‹ Erckmann et ChatrianChapitre 4 sur 11 · CRE · texte numérisé non relu

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Quant à l’idée d’un conte ou d’un roman, jamais elle n’a germé dans sa cervelle (67). Je me trompe : pendant vingt ans il n’a pas cessé de m'en seriner une, dont je n'ai pas voulu et pour cause; la voici :

C'était de représenter un vétéran de la République ou de l’Empire, réfugié dans les ruines du Haut-Bar ou du Géroldseck, braconnant à sa fantaisie et luttant seul contre tous les gardes forestiers des Vosges, contre toute la gendarmerie d'Alsace et de Lorraine et finalement contre un régiment entier (68).

Rien de plus dramatique, j’en conviens; mais, Gœthe ayant traité ce sujet dans Goetz de Berlichingen, épisode du moyen âge, je trouvais qu’il aurait été absurde de le reproduire à notre époque.

Voulant laisser à mon ami Chatrian le plaisir de croire qu’il avait conçu lui-même une idée, je ne lui ai jamais fait cette objection fondamentale.

Peut-être était-il de bonne foi et prenait-il ce souvenir légendaire pour une idée de son cru.

(67) Nous en connaissons cependant plusieurs : Malédiction, nouvelle écrite par Chatrian et remaniée par Erckmann (1848); Les Montagnards des Vosges, pièce en 4 actes (1848), dont Erckmann a utilisé les épisodes dans Georges (1848), l'Alsace en 1814 (1850), et le Fou Yégof (1862); c’est également Chatrian qui a eu la première idée du Brigadier Frédéric (1874) et des Vieux de la Vieille (1881).

(68) Cette idée de l’homme fort et seul en lutte contre la société est à la base même de toutes les conceptions de Chatrian. :

Ar

Quoi qu’il en soit, sa position de chef de bureau nous mit alors en relief.

La vraie causedu malheur de Chatrian est de s’en êtrefait accroire sur ses capacités littéraires (69) et d’avoir, en conséquence, donné sa démission de chef de bureau, seule place qui lui convint (70); la seconde est celle d’avoir remplacé notre ami Nathan Sichel, homme très intelligent et très dévoué, par M. Auguste Georgel, qui, hélas! n’avait aucune de ces qualités (71).

La mort du pauvre typographe fut une véritable catastrophe pour M. Chatrian (72).

Mais laissons cela et revenons à l’époque où mon excollaborateur fut nommé chef de bureau.

C’est alors que l’éditeur Hetzel nous proposa de faire de nos contes et romans des éditions populaires; le contrat stipulait que la moitié des bénéfices serait pour Hetze] seul, et l’autre moitié, pour Erckmann-Chatrian (73).

(69) I1 était encouragé par ses succès au tlréâtre, comme ceux de l’Ami Fritz (1876) et des Ranzau (1882).

(70) En 1884. Erckmann approuva sa décision.

(71) Sichel mourut en 1877, Chatrian avaït pris comme secrétaire Gecrgel, employé dans son service à la Compagnie de l'Est.

(72) Et aussi pour les relations entre Erckmann et Chatrian, Sichel y apportait le liant indispensable.

(73) Cette affaire fut débattue uniquement entre Chatrian et Hetzel, qui ne mirent Erckmann au courant qu'après sa conclusion. Ils redoutaient sa timidité. Les frais de l'édition étaient partagés par moitié entre Hetzel et Erckmann-Chatrian,

PRE > pl Nous acceptâmes.

Et c’est ainsi que se vendirent par milliers d’exemplaires, le Fou Yégof, le Joueur de Clarinette, la Taverne du Jambon de Mayence, l'Ami Fritz, l'Histoire d’un Conscrit de 1813, Waterloo, l'Histoire d’un Homme du peuple, la Maison Foreslière, la Guerre, le Blocus, FHistoire d’un Paysan, l'Histoire d'un Sous-Maître, etc, après avoir paru d’abord à la Revue des Deux Mondes, aux Débats, au Temps, au Siècle et dans différents autres grands journaux.

Chatrian recevait alors d’une main, mille francs par mois comme chef du bureau des titres à la gare de l’Est et plus de quinze cents francs de l’autre, comme collaborateur d'Erckmann (74).

La moindre réflexion vous fait comprendre qu'il ne pouvait, à la fois, remplir ses fonctions très méticuleuses au chemin de fer et composer des œuvres d'imagination : ce sont là des impossibilités physiques.

