi de Prusse , porta seul les premiers coups. A son exemple , tous les potentats se déclarèrent pour ou contre la maison d'Autriche. La France e'unit à lui en faveur de rélecteur de Bavière , et voit s'élever contre elle l'Angleterre, la Hollande , et bientôt après la Sardaigne , qui d'abord s'étoit jointe à elle. Louis XV fait face à tout , et se met lui-même à la tète de ses troupes en 1744- Tandis que le prince de Conîi forçoit ^ ille-Franche, emportoit le fort Démont, battoit le roi de Sardaigne devant Coni, et se rendoit maître de cette ville, il vole en Flandre , et s'y distingue par ses victoires, autant que par son humanité. Les villes se soumettent : il marche contre le prince Charles de Lorraine qui avoit passé le Pihin. Une maladie dangereuse l'arrête à IMetz : la France tremble et gémit comme une famille qui va perdre le meilleur des pères : ce fut alors que, d'une voix unanime, tous les cœurs lui donnèrent le glorieux surnom de Bien-Aimé.
174.4. Le roi, à peine convalescent, assiège Fribourg et le prend. Il gagne ensuite la fameuse bataille de Fontenoy, où le maréchal de Saxe , frère naturel du roi de Pologne, commandoit l'armée , quoique malade. Le fruit de cette glorieuse victoire est la prise de Tournav. Le comte de Lowendall entre dans Gand par escalade, prend Ostende en six jours , et !Nieuport en cinq. Ath ne se défend pas plus longtemps conrre le marquis de Clermont-Galerande. Bruges
ouvre ses portes au marquis de Souvré; Dendermonde se rend au duc d'Harcourl. La campagne de 1 74.6 n'est pasmoins me'morable. Bruxelles, investie au milieu de l'hiver, capitule après un mois de résistance. Louvain, Lier, Arschot , He'renlhal, le fort Sainte-Marguerite , se soumettent à l'approche du roi. Le marquis de Brezé marche à Anvers, prend la ville , et laisse au comte de Clermont la gloire d'emporter la citadelle. Le prince de Contifait investir laville de Mons par le comte d'Estrées , et le duc de Boufflers s'en rend maître. Tout le reste de cette guerre ne fut qu'une suite brillante de succès; mais Louis, content d'avoir moissonné d'immortels lauriers , voulut encore avoir la gloire de ramener le calme dans l'Europe agitée : il rendit toutes ses conquêtes, et donna la paix à tant d'étals désolés. Elle fut signée à Aix-la-Chapelle, en 1741-
Louis se montre durant la paix le père, le protecteur des arts. Il avoit doté l'université de Paris ; pour encourager les sculpteurs et les peintres, il avoit ordonné, en 1740, que l'on exposcroit dans le salon du Louvre les nouveaux chefsd'œuvre de ce genre. Il rend en 1750 un édit qui accorde la noblesse à ceux qui servent dans ses troupes en qualité de capitaines , et dont le père et l'aïeul l'auront servi dans la même qualité. L'année suivante il fonde l'école royale militaire , destinée à l'éducation de cinq cents jeunes gentilshommes peu fortunés , et surtout de ceux dont les pères sont morts dans les combats, ou servent encore dans les armées. 1755. L'ambition des Anglais et leurs invasions en Amérique ramenèrent les sanglantes horreurs de la discorde. Les commencemens de cette nouvelle guerre furent glorieux pour la France. Port-Mahon fut emporté par le maréchal de Richelieu. La bataille de Hastembeck , la capitulation de Closter-Severn ; la conquête de l'électorat de Hanovre , les fréquentes défaites du roi de Prusse, allié de l'Angleterre, tout n'annonçoit aux violateurs du droit des gens que des revers mérités. En unmoment la malheureuse journée deRosbach, où les Français furent défaits, change la face des affaires. Depuis cet instant fatal , les disgrâces se multiplièrent : en vain on remporta quelques triomphes ; il fallut abadonner les conquêtes. On ne fut pas plus heureux en Amérique. La France, il est vrai , ne fut entamée nulle part ; mais elle perdit dans
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les Indes, Pondiche'ry et d'autres domaines : en Afrique, l'île de Gore'e; en Amérique, tout le Canada, la Guadeloupe, la Martinique; en un mot, les Anglais envahirent tout.
