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Enfin un artiste! retiré des affaires depuis la débâcle de la verrerie; il fauchait maintenant ses prés lui-même et se glorifiait d’avoir appris l’A. B. C. à Gratien (22).
Voilà ce que je vis.
On me fit fête et comme la viande de boucherie manquait au hameau, on pêcha des bavards (23), dans le torrent de la Wouchkanne, et l’on me servit une friture.
N'ayant jamais eu les goûts aristocratiques, je trouvai cela très bien; maïs je remarquai, dans un cadre, appliqué au mur, la fleur de lys de Charles X, avec le brevet du titulaire, d’où je conclus que ces braves gens appartenaient à la haute société du faubourg Saint-Germain (24).
Cela ne m’empêcha pas de conserver mon estime à Gratien.
Il s'appelait Gratien-alors et n’a pris le nom d’Alexandre qu’au pinacle de la gloire (25).
(22) C’est grâce à ces subsides que Chatrian put s Sr MIES à Dabo, puis à Phalsbourg.
(23) Poisson vulgaire à grosse tête. Lorsque Erckmann n'est pas en colère, il nous dit que c’étaient des truites, dont la
présence est plus vraisemblable dans un torrent vosgien..
(Cf. : Revue de Paris, 29% année; n° 10; 15 mai 1922; p. 253 ss.; E. Erckmann : Souvenirs d'un Alsacien.)
(24) I] s’agissait, en réalité, d’une sorte de certificat de bonne conduite délivré à un frère de Chatrian par le colonel du régiment où il avait servi sous la Restauration. Il était naturellement orné de fleurs de lys. Erckmann en fait état ici, parce qu’il écrit à l’époque du boulangisme, retour offensif du parti royaliste et qu’il veut ainsi jeter la suspicion sur les opinions républicaines de Chatrian.
(25) Dans sa famille, Chatrian a toujours été appelé Gratien. Son admiration pour Alexandre Dumas explique la mise en vedette de son autre prénom.
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RC FA Après cette visite à Soldatenthal je retournai chez moi.
Rien jusqu'alors n'avait été convenu; malgré les encouragements de M. Perrot, je n’osais me lancer encore et, la fin des vacances étant arrivée, je retournai reprendre mes études de droit à Paris, bien résolu, cette fois, de ‘es terminer pour avoir un titre et me faire au besoin une position honorable en province.
J'aurais été, sans aucun doute, après avoir acquis la pratique des affaires, un des bons avocats de Sarrebourg ou de Saverne, car je parlais facilement, en bons termes, et j'avais une voix retentissante.
. Il faut, selon le proverbe, se ménager une poire pour la soif; c’est ce que je voulais faire.
Mais alors survinrent les événements de 1848 et je me
lançai à corps perdu dans la politique (26). Je fondai le Républicain Alsacien à Strasbourg (27), puis je devins rédacteur du Démocrate du Rhin, dont M. Küss, profes-
seur de physiologie, avait la direction (28).
Je donnai au théâtre de Strasbourg l’Alsace en 1814, à la demande de M. Halanzier, son directeur (29).
(26) Erckmann prit part à Paris aux événements de février 1848 et tenta ensuite de fonder un club à Phalsbourg. (27)Ce n’est pas lui, c’est son frère Jules qui fut le fonda-
teur de cette feuille. Emile Erckmann en fut le rédacteur en chef.
(28) Il n’y publia que trois contes en feuilleton : Malédiction, le Bourgmestre en bouteille, et Rembrandt.
(29) Le 20 janvier 1850,
us 32 me
Ce drame, écrit en huit jours, oblint un succès d’enthousiasme; malheureusement les frères du Démocrate s'étant mis à crier en masse : vivent les rouges! la pièce fut supprimée le lendemain.
Pendant ce temps Chatrian continuait de garder ses élèves au collège, mais, dès lors, il fut entendu que nous signerions ensemble tous nos livres (30) àla condition qu’il n’y changerait pas un mot; condition qu'il a toujours fidèlement observée (31).
J'avais remarqué, dès le début, à la seule inspection de ses essais (32), qu’il manquait absolument de style et d'originalité; toutes ses études littéraires consistaient dans la lecture de Musset, de Lamartine, de Hugo, qu’il s’efforçait d’imiter, ce qui donnait à ses phrases quelque chose de décousu, de disparate, de recherché dont il n’a jamais pu se défaire.
