LETTRE D'ERCKMANN À CHATRIAN DU 30 MAI
Mon cher ami,
J’ai reçu les deux mille francs que je t’avais demandés. Maintenant, le temps de faire mes malles et de me mettre en route. Je passerai par Carlsruhe et par Nuremberg. Emma Flotat m'accompagnera. Nous ferons une petite halte dans ces deux localités pour me reposer et jeter un coup d’œil sur les monuments dignes d’être vus. Tout ce que tu me racontes de la prochaine campagne qu’on médite contre nous, m'étonne. Maïs je m’en moque. Nos œuvres sont là pour répondre à la ripopée. Qu’on m’accuse de fréquenter des Allemands, des Russes ou des Chinois, c’est le cadet de mes soucis. Le fait est que, depuis mon arrivée à Phalsbourg, je n’ai fréquenté personne; d’abord étant malade, j’ai besoin de repos, ensuite je ne sais pas assez d’allemand pour entretenir une conversation dans cette langue; et quant aux Français restés dans ces pays, ce sont de véritables imbéciles, avec lesquels on ne peut parler ni de littérature, ni de philosophie, ni d'histoire, ni de sciences; des crétins que je connais depuis quarante ans et que je n’ai jamais fréquentés ni de près ni de loin. Ces gens-là se dénoncent les uns aux autres à l’autorité allemande; en ce momer: même, deux se trouvent coffrés sur la dénonciation d’un cabaretier alsacien, lequel cabaretier vient d’être aussi mis sous clef par la dénonciation des autres. Donc je reste chez moi; je m’abstiens des cafés et des brasseries et ne vais passer une ou deux heures par jour que dans
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mon jardin avec Hippolyte, dont la bonne humeur me réjouit, et un ancien instituteur des Baraques, M. Enel, fort intelligent, aujourd’hui commerçant et fort occupé d’horticulture, d'agriculture, et même d’astronomie. Il est en correspondance avec Flammarion et lui transmet ses observations. Voilà toute ma société. M. Violland, mon voisin, est aussi un très brave homme; je l'ai invité quelquefois à dîner; prochainement il compte aller à Paris et pourra te confirmer tout ce que je te raconte.
Qu’on nous attaque donc. Nous répondrons si nos adversaires sont dignes d’une réponse; au cas contraire, nous leur laisserons avaler leur bave sans tourner la tête, comme nous avons toujours fait avec raison. Il faut laisser pourrir le fumier sur place sans le remuer ni le tracasser; cela sent trop mauvais et la seule réponse que l’on puisse faire à de pareilles agressions, c’est de se boucher le nez.
Chose bizarre! Nous, vieux républicains de quarante ans, n'ayant produit que des œuvres républicaines, traduites dans tous les pays d'Europe; n’ayant jamais rien demandé ni obtenu pour les services incontestables que nous avons rendus à notre cause, nous sommes attaqués et calomniés par des gens sans convictions, par des gens autrefois dévoués à l’Empire et à la Royauté, lèche-c.…. de tous les régimes, occupant aujourd’hui des positions éminentes et lucratives après avoir passé avec armes et bagages dans nos rangs, et toujours prêts à repasser dans ceux des vainqueurs; des gens auxquels personne ne songe à reprocher leurs palinodies et leurs trahisons. La platitude et l’ignominie en permanence. Quel dégoût! Pouah! Rien que d’y penser, j’en ai le haut-le-cœur. Ne crois pas du reste que mon neveu Alfred soit de cette
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bande; il n’a pas inventé la poudre, c’est vrai, mais ce serait vraiment trop bête et trop indigne. Je pense, moi, que le grand succès des Ranzau à Berlin est cause de tout, et ce qui me ie fait penser, c’est que j’ai reçu, il y a huit jours, la visite d’un personnage auquel j'étais loin de
.m'’attendre, celle de M. Flotwe:l, gouverneur de la Lor-
raine, venu à Phalsbourg pour visiter uñe grande construction qu’on est en train d’élever auprès de notre ancien coHège, une sorte de séminaire ou d’école normale pour linstruction des professeurs du pays. Il était accompagné d’un jeune homme et de notre maire. Je le pris pour un Anglais; car il arrive toujours des Anglais curieux de voir la scène de nos différents ouvrages. Ce n’est qu'après avoir pris place qu’il m’adressa la parole en allemand; je n’y comprenais rien, aitendu qu’en fait d'allemand Kettel et le père Klein m'ont appris tout ce que je savais, il y a bientôt cinquante ans. Je le priai donc de me parler en français. Il me demanda si j'étais l’auteur des Ranzau et je lui. répondis que non, que c'était toi, mais que nous aviôns fait les Deux frères ensemble. II] me demanda aussi si tu étais de Phalsbourg et je lui répondis que non, que tu étais de Soldatenthal, un hameau à six lieues de chez nous, où ton père avait une verrerie, que tu descendais d’une de ces familles piémontaises venues s'établir en France et fonder l’industrie verrière dans nos bois sous Louis XIV et Louis XV. Bref, il s’informa de tout ce qui nous concernait avec vivacité, à la manière des Anglais qui possèdent sous ce rapport un chic tout particulier. Après quoi, il se leva, me tendit la main et partit comme il était venu. Les deux autres n'avaient rien dit et le lea-
demain j’appris que j’avais reçu la visite du gouverneur
du pays. Tu vois, mon cher ami, qu’on s’occupe beaucoup de nous en Allemagne après le succès des Ranzau; c’est
de là sans doute que partent tous les petits mouvements que tu me signales dans la colonie alsacienne et qui nous présagent de nouveaux ennuis. Enfin, restons calmes; quant à moi, j’en ai vu tant d’autres que toutes ces farces me laissent indifférent. Que le Seigneur Dieu nous donne la santé, c’est tout ce que je demande.
