‹ Erckmann et ChatrianChapitre 6 sur 11 · EL + YA · texte numérisé non relu

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Et malgré moi je ne puis m'empêcher de penser, qu'étant resté bon républicain, et mes adversaires, me croyant capable de prendre encore une fois la parole aux élections générales, ont dirigé contre moi cette attaque furieuse, imprévue, pour m'’imposer silence, en me forçcant de me défendre (93).

Hs font de M. Chatrian un héros, mais je ne sache pas que M. Chatrian ait rien fait d’héroïque pendant le siège de Paris.

Il s'était dépêché d’envoyer sa femme et ses enfants chez ses frères, en Belgique, et vivait dans un hôtel, continuant à remplir ses fonctions au bureau des transferts, loin des balles et des boulets, en attendant la fin des événements,.

Jamais il ne s’est joint à quelque sortie, jamais il n’a risqué sa peau; cela n’entre pas dans son caractère.

La seule action d’éclat qu'il m'’ait racontée et qu’on puisse mettre sur ses états de service, c’est d’avoir mangé une fois du pâté de rats chez notre ami, le pharmacien Dussard, et de l’avoir trouvé bon. Mais il aimait encore mieux la bajoue de porc fumé de Soldatenthal et fut bien content de reprendre son ordinaire, s’indignant seulement qu’on eût ravagé et pillé sa petite villa de l’allée des Bosquets, au Raïncy, en son absence (94).

(93) À partir de 1870, les œuvres d'Erckmann et leur publication sont conditionnées par l'opportunité politique. Dans des lettres « à un député », « à un paysan », parues à la veille des élections, nos auteurs précisaient leur point de vue #t pensaient exercer ainsi une influence sur les événements. :

(94) Chatrian abandonna son indemnité de dommages ne guerre à la souscription nationale,

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Depuis, ayant fait l’acquisition d’une habitation plus vaste, plus luxueuse à Villemomble, la villa Plaisance, qu'il intitula d’abord modestement villa Franklin (c’est lui, sans doute, qui était Benjamin Franklin!), ayant d’autre part donné sa démission de chef de bureau qui ‘ui rapportait mille francs par mois, s’étant lancé dans la carrière du théâtre, avec des collaborateurs anonymes, pour exploiter mes romans, ayant jeté l’argent par les fenêtres, en abreuvant de champagne des farceurs qui lui jouaient des aubades et des sérénades dans son jardin, en criant : vive Chatrian! (95), et se trouvant enfin à bout de ressources (96), il se retira sagement à Saint-Dié et décida ses fils, élevés comme des princes, à s'engager comme simples soldats.

C’est bien, mais ce n’est pas héroïque; ce n’est pas un acte qui lui permette de se poser en vieil Horace distribuant des glaives à ses trois garçons.

Bien d’autres ont leurs fils à l’armée qui ne se dressent vas pour cela sur un piédestal.

D'abord, aujourd’hui, de par la loi républicaine, tous les jeunes gens font leurs trois ans de service, il n’y a rien de sublime, rien d’extraordinaire dans cet acte.

(95) Ceci n’eut lieu qu’une année, en 1869, lorsque Chatrian vint s’établir au Raincy. Dès l’année suivante, il ne se soucie plus de « goberger des individus dont il se moque comme du « Grand Turc ».

(96) Chatrian possédait alors une honnête aisance : une retraite de six mille francs, les revenus littéraires et dramatiques, en moyenne sept mille francs par an, plus les revenus de ses placements. Mais sans vivre sur un grand pied, il dépensaït beaucoup. Madame Chatrian a laissé à Saint-Dié la réputation d’une ménagère fort peu économe,

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Laissons donc là le patriote Chatrian, le citoyen modèle, titre que lui décernent ses amis du Figaro, tout cela n’est que ridicule.

Mais une chose qui m'indigne à bon droit, une chose ignoble et lâche, c’est d’avoir mis en scène ma pauvre sœur infirme pour me reprocher faussement et calomnieusement de l’avoir abandonnée! (97).

