‹ Erckmann et ChatrianChapitre 9 sur 11 · PR · texte numérisé non relu

PR

« Nous avons constaté que M. Chatrian avait à vous payer pour les deux pièces de théâtre dont il s’agit et pour égaliser absolument, entre vous et lui, les parts des droits d’auteur, encaissés à ce jour, la somme de vingt-deux mille cent vingt-sept francs, quatre-vingt quinze centimes (22.127 Îr. 95).

« Ce compte a été reconnu exact par M. Chatrian lui même et ne fait plus difficulté.

« Comment vous sera-t-elle payée?

« Je me suis autorisé, et j'espère que vous ne me dimentirez pas, à laisser à M. Chatrian toutes facilités

‘ sous ce rapport, mais il a témoigné le désir de se libérer

le plus promptement possible.

« Il fait à cet effet deux propositions :

« La première consiste à vous payer la somme ci-dessus en espèces, dans un délai de quatre mois, afin qu’i: ait le temps de vendre des valeurs cotées sans être exposé à subir, pour cette opération, les conséquences d’une crise comme on en voit éclater à la Bourse.

« La seconde est de vous céder et abandonner l’entière et complète propriété de toute votre œuvre littéraire, publiée sous le nom d’Erckmann-Chatrian, jusqu’à ce jour, chez Hetzel et Cie.

« Nous avons, d’un commun accord, estimé le prix de cette cession à quinze mülle francs (15.009\ el il ne resterait que sept mille cent vingt-sept francs (7.127)

qui vous seraient payés en quatre termes égaux, de six

‘ mois en six mois, la première échéance étant fixée au

31 juillet prochain.

« Le produit des représentations théâtrales est réservé, et restera la propriété commune à tous deux. chacun devant, à l'avenir, recevoir directement de l'agent général des auteurs et compositeurs dramatiques la moitié des droits d'auteurs, déduction faite sur la somme totale des droits des collaborateurs. Toute nouvelle difficulté entre vous, de ce chef, est donc écartée.

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< L’arrangement ci-dessus, vous donnera, je l’espère, < complète satisfaction, car il m’a paru conforme à < l’équité la plus rigoureuse. M. Chatrian s’était mépris < sans doute sur l’étendue de ses droits. »

Cet euphémisme ne pouvait me rapprocher de mon ex-collaborateur et, ne voulant plus avoir aucun rapport direct ou indirect avec un monsieur dont les idées de probité cadraient si mal avec les miennes, j’optai pour le payement de ce qui m'était dû.

Mais M. Chatrian ne paya pas tout de suite, comme lPaffirme son ancien commis, il prit quelques semaines pour se libérer et, seulement alors, mon fondé de pouvoirs à Paris, M. Alfred Erckmann, lui donna quittance.

Donc, tout est faux, calomnieux, d’un bout à l’autre, dans les dénonciations publiées contre moi par le Figaro.

M. Chatrian me recommandait souvent de brûler les accusés de réception des contes et romans que je lui envoyais, sous prétexte que nos énnemis cherchaient à nous diviser et qu'il fallait leur ôter tout moyen de preuve.

C'est ce que je faisais; mais, par ma négligence (142), quelques-ans échappérent à l'incendie; je fus heureux de les retrouver et M. Chatrian, les apercevant dans les mains de mon représentant chez l’arbitre, en fut indigné : il avait espéré m'étrangier sans défense et s’écria : « Ah! voilà bien un trait d’Allemand'! » (143).

Non, M. Chatrian, je ne suis pas Allemand, je suis Alsacien (144) de vieille souche; j’aime mon pays, comme un Provençal aime la Provence, un Breton la Bretagne, un Normand la Normandie, un Parisien Paris; presque tous mes romans se développent en Alsace, comme ceux de Walter Scott en Ecosse, ceux de Cooper en Pensylvanie, ceux de George Sand en Berri.

Mes racines plongent dans ce sol riche, plantureux, souriant à l’ombre des Vosges; je m’y plais, je ne puis m'en éloigner sans regrets.