Mais, comme disait Jacques Amyot : l’appétit vient en mangeant, et ce pauvre garçon qui, dix ans avant,

(74) Ce dernier chiffre est exagéré. À la belle époque (1865- 70), les bénefices littéraires de chacun des collaborateurs sont en moyenne de sept mille six cents francs par an. Le total au 4 septembre 1870 des sommes encaissées par Cha- {rian, depuis 1860, pour eux deux, se monte à deux cents soixante douze mille cent soixante quatorze francs quarante et un centimes, dont la moitié revient à chacun, soit treize mille six cent huit francs par an. Mais dans ce total entrent . cent vingt mille francs, produit de la vente à Hetzel de la collection Erckmann-Chatrian (in-18°) jusqu’au second volume de l'Histoire d’un Paysan, inclusivement.

se contentait de trois cents francs par an comme gardien des élèves du petit collège de Phalsbourg (75) était devenu teilement avide qu’il ne me tenait aucun compte de tous les frais de voyages en Allemagne, en Suisse, en Belgique, en Egypte, que j'étais tenu de faire pour écrire l’histoire de Madame Thérèse, du Conscrit de 1813, de Waterloo, de Souvarof, d’un Paysan, d'un Chef de Chantier au Canal de Suez, qui seul me coûta plus de dix mille franés (76).

Accroupi dans son bureau des titres, il lisait, il donnait le bon à tirer, puis il empochait sans avoir à s'inquiéter du reste, car alors nous étions lancés à fond de train, la réclame n’était plus nécessaire, cela marchait tout seul.

Le fait est d'autant plus frappant que plus tard lorsqu’il mit au théâtre ces mêmes ouvrages, M. Chatrian alla jusqu’à me compter la moitié de ses frais de voiture sur le pavé de Paris... jusqu’à la moitié des pourboires aux machinistes, aux lampistes et, chose presque incroyable, jusqu’à des timbres de factures (77).

(75) Inexact. Chatrian touchait quatre cents francs. Il en envoyait cent à ses parents.

(76) En ce qui concerne ce dernier ouvrage, le voyage d’Erckmann en Orient ne fut pas déterminé par le besoin de documents. C’est au contraire pour utiliser les documents et les souvenirs recueillis, que Je roman fut écrit. Ce périple autour de la Méditerranée orientale coûta à Erckmann sept mille francs.

(77) Les timbres de quittance portés par Chatrian au compte d'Erckmann ne concernent pas leur activité littéraire ou théâtrale, maïs les affaires privées d’Erckmann. Quant aux autres dépenses, elles entrent dans le total que Chatrian établissait, au jour le jour, de ses dépenses pour la représentation de ses pièces et qu’il divisait ensuite par deux. Nous n’avons pas retrouvé, dans le livre de comptes, trace de frais de voiture.

Et cet homme-là me reproche ma rapacité! que répondre à de telles accusations, venues d’un tel personrage? Je ne puis qu’en hausser les épaules.

Il est vrai que la faute première en est à moi! c’est à ma bonhomie, à ma confiance ridicule, à la passion d’écrire qui m’absorbait complètement, que je dois attribuer la conduite de ce monsieur; jamais je ne lui ai demandé un compte, jamais je n’ai vérifié un de ses chiffres; les contrats qu’il me disait de signer, je les signais, sans même les parcourir, persuadé qu’un homme d’affaires, un chef de bureau, maniant des millions, en savait plus que moi sur les finances (78).

Et quant à la probité, M. Chatrian était à mes yeux, une barre de fer inflexible, le verrou d’un coffre-fort (79).

Il m’achetait des valeurs à son idée, sans jamais m’en informer, et m’ayant écrit un jour que je venais de perdre quinze mille francs parce qu’il m’en avait acheté de mauvaises pour grossir mes revenus (80), ce que je ne lui demandais pas, ne tenant qu’à la solidité des placements,

(78) Exact. Erckmann se déchargeait complètement de cette sorte de soucis sur Chatrian, comme il s’en remettra plus tard sur ce point à son neveu Alfred.

(79) Les comptes de Chatrian, examinés par des experts, n’ont révélé aucune irrégularité, autre que celle qui a amené la rupture, c’est-à-dire la répartition inégale, au détriment d’Erckmann, des bénéfices des pièces Madame Thérèse et les Ranzau (1882).

(80) Il s'agissait d'actions du chemin de fer de Lille à Valenciennes, bientôt en déconfiture, Les créanciers récupérèrent quarante pour cent à la liquidation.

je lui répondis que cela m'était égal, que je me souciais peu d’être riche.