Que voulez-vous, le naturel ne s’acquiert pas.
(30) Cette convention, d’après une lettre de Chatrian à ses frères, du 21 mai 1848, se situe vers cette date,
(31) Je ne crois pas à cette condition; au début et jusqu’en 1852, date à laquelle Erckmann renonça à ses tentatives théâtrales, Chatrian collabore avec lui sur le pied d'égalité.
(32) A part quelques poésies, nous n’en connaissons que deux : Karl-Maria, nouvelle qui parut ensuite sous le titre de Une Malédiction (Cf. : Histoires et Contes fantastiques, par Emile Erckmann-Chatrian, Strasbourg, 1849), et les Montagnards des Vosges, drame en cinq actes, d’où Erckmann tirera plus tard Georges ou le Chasseur des Ruines, dont il est question plus loin. Ces deux ouvrages sont du plus mauvais genre romantique à la Byron.
2 DS 2 Mais revenons à notre histoire.
Les terribles journées de juin ayant eu lieu, comme on sait, en 1848, Lamartine, Ledru-Rollin, Cavaignac se trouvant décriés, compromis, déclarés responsables de ces événements, le citoyen Louis Ronaparte fut nommé président de la République (33).
C’est lui qui supprima l’Alsace en 1814, puis le Démocrate du Rhin, puis la Correspondance littéraire de Madame Clémence Lalyre (34), où j'étais entré.
J'avais présenté à l’Ambigu comique, le Chasseur des ruines, drame en cinq actes et huit tableaux, reçu haut la main par les sociétaires et dont les rôles étaient déjà distribués; mais, après l’élection du citoyen Louis Bonaparte, on me demanda d’y faire des changements dans ie sens impérialiste, je m’y refusai, préférant retirer Île drame (35).
C'était en décembre; il neigeait. M. Verner, devant jouer le principal rôle, me conduisit près d’une fenêtre du foyer et me dit : « Voyez, si le drame est joué, chacun de ces flocons de neige est une pièce de cent sous qui vous tombe dans la poche (36). »
Je persistai dans mon refus et me promis dès lors de
(33) Le 10 décembre 1848.
(34) Cette correspondance fournissait de la copie aux journaux de province. C’est par son intermédiaire que Schinderhannes ou les Brigands des Vosges, écrit par Erckmann dès 1847, parut dans diverses feuilles des départements.
(35) Trait du caractère d'Erckmann.
(36) Image reprise par Erckmann-Chatrian dans la Montre du Doyen (Contes fantastiques, in-18°, p. 206).
PE 7/70 ne jamais plus écrire pour le théâtre puisqu’on ne peut y dire franchement ce qu’on pense et que, pour y prospé-
rer longtemps, il faut changer d’opinion comme on change de chemise.
Je me suis tenu parole (37).
Le Juif polonais n’a pas été écrit pour le théâtre; il s'agissait alors — en 1862 — de compléter le volume des Contes des bords du Rhin et, pour en finir plus vite, ayant besoin d’argent, je mis le Juif polonais en dialogue, ce qui grossit le volume et nous permit de le porter au libraire.
Neuf ans après seulement, M. Larochelle me proposa de le mettre à la scène, et j’y consentis.
Vexé d’être supprimé partout, je ne voulus plus démordre de la politique (38), et M. Perrot, fatigué d’avoir toujours Chatrian sur le dos, lui déclara que ses appointements étaient réduits à cent cinquante francs par an (39).
- Ce fut même le sujet d’une violente discussion entre mon ancien professeur de philosophie et moi; je lui dis des choses fort désagréables; que Dieu me le pardonne.
(37) Inexact. L'idée de faire du théâtre n’a quitté complètement Erckmann qu’après les événements de 1870-71.
(38) Erckmann y renonça après le coup d’Etat du 2 décembre 1851.
(39) La véritable cause de ce procédé de Perrot est l’attitude favorable à la Révolution qu'avait prise Chatrian, à la suite d’Erckmann, attitude qui inquiétait les bourgeois de Phalshbourg.
= 35 — Puis, je conduisis Chatrian à Paris, pour le venger des injustices du sort en 1850 (40).