Mais vous, M. Chatrian, vous êtes Italien ;votre patrie

(142) Naturellement, Chatrian n’écrivait à Erckmann que lorsque celui-ci était à Phalsbourg Hippolyte Weisse, son beaufrère, puis le fils de celui-ci, mirent de côté les papiers (lettres, brouillons) dont Erckmann se débarrassait en les jetant sur le plancher de sa chambre.

(143) Cette exclamation de Chatrian se rapporté à un fait beaucoup plus précis, à la présence entre les mains de M. AIfred Erckmann d’une lettre de Chatrian dans laquelle celui-ci ne le ménageait pas.

(144) Après la guerre de 1870-71, on confondit souvent les deux provinces annexées sous le nom d’Alsace.

ést partout, comme celle des joueurs d’orgues de barbarie : ubi bene ibi patria (145).

Votre aïeul Chatriani (146), ouvrier verrier, venu sous Louis XV à Soldatenthal, obtint même, à ce que vous m'avez dit cent fois, en me montrant son cachet, le titre de gentilhomme verrier (147).

Connaïssant le vieux contrebandier Jean Chatrian et l’oncle Nicolas, le souffleur de bouteilles, je ne pouvais m'empêcher d’en rire intérieurement et de me dire in petto : où diable la gentilhommerie va-t-elle se nicher?

En somme, tous les hurlements, tous les aboïiements du monde n’empêcheront pas l’Ami Fritz, Maître Gaspard Fix, le Conscrit de 1813, Waterloo, le Blocus, l'Histoire du Plébiscite, le Brigadier Frédéric, les Vieux de la Vieille, le Banni, etc... d'exister; ils n’empêcheront pas

(145) Les ancêtres de Chatrian comme ceux d’Erckmann, étaient venus, à la même époque, dans la région lorraine, lorsque celle-ci eut besoin de bras pour réparer les dévastations de la guerre de la Ligue d’Augsbourg, après le traité de Ryswick (1698).

(146) Jamais Chatrian n’a donné Chatriani en italien, le Ch n’existant pas dans cette langue. Originaires de la vallée d’Aoste, où un hameau porte leur nom, les ancêtres de Chatrian ont toujours parlé français.

(147) En compensation de la mise en valeur de la forêt, on accordait aux verriers certaines exemptions, certaines franchises et certains droits, comme celui de porter des armes, précaution nécessaire dans les solitudes sylvestres.

La DES Erckmann, le romancier, d’être Erckmaäann, et Chatrian, le chef de bureau, d’être Chatrian.

Quand j'écrivais le Fou Yégof, Madame Thérèse, les Confidences d’un joueur de clarinette, et cette foule de contes parus dans tous les journaux et les revues de Paris de 1859 à 1863, que faisiez-vous, M. Chatrian?

Encore simple copiste (148), coude à coude avec d’autres, au fond de votre bureau, vous aligniez vos chiffres, vous faisiez vos additions,

Donc, matériellement, à supposer même que vous eussiez eu le talent d'écrire, vous n’auriez pas eu le temps de produire la moindre œuvre littéraire.

Cela tombe sous le bon sens; la constatation de ce fait seul tranche la question.

D'ailleurs, je vais reprendre ma plume; reprenez la vôtre, le public jugera (149).

(148) Faux, A cette époque, Chatrian était précisément, nous l'avons vu, en pleine période d'avancement (1858-62).

(149) Cette différence de plume ressort nettement de la lecture du premier volume publié par Erckmann-Chatrian en 1849 à Strasbourg : Histoires et contes fantastiques, lorsqu’on y compare le style du Bourgmestre en bouteille, qui est d’Erckmann, avec celui de Malédiction, qui est de Chatrian.

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Jusqu'à présent, je n’ai pas dit ce que je pense de M. Auguste Georgel, le signataire de l’article publié par le Figaro; on comprend pourquoi, c’est au tribunal seul qu’il appartient de le qualifier.

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