Cette indifférence au sujet des questions matérielles a toujours constitué le fond de mon caractère : le cœur, le sentiment, l’idée sont tout pour moi (81).

Je m'aperçois maintenant que mon ci-devant collaborateur le savait de longue date et que sa passion dominante, à lui, était celle des écus, que la littérature et l’art rapportent (82).

C’est en ce sens que M. Claretie a pu dire avec raison que M. Chatrian et moi nous formions une harmonie parfaite, l’un ayant dans son domaine le spirituel et l’autre, le temporel (83).

À mes yeux, mon ci-devant collaborateur était même meilleur républicain que moi; d’après ses éclats de fureur vertueuse et son indignation profonde, lorsque la conversation tombait sur les réactionnaires (84), je l’admirais et je m’écriais en moi-même : quel brave homme! quel bon citoyen! et seulement aujourd’hui, en le voyait pas-

(81) Ii y avait aussi une certaine dose d’égoïsme, un certain souci de se tenir à l’écart de cette sorte de préoccupations, et d’en laisser la responsabilité à Chatrian.

(82) Dans ses lettres, ce souci de Chatrian est constant, mais c’est pour tous deux qu’il le nourrit.

(83) Dans sa brochure : Erckmann-Chatrian, dans la collection des Célébrités contemporaines (Quantin, Paris, 1883).

(84) Dans ses lettres, Chatrian ne ménage pas non plus les républicains. D’après elles, il n’y aurait guère d’honnèêtes, à leur époque, qu'Erckmann et lui-même.

ser avec armes et bagages au Figaro (85), je suis complètement désillusionné sur son compte.

Une seule chose me faisait sourire quelquefois et penser que chacun a ses petites faiblesses; c’est quand je le voyais remplacer les noms de mes romans, pris au hasard, par des noms de son pays; voilà les seuls changements qu’il se permettait et je m’en réjouissais.

Ne voulant rien dérober à mon ami Chatrian de l’admiration de ses compatriotes, je fermais les yeux sur cette petite infraction à nos conventions.

Que m’importait, à moi, que les gens de Soldatenthal, de Dabo, d’Abreschwiller, etc, se disent : Voyez, le “grand Colas, le petit Coliche, le docteur Maréchal de Lorquin y sont. C’est Gratien qui fait tout ça! (86).

Je m’en moquais absolument et je m'en moque encore.

Il avait aussi une autre manie : c’était, en copiant mes manuscrits, d’y commettre des fautes, qu’il corrigeait ensuite en dessus de la ligne, à l’encre rouge, en rétablis- | sant le texte primitif (87). |

Rien de tout cela ne m’échappait, mais, tenant la plume et sachant que mon collaborateur ne la tiendrait jamais, j'en souriais.

(85) Nous sommes en 1889, en plein boulangisme. Le Figaro était un des soutiens les plus véhéments du fameux général.

(86) La couleur locale s’en trouvait accentuée. On compte, du reste, dans l’œuvre, autant de noms de Phalsbourg que du pays de Dabo.

(87) Inexact. C’est lorsque ses copistes avaient commis des erreurs que Chatrian rétablissait le texte d'Erckmann.

Ces petites ruses pouvaient faire illusion aux tiers, il le

fallait même pour conserver à Chatrian le prestige de la collaboration.

Quant à moi, je ne voyais que le but, tout le reste m'était indifférent.

Mais il s’agit maintenant d’expliquer ma conduite pendant la guerre de 1870-71... car c’est aussi sur mon patriotisme que M. Auguste Georgel m’attaque.

Je me trouvais à Metting à la fin d'octobre 1870, c’est vrai; mais avant de m'être rendu à Metting, étant à Phalsbourg le 8 août, au moment où les Allemands arri- Vaient sur la côte de Saverne, après leur victoire de Reichshoffen, je me joignais à un escadron du 11° chas-

seurs, en retraite sur Sarrebourg.

Je montai dans le dernier train évacuant le personnel de la gare.

Dès le lendemain de mon arrivée à Paris, je lisais dans les journaux le bombardement de Phalsbourg et, peu de

temps après, celui de Strasbourg, dont la bibliothèque

avait été incendiée,

Ayant appris que les Alsaciens et les Lorrains étaient

convoqués à l’Alcazar pour nommer une délégation à

Jules Favre, en vue de le faire protester à la tribune

contre ces incendies, je m'y rendis.

On me nomma de la délégation, avec Valentin, Engelhardt, Tachard et d’autres. E

Chez le citoyen Favre, chacun exposa son indignation, moi je ne disais rien.