Je l’installai moi-même, à mes frais, rue St-Eustache, n° 18 (41), et lui fis une pension d’environ deux cents francs par mois (42), lui recommandant surtout de se lier avec les gens de lettres et de me préparer les voies quand j’arriverais moi-même, porteur d'œuvres sérieuses que je me proposais d'écrire à Phalsbourg (43).
A partir de ce moment Chatrian était forcé de me demander chaque mois de l’argent et, ses lettres ayant été mises en liasse par mon beau-frère, ancien officier de cavalerie, à cheval sur les règlements, tout devient maté-
-riel, positif.
Dans chacune de ses lettres, Chatrian me demandait, outre de l’argent, des vaudevilles, des couplets, des scènes,
(40) Et aussi parce qu'Erckmann pensait avoir une part de responsabilité dans la mise à la portion congrue de son ami.
(41) Les lettres de Chatrian de cette époque portent n°11. (42) Plus exactement : cent cinquante francs.
(43) En arrivant à Paris en 1850, Chatrian apportait avec lui un plas, conçu d'accord avec Erckmann. Il consistait à tenter le théâtre en devenant le collaborateur d’un auteur en vue, appartenant à l’école à la mode, celle du Bon Sens; puis, une fois leur nom connu, à se dévoiler comme disciple de l’école, qui était alors celle de l’avenir, le Réalisme.
des contes que je me dépêchais d’écrire et de lui expédier (44).
Il me parlait aussi de mettre au théâtre Rembrandt, un de mes premiers contes, m’assurant que Michel Carré s’en occupait avec suite.
Mais rien de tout cela n’a paru et ces mille détails n’ajouteraient pas le moindre intérêt à mon récit; qu’il vous suffise de savoir que Chatrian, n’ayant jamais eu un liard en sa possession, dès qu’il eut quelques sous en poche, devint prodigue et commença bravement à se goberger en société de cette espèce d'individus qui passent leur existence à discuter le mérite des autres, sans jamais songer à rien produire eux-mêmes (45).
Il laissa pousser ses cheveux comme un garçon perruquier, et m'écrivit des bourdes innombrables pour me faire croire qu’il était devenu l’ami intime de Michel Carré, d’Auguste Barbier et autres célébrités contemporaines (46).
Malgré ma grande bonhomie, je finis par concevoir
(44) Jamais, dans les lettres de cette époque, Chatrian ne demande de contes à Erckmann. Leur activité tout entière est orientée vers le théâtre : Chatrian indique à Erckmann les succès et insuccès du jour et lui envoie des scénarios. Luimême travaille aussi sur des scénarios établis par Erckmann.
(45) Ceci est fort possible, bien que rien, pas un mot, pas une allusion, pas une anecdote n’en apparaisse dans la correspondance des deux amis.
(46) Il est souvent question, dans les lettres de Chatrian à
cette époque, de Michel Carré, mais Auguste Barbier et autres n’y sont pas mentionnés.
quelques doutes sur la véracité de ces missives et j'écrivis à mon ami Chatrian que, ne pouvant l’entretenir perpétuellement à Paris, je l’engageais à se procurer une place
capable de le faire vivre, attendu que j'allais venir moimême me mettre à la tête de mes affaires (47).
Peut-être avait-il déjà cette place, car il me répondit aussitôt, qu’à la recommandation de M. Eugène Chevandier, un des administrateurs de la Compagnie des chemins de fer de l’Est, il venait d’obtenir un emploi de scribe, à 1.500 francs d’appointements par an, au bureau des transferts (48).
Au reçu de cette lettre, je partis pour Paris — 1852 — après le coup d’Etat, et je me souviendrai toujours de l'étrange physionomie qu'avait Chatrian à mon arrivée.
Il accouraïit, descendant l’escalier du n° 18, rue St-Eustache, revêtu d’une robe de chambre à grands ramages et les cheveux tellement longs qu’à chaque marche, ils se soulevaient comme des ailes.
On s’embrassa.
Quoiqu'il eût l’air bien content de me revoir, je compris au premier coup d’œil qu’il avait dû passer son temps
(47) Ce n’est pas pour se mettre à la tête de ses affaires qu’Erckmann vint à Paris en 1852, mais pour reprendre ses étudés de droit et, abandonnant le théâtre, tenter la voie du roman.