Je frémis d’être forcé de le dire pour me justifier de cette infamie : Eh bien! seul, de toute ma famille, pendant quarante ans, je me suis toujours préoccupé du sort de ma sœur; seul, je me suis toujours opposé à ce qu’on la mît dans une maison d’aliénés, sachant que, loin de la maison paternelle, au milieu d'étrangers, elle mourrait vite; seul, j’ai fait d'avance abandon de sa succession à mon beau-frère, chargé de l’entretenir, et je lui en ai donné quittance après sa mort: seul, cinq semaines après l'ouverture des portes de Phaïsbourg, et non pendant le siège, comme le dit M. Georgel, une nuit, entendant ma sœur vaguer dans un accès de fièvre chaude sur le grenier plein de neige, le toit ayant été criblé de boulets, je montai en chemise, pieds nus, la prendre dans mes bras, et la portai dans son.lit pour mourir; seul enfin, j’ai fait à la vieille servante, chargée de la surveiller, une pension viagère de cinq cents francs, en reconnaissance des soins qu’elle lui avait donnés (98).

(97) Voir plus haut, page f1ss.

(98) II s’agit de Katel Wagner qui, avec sa sœur Caroline, figure déjà au recensement de 1846, comme domestique dans la maison Erckmann.

Cette brave femme vient de s’éteindre hier, 24 août 1889, je ne pourrai pas l’appeler comme témoin des faits que je rapporte, mais sa sœur lui survit, le notaire qui a reçu ma quittance, et tous les membres de ma famille attesteront ces faits devant le tribunal.

Nous verrons s’il est permis, sous la République Française, de s'attaquer impunément à la vie privée des honnêtes gens, par le mensonge et la calomnie.

Mais revenons à M. Chatrian, mon ci-devant collaborateur. étre Si

Après la guerre insensée, le cœur navré de me voir chassé de mon pays quand les autres Français rentraient paisiblement dans leurs foyers (99), je fis d’abord un voyage en Bretagne pour tâcher d’y trouver un asile, puis je vins m'établir chez des compatriotes à Saint-Dié (Vosges) et je restai là neuf ans, à l’ombre des sapins (100).

Ce n’était plus le pays, maïs c’en était le souvenir.

Mon homme d’affaires, M. Chatrian, chargé de nos intérêts communs au point de vue financier, m'inspirait pieine confiance.

Durant les années de grande tristesse qui suivirent nos désastres, pendant que la nostalgie s’emparait insensible-

(99) C’est là la forme la plus fréquente de la protestation d'Erckmann contre l’annexion de son pays.

(100) Chez M. Montezuma Goguel, propriétaire de l’Ermitage, à Saint-Dié, aujourd’hui les communs du « château Picot ». La grand'mère de Montezuma Goguel était une demoiselle Vacheron, de Phalsbourg, qui avait épousé le baron Boyer, dont le nom revient souvent dans les romans phalsbourgeois

d’Erckmann-Chatrian. Erckmann demeura à lErmitage de 1872 à 1881.

#77 ment de moi et me minait sourdement, j’écrivais encore l'Histoire du Plébiscite, Maître Gaspard Fix, le Brigadier Frédéric, une Campagne en Kabylie, Souvenirs d’un Chef de Chantier, les Vieux de la Vieille, et finalement le Banni, dernière expression de ma douleur et de mon désespoir.

Que faisait M. Chatrian, pendant que j'écrivais tous ces livres dont il continuait à palper consciencieusement la moitié des bénéfices? :

Me voyant décliner à vue d’œil (101), il découpait en secret (102), dans un de mes anciens romans, l’Ami Fritz, une pièce de théâtre.

N'ayant jamais rien produit, il voulait, cette fois, avoir l'air de produire quelque chose.

Cette transformation ne m'aurait pas coûté beaucoup de peine, s’il m’en avait parlé; la pièce était là tout entière; Paction définie, les caractères vigoureusement dessinés, :es sentiments développés, la meilleure partie du dialogue achevée; il ne s’agissait donc que d’un travail d’agencement, d'adaptation à la scène, affaire de métier. :

Je n'ai jamais eu l’habitude de reprendre mes idées et

(101) Ce déclin n’était guère visible. La liste, incomplète du reste, des œuvres qu'Erckmann vient de citer et qui va. de 1871 à 1881, nous le prouve.

(02) Tous les griefs d’Erckmann tiennent en ce mot : « En secret ».

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de les reproduire sous une nouvelle forme (103).

Le plaisir d'imaginer (104), si j’avais voulu aborder le théâtre, m'aurait fait écrire la comédie et le drame de première intention, comme tous mes autres ouvrages; c'est ce que j’ai fait pour l’Alsace en 1814, pour le Chasseur des ruines, pour le Juif polonais, et pour la Guerre.