Mais, voyant à la fin M° Favre attacher sur moi ses regards comme pour m'interroger, je lui dis :

A mon avis, la protestation est inutile, nous avons déclaré la guerre, et la guerre signifie batailles, bombardements, incendies.

Mais nous pourrions faire un appel à tous les vieux soldats retirés à Paris, il s’en trouverait bien dix à quinze mille pour y répondre.

Nous pourrions les embarquer sur le chemin de fer de Lyon, passant à côté des armées allemandes qui s’avancent én masse sur Paris, à marche forcée, suivant les vallées de la Meuse et de la Moselle.

A Vesoul, nous pourrions établir un grand point de concentration, un vaste dépôt d’armes et de munitions et nous emparer immédiatement de tous les défilés des Vosges; puis faire sonner le tocsin, soulever les paysans, ienacer les voies de communication de l’ennemi, et soulenir par notre présence l’énergie des villes assiégées, Strasbourg, Bitche, Phalsbourg, Neuf-Brisach et Belfort.

Les Allemands seraient peut-être alors forcés de se rabattre en partie sur nous, déjà maîtres de positions excellentes, ou bien même de s’arrêter quelques jours, en voyant leur ligne de retraite menacée.

Or, quelques jours de répit dans la situation où nous sommes, peuvent avoir des résultats considérab'es sur le sort de la campagne.

Sans doute, me répondit M° Favre, mais où prendre les forces? Alors je ne dis plus rien... et l’on se retira.

Na Eu

C’est le plan qu’on voulut exécuter au mois de novem-

bre suivant, il était trop tard, l’ennemi s’était emparé des défilés.

Quelque temps après la nouvelle du désastre de Sedan étant arrivée, je compris que Paris allait être investi; les événements du 4 septembre eurent lieu : Gambetta distribua tous les rôles et ne pensa pas à moi (88).

Valentin et Engelhardt furent nommés l’un préfet du Bas-Rhin et l’autre, maire de Strasbourg.

Il ne me restait donc plus rien à faire dans la capitale que d’aider les habitants à manger les provisions qui s’y trouvaient, car on m’avait refusé, à la mairie du X° arrondissement, un fusil à tabatière, sous prétexte que j'étais hors d’âge et que je n’avais pas de domicile à Paris.

Je partis le 8 septembre par le chemin de fer de Lyon, sans bagages, avec trois cents francs dans ma poche.

Le hasard me fit rencontrer avec Valentin et Engelhardt qui partaient par le même train.

Valentin voulut même me faire rendre les soixante et quatorze francs que je venais de débourser pour mon voyage; je lui répondis : « Non, vous êtes délégués de la « Défense Nationale et vous n’avez rien à payer, c’est < juste. Moi, je ne suis qu’un particulier, donc je n’ai « droit à rien et je paye. »

En route, ils me proposèrent de lancer une proclamation aux Alsaciens, je leur répondis que cette proclamation ne servirait qu’à me faire arrêter sans aucune utilité (89).

(88) Erckmann lui en garda une certaine rancune, (89) C’est en réalité Erckmann qui avait eu cette idée.

Lun Je la signerai, moi, dit Valentin.

Alors, lui répondis-je, on saura que vous êtes en Alsace et vous ne pourrez remplir votre mission.

Les choses en restèrent là et nous arrivämes à Mulhouse.

Le lendemain, de bonne heure, je me rendis à Colmar, où se trouvait M. Grosjean, préfet du Haut-Rhin.

Mais, presque immédiatement après mon arrivée, les Badoiïs, à la suite d’un combat insignifiant, les forces étant trop inégales, occupèrent la ville.

Reconnaissant qu’il n’y avait rien à entreprendre, je pris alors le chemin de Metting.

En route, je fus arrêté plusieurs fois par des vedettes a:lemandes en sentinelle à tous les carrefours, le pistolet au poing.

On me demandait qui j'étais, où j'allais; je répondais en alsacien : je suis maître d’école et je retourne à mon village.

On me laissait repartir.

À Metting, je descendis chez Madame veuve Wehrung, dont le fils était fermier d’une scierie que j'avais aux environs de ce village, à deux portées de canon de Phalsbourg.

Là. j'ai commencé l'Histoire du Plébiscite, où je ne crois pas avoir ménagé les Allemands, puisque au moment de la publication ils m'ont fait rechercher pour m'envoyer à Rastadt, à Spandau ou plus loin.

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