1761. Pour arrêter ce prodigieux accroissement de la puissance des Anglais, toutes les branches souveraines de la maison de France s'unissent avec Louis xv ; leur ligue, sous le nom de Pacte de Famille, devient pour les Anglais une nouvelle matière de triomphes.
ijG3. Cette guerre désastreuse, qui enleva à la France sa plus florissante jeunesse, sa marine et son commerce, finit par le traité de Paris , l'un des plus honteux , mais aussi Tun des plus nécessaires que la France eût encore signés. Deux ans après, la France perdit le dauphin , fils unique de Louis XV. Ses rares talens , ses vertus héroïques , sa piété solide et l'énergie de son caractère, annonçoient assez que, s'il fut monté sur le trône, il eut soutenu avec plus de courage que son père et plus de bonheur que son fils, l'édifice de la monarchie , dont l'esprit d'indépendance et d'irréligion commençoit à ébranler les fondemens.
Et en effet , depuis plus de dix ans on voyoit lesparlemens lutter avec le souverain, et s'attribuer une sorte d'indépendance. L'hérésie du jansénisme , qui avoit beaucoup de partisans parmi ces grands corps de l'état, devint l'occasion des entreprises de leurs membres. Les parlemens , irrités du zèle que les jésuites avoient mis à combattre le jansénisme et à soutenir la cause de l'Eglise quil'avoit anathématisé, résolurent de s'en venger sur eux. De là ces vexations auxquelles on vit les magistrats se porter contre les pasteurs de l'Eglise ; les scènes scandaleuses qui en furent la suite , affaiblirent dans l'esprit des peuples l'autorité du corps épiscopal. Bientôt la France fut inondée de livres impies et obscènes qui produisirent une licence générale.
La secte maçonnique reçut dans son sein les enfans de la philosophie moderne ; le jansénisme s'aida de ce puissant auxiliaire , et tous réunis , les uns en haine de la religion , les autres par l'esprit de parti, entraînèrent les parlemens , où ils avoient de nombreux adeptes et de chauds amis , à perdre la compagnie de Jésus. En vain le clergé de France et le souverain pontife réclamèrent-ils hautement en faveur de ces ardens défenseurs de la religion ; en vain le roi lui-même
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voulut-il conjurer Torage : 1rs parlemens , forts de la foiblesse du monarque , détruisirent ce corps respectable , et renversèrent ainsi le seul rempart que Ton pût encore opposer au de'bordement de la licence et de l'incredulile', 1762. Le roi , toujours plus foible, et cjui aimoit et honoroit la socic'té proscrite, n'en signa pas moins Tarrèt de son conseil qui la supprimoit , 17G4. La magistrature, enhardie par cette victoire , manifesia de nouvelles pre'tentions qui amenèrent plusieurs crises. Le roi, ou plutôt son conseil, abattit enfin cette puissance usurpatrice de l'autorile royale. Le parlement de Paris fut supprimé en 1771, et successivement tous les autres parlemens du royaume. On e'tablit à leur place de nouveaux tribunaux de justice, sous le nom àc conseils supérieurs. Ce coup de vigueur, dicté par le chancelier de Maupcou , rendit la tranquillité à l'état.
Louis, vertueux dans sa jounosje, étoit depuis long-temps tombé dans les pièges que d'infâmes courtisans tendirent à son innocence; il persévéra dans ses désordres jusqu'à la vieillesse, et puisa dans le sein de la débauche , la maladie qui le conduisit au tombeau. Ce prince avoit toujours respecté la religion : dans ce moment critique elle reprit sur lui tous ses droits. Il fit l'aveu public de ses égaremens, en demanda pardon à son peuple , et expira dans les larmes de la componction, 1774-
Louis XV réunissoit de grandes qualités, mais une passion funeste suffit pour ternir l'éclat de ses vertus. Il étoit courageux à la tète de ses armées, modéré dans le succès, d'un esprit droit, d'un jugement exquis; mais il manquoit de force dans le caractère ; aussi se laissa-t-il souvent entraîner dans des démarches fausses, injustes, que sa volonté indolente n'avoit pas la force de rejeter.