(48) Chatrian entre au chemin de fer de l’Est comme Erckmann retourne au droit, : pour vivre. La littérature passe au second plan. Chatrian prit ses nouvelles fonctions le 1° mars 1852. Ses démarches avaient duré quatre mois. Ses appointements de début étaient de douze cents francs par an.
à faire bombance aux dépens de l’ami Erckmann, et ce qui me le prouva, c’est que, lui ayant demandé le lendemain de me présenter à ses amis, Michel Carré et Barbier, il ne savait pas même leur adresse (49).
Reconnaissant alors qu’il n’avait établi, pendant son séjour à Paris, aucun rapport qui pût nous être utile, je pris la résolution de ne plus compter que sur moi-même et me retirai dans une maisonnette campagnarde, à Rosny, chez un de mes vieux camarades du quartier latin, Achille Toupié, certainement mieux doué sous tous les rapports comme sentiment littéraire que mon collaborateur, et qui pourtant n’a pu se faire jour dans la carrière des lettres.
Là, sous les yeux de ce bon garçon, j’écrivis mon premier roman, l’Illustre Docteur Mathéus (50).
Je proposai même à Toupié de s’associer à moi et de présenter mes livres aux libraires, puisque Chatrian, cloué dans son bureau du matin au soir, ne pouvait plus s’en occuper (51).
(49) Les relations de Chatrian avec Michel Carré sont cependant réelles. M. Michel Carré fils se souvient parfaitement avoir vu dans les papiers de son père des poésies d’Erckmann et des scènes de Rembrandt. Chatrian se présentait, avec l’assentiment de son ami, sous le nom d’Erckmanp. Il ne tint sans doute pas à révéler l’existence du véritable Erckmann.
(50) Il commença à l’écrire à ce moment, mais il ne le termina qu’en 1855.
(51) Erckmann a prétendu ensuite qu’il avait juré à Chatrian de ne pas l’abandonner et cela dès 1850. Il auraït dès lors manqué à sa parole.
Seulement je lui fis les mêmes conditions qu’à mon ami Gratien, c’est-à-dire qu'il signerait, qu’il percevrait la moitié des bénéfices, et ne changerait pas un mot du texte, nos deux styles étant absolument incompatibles.
Achille Toupié, par un sentiment de dignité fort naturel, et qui lui fait honneur, s’y refusa positivement, me disant : « Je veux au moins y mettre ma note, car de « signer un ouvrage dont je n’aurais pas écrit un mot < m’humilierait; je ne puis y consentir. »
Ii me fallut donc retourner à Chatrian, qui demeurait alors rue Labat, sur la butte Montmartre, et n’avait pas de pareils scrupules (52).
Il porta tout de suite l’Illustre Docteur Mathéus à la Revue des Deux Mondes (53), mais, comme au bout d’un an, nous n’avions aucune réponse et que rien ne me faisait prévoir que nous en aurions une, j'allai retirer moimême le manuscrit et je le portai chez M. Jules Simon, directeur du Journal pour tous, place Vendôme.
Au bout de quelques mois, M. Jules Simon me le rendit, en disant qu’il avait encore une pile immense de romans à lire avant d’arriver au mien.
Je le portai sans retard chez M. Louis Desnoyers, rue Cauchois, espérant le faire admettre au Siècle.
(52) D’après Erckmann, ce serait donc contraint par la nécessité qu’il s’associa Chatrian. La suite du texte va uous démontrer lé contraire.
(53) D’après la Revue de Paris (loc. cit.), c’est Erckmann qui fit cette démarche.
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Après quelques autres mois d’attente, étant allé Île voir, il me répondit que c'était un livre et non un romanfeuilleton.
Enfin, en désespoir de cause, je rendis l’{llustre Docieur Mathéus à Chatrian, le chargeant de le placer n’importe où et je retournai reprendre mes études de droit au quartier latin.
Je passai mon troisième examen à trente-cinq ans devant d’anciens condisciples devenus professeurs et qui ne me reconnaissaient plus.
Je tirai ma thèse et j’étais sur le point de passer mon quatrième et dernier examen pour faire mon stage et m'inscrire ensuite au barreau de Sarrebourg, quand un soir Chatrian, tout essoufflé, vint m’annoncer, rue Corneille (54) au 6° étage, que le Bourgmestre en bouteille avait paru la veille à l’Artiste, grâce à une supercherie vraiment remarquable de sa part.