Je t'embrasse.
Ton ami.
Phalsbourg, 30 mai 1883.
LETTRE DE M. FRITZ WEHRUNG A M. HIPPOLYTE WEISSÉ, FILS cs DU 25 AOÛT 1889
Pagny-sur-Moselle, le 25 août 1889.
Mon cher Hippolyte,
Trouves-tu à Phaisbourg le Figaro? Vois dans ce cas, à la deuxième page du numéro du 19 courant, l’article Erckmann et Chatrian. Y est-il malmené, ton oncle Emile!
L'auteur de l’article, qui signe Auguste Georgel, dit que tous les ouvrages parus sous le nom d’Erckmann- Chatrian sont l’œuvre de ce dernier, et que l’oncle Emile n'aurait fait qu’empocher le fruit du travail de son collaborateur.
Pour nous, qui avons assisté à l’enfantement d’une partie des productions, nous savons ce que vaut l’affirmation du nommé Georgel. II me semble qu’il serait facile de rétablir la vérité et je m'étonne que ton oncle ne l'ait pas déjà fait. J’ai regardé tous ces jours derniers le Figaro et n’ai rien vu; j'en suis surpris. Je ne pense pas cependant qu'on ignore là-bas ce qui a été écrit.
Au reste, cela ne me regarde pas et puis, après tout, si Erckmann nous a appelés « crétins qu’il n'a pas fréquentés et qui se dénoncent les uns les autres à l'autorité allemande », comme me l’apprend ce même Figaro, et quand je pense comment ont fini mes rapports avec ton charmant oncle, qui ne m’a certes pas épargné et dont le res-
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sentiment n’a pas fléchi lorsque je me trouvais dans le malheur, je dis : T'ant pis pour lui, I] faut que ceux qui ne savent pas pardonner apprennent aussi combien il fait mai d’être humilié et si cette affaire pouvait toucher ton cousin Alfred, dont je n’ai pas plus à me louer, je dirais : tant mieux, Mais ce qui m’indigne, c’est qu’on parle dans l’article du Figaro, de Metting, de ma pauvre mère, qu’on fait passer pour une cabaretière recevant et traitant les Prussiens.
S'il m'était permis de répondre à un article de journal, je lui dirais qu’il n’y avait pas à Metting une auberge Wehrung, que madame veuve Wehrung, une digne femme s’ii en fut une, y était tout bonnement propriétaire et offrait l'hospitalité à quelques parents et amis qui n'avaient pu rentrer dans Phalsbourg bloqué; je demanderais à l’auteur qui signe Georgel, s’il a une mère animée de sentiments patriotiques comme Vétait la nôtre; je lui demanderais s’il a une mère avec une âme trempée comme celle de Madame Wehrung qui, le lendemain de la déclaration de guerre, lorsque je venais d’être nommé officier de la garde mobile et que je recevais l’ordre de me rendre à Toul, répondait à un ami de la famille lui conseillant de me retenir à la maison pour ne pas rester seule avec mes trois petits enfants, dont la mère était morte depuis quelques jours : « Je serais honteuse si mon « fils n’acceptait pas la charge qu’on vient de lui donner; « on pourrait douter de son courage; s’il ne revient pas, j'éléverai ses enfants comme ma grand’mère a élevé les cinq enfants de son mari, tombé comme commandant des volontaires du district de Sarrebourg, au siège de Mayence. »