Il avait mis : Le Bourgmestre en bouteille, par Erckmann, traduction de Chatrian.
Alors, n’ayant plus à craindre la concurrence, puisque le conte était d’un étranger, on l’avait inséré.
Dès lors, partout on nous demandait des contes; j’en écrivis plus de soixante qui parurent dans le Figaro, dans le Monde Illustré, dans la Revue européenne, dans le Moniteur, etc., etc.
Et la réputation d’Erckmann-Chatrian étant bien établie, Chatrian déclara qu’Erckmann-Chatrian étaient tous
(54) Au numéro 5.
les deux Français, ce qui stupéfia la république des lettres (55).
Alors aussi la Revue de Paris publia l’Illustre Docteur Mathéus, le Constitutionnel, Hugues le loup, la Revue des Deux Mondes, le Fou Yégof et Hachette, éditant les Contes fantastiques en volume, nous donna 400 francs par édition de mille.
M. Hetzel père vint nous offrir le double de ce prix pour les Contes des bords du Rhin et ceux de la Montagne, puis pour le Fou Yégof ct Madame Thérèse.
Naturellement, nous acceptâämes.
Chatrian, dans ce temps, n’avait plus qu’à copier, après ses heures de bureau, les chapitres dont j’accouchais chaque jour (56). |
Jécrivais alors deux volumes par an
Mais, avec le succès des contes et des romans, il mon-
tait en grade au chemin de fer de l’Est, il devenait sous-
9 chef, puis chef de bureau (57) et M. Sauvage, directeur de la Compagnie, disait un jour en présence de tout le personnel : « Messieurs, nous sommes tous honorés d’ap-
(55) Chatrian avait dévoilé sa supercherie dès le succès du Bourgmestre en bouteille à l’Artiste.
(56) On connaît l'écriture presque illisible d’Erckmann. Chatrian recopiait ses brouillons pour l'impression. Mais ce n’était pas là son seul travail.
(57) Probablement aussi à cause de ses qualités administratives. Commis principal en 1858, il fut nommé sous-chef de bureau en 1859, puis chef de bureau en 1862.
« partenir à la Compagnie du Chemin de fer de l'Est, un « seul de ses employés lui fait honneur, c’est M. Cha- < trian. »
Franchement, pour la peine qu’il avait eue et le talent qu’il avait déployé comme écrivain, la récompense était belle et devait lui paraître suffisante.
Jamais il n’avait couru de chances; son avenir au chemin de fer était assuré, tandis que moi, si j'avais échoué dans ma carrière, quel avenir aurais-je eu? (58).
Dès lors sa position fut améliorée et la mienne aussi, mais indirectement.
Etant maître chez lui, M. Chatrian envoyait son garçon de bureau faire ses commissions en même temps que celles de la Compagnie, présenter nos livres au libraire, toucher nos droits d’auteur; voir à l'imprimerie si le tirage avançait, en rapporter les épreuves, etc. puis les autres employés, à leurs moments perdus, copiaient mes manuscrits; tous connaissent mon écriture.
Il est vrai que je ne tirais personnellement aucun bénéfice de cette situation; en effet, M. Chatrian, qui ne copiait plus mes manuscrits lui-même et les faisait copier,
(58) Cet argument ne tient pas. Jusqu’en 1852, Chatrian a eu au moins autant de risques qu'Erckmann. Celui-ci possédait alors environ treize cents francs de rente, était licencié en droit et pouvait devenir avocat comme Chatrian était devenu bureaucrate,
ER avait soin de me compter la moitié des frais de copie (59).
Malgré cela, je dois reconnaître que la situation éminente de mon collaborateur me fut très avantageuse, car on reçoit tout autrement un personnage occupant une position stab'e comme celle de chef de bureau d’une grande Compagnie, qu’un pauvre littérateur qui se présente timidement, un manuscrit sous le bras.
Oui, indirectement, cette nouvelle situation eut d’heureuses conséquences pour le placement de nos romans.
D’autre part, nous avions un ami commun, Nathan Sichel, ancien typographe au Constitutionnel, qui se chargeait de la correction des épreuves (60).
Chatrian n’avait donc plus alors qu’à venir prendre les chapitres chez moi, rue des Petits-Hôtels d’abord, puis au n° 100 du boulevard Magenta, puis à l’hôtel Bardet, bou-
(59) Ceci est inexact. Le livre de comptes que tenait Chatrian pour Erckmann-Chatrian, ne mentionne des frais de copie qu’en 1869 pour le Juif Polonais, puis, en 1876, pour V’Ami Fritz. 11 s’agit dans ces deux cas de la copie des rôles de chaque acteur. A partir de 1873 nous voyons apparaître des gratifications annuelles (cent cinquante à trois cents francs) accordées par Chatrian à certains employés de son bureau, notamment à Georgel. Occupé à partir de cette date par la mise en scène de ses pièces de théâtre, Chatrian faisait une véritable économie en ne perdant pas son temps à des copies fastidieuses.
(60) Nathan Sichel n’a jamais été le correcteur d'épreuves que présente ici Erckmann. Chatrian a pu se faire aider par lui, pour justifier aux yeux de Sichel lui-même, besogneux, mais fier, les libéralités que lui faïsaient les deux amis.
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levard de Strasbourg, près de la gare, à mesure que je les écrivais.
I! venait tous les soirs, après cinq heures, je lui denrais lecture de ce que je venais de faire; nous causions vingt minutes environ du chapitre suivant dont je lui exposais Pidée, il me disait son mot, m’engageant à développer tel caractère, à décrire avec soin tel paysage comme aurait pu le faire un étranger, au courant de la conversation.
Il me rappelait aussi certains détails de son pays, m’engageant à ne pas les omettre.
Enfin, il empochait le chapitre et s’en allait, soit à son hôtel, rue d’Enghien (61), soit au Raincy, selon les temps (62).
Moi je me rendais au bouillon Duval pour dîner, puis à la brasserie du n° 106, rue du faubourg Saint-Denis, où je prenais quelques chopes de bière avec de vieux Camarades, ce qui me reposait de mes fatigues.
Voilà comment Chatrian et moi nous collaborions.
Jamais il ne m’apportait aucun document, j'étais forcé de tout chercher moi-même.
« Vous étiez donc aveugle? me dira-t-on. Comment, « pour ces faibles services, vous lui laissiez la moitié des « bénéfices? mais c'était absurde. »
(61) Nous sommes très peu renseignés sur cette collaboration orale; mais il paraît bien qu'ici Erckmann la réduit à un minimum peu vraisemblable.
(62) Au Raincy, à partir de 1869,
As
—Non, mon but était de répandre mes idées que je
trouvais justes, utiles à tous et généreuses (63).
Je me souvenais des difficultés que nous avions eues à forcer le passage, j’en attribuais le mérite à la ruse de Chatrian et, le sachant sans aucun talent d’écrivain, il ne m'en paraissait pas moins nécessaire à l’extension de notre succès.
Au dernier chapitre il s’écriait gaiement : « Mainte- « nant, l’affaire est dans le sac, tu peux retourner là-bas, « voir nos vieux sapins, moi, je vais m'occuper de placer KQ ça. >
Et le lendemain j'étais en route pour Phalsbourg, le seul endroit où je me plaise, même aujourd'hui qu'il tombe en ruines (64) ; je courais les bois, je pêchais dans la Zorn, dans la Zinzel (65), jusqu’à ce que mon ami Chatrian m’écrivit : « Le roman va paraître dans tel « journal. Arrive. j’ai une idée (66). »
Son idée, je la connaissais; c'était d’avoir un nouveau roman pour en palper la moitié des bénéfices.
(63) Si Erckmann apprécie à ce taux les fonctions de Chatrian, c’est qu’il était lui-même incapable de s’en acquitter.
(64) Les Allemands avaient démantelé les remparts; le départ de nombreuses familles avait dépeuplé la cité.
(65) Dans cette vallée, Erckmann a possédé pendant une dizaine d’années, une propriété, le Grosshammerweyer, qu’il appelait la Scierie.
(66) Formule accessoire et peu fréquente. La formule la
plus usitée par Chatrian pour rappeler Erckmann à Paris, c’est ; « Il est temps de se remettre au travail ».