Mais M. Chatrian, incapable de rien créer, ayant sous ‘a main tous les éléments d’un succès facile, préméditait depuis longtemps cette œuvre théâtrale; ce qui le prouve, c’est que, dès l’apparition du roman en 1864, étant chargé de la correction des épreuves, il en avait extrait, à mon insu, la jolie scène de Suzel et du vieux rabbin à la fon- taine, pour donner à sa pièce future quelque chose d’imprévu (105).

Ajoutez à cela les conseils d’un homme d'expérience hors ligne, tel que M. Perrin (106), et vous comprendrez que le coup devait réussir : l’Ami Fritz devenait sien aux yeux du public parisien; il passait dramaturge du jour

(103) Exact. Erckmann n’aimait pas les remaniements. Il semble bien que Chatrian conçut dès 1869 l’idée de mettre l'Ami Fritz au théâtre. Il y était encouragé par le directeur de Cluny, enthousiasmé par le succès du Juif polonais sur sa scène. Cette idée s’enracina dans son esprit dès 1870. Chatrian pensait par cette adaptation pouvoir réparer certaines brèches faites à sa fortune par des spéculations malheureuses.

(104) Ce plaisir d'imaginer est le seul d’Erckmann. C’est aussi le ressort de son talent.

(105) Cette coupure et bien d’autres (une quarantaine de pages) a été faite par Chatrian à la demande de la Revue des Deux Mondes. I] ne l’a pas laissé ignorer à Erckmann.

(106) Administrateur de la Comédie-Française, en 11876,

au lendemain, sans autre instrument qu’une paire de ciseaux (107).

Les articles furibonds de M. Saint-Genest (108) m’avaient mis en éveil; je m'étais hâté de demander à Chatrian ce qui se passait, mais il n’avait pas eu le temps de me répondre et tout-à-coup, le 4 décembre 1876, je recevais de Nathan Sichel, à Saint-Dié, un télégramme qui m’annonçait le succès colossal de Ami Fritz aux Français (109).

Après le premier moment de surprise et même d’enthousiasme, je compris que mon digne ami Chatrian, me jugeant épuisé, voulait se revêtir de ma dépouille; mais il lui manquait pour cela deux petites choses indispensables : 1° des idées à lui; 2° du style.

Or, malgré le brevet d’invention que lui délivre un de ses confrères au chemin de fer de l’Est, un second Georgel, nullité criarde et vantarde qui depuis trente ans cherche à se faire place dans les lettres, en écartant les coudes, sans y parvenir; être absolument étranger d’aii- ‘eurs, à nos affaires, et qui n’en sait pas plus sur notre collaboration que le premier venu (110); malgré le

(107) Chatrian avait toujours passé à Paris pour M. Erckmann-Chatrian.

(108) Dans le Figaro des 19 août, 6 septembre, 9 septembre, 11 septembre 1876.

(109) Inexact. Erckmann fut prévenu par Chatrian, dès la réception de la pièce aux Français. Entre cette date et celle de la représentation, leur correspondance est remplie des idées qu’ils échangent à ce sujet.

(110) Il s’agit d’'Edouard Siebecker qui, dans un article de la République française, du 1° septembre 1889, reprenait, en les accentuant, les attaques de Georgel contre Erckmann.

diplôme en bonnes formes de ce personnage, M. Chatrian

SE ; 3 a D Ÿ na jamais eu la moindre idée de roman, ni mâle, ni femelle, ni même neutre (111),

S'il en avait eu, il en aurait encore et je le défie d’en produire une originale, même én attelant à sa charrette deux ou trois locomotives Crampton et tous les Georgel du monde.

Moi j’en ai, et la meilleure preuve que j’en puisse donner, c’est de les écrire, selon le conseil de Jean La Fontaine, dans sa fable des Frelons et des Abeilles, contestant au sujet d’un rayon de miel.

Lisez cela et vous rirez.

Donc, je vais écrire encore un ou deux romans mâles et femelles, pour bien établir que je suis l’auteur des autres.

11 le faut, et ceux qui les pub'ieront gagneront autant d'argent qu'Hetzel, avec ou sans réclame; je ne manquerai pas d’éditeurs.

La seconde condition, ai-je dit, c’est le style; eh bien ! le style, comme on sait, ressort de la conception même; celui qui n’a pas d’idées ne peut avoir de style, attendu que la forme n’est que le reflet du fond.

Le style, on l’a dit, c’est l’homme; mais qui dit homme n’entend pas dire homme de paille.

M. Chatrian ne se doutait pas même de ces vérités primordiales, il se crut maître de la situation, et, comme

(111) Dans son article, Siebecker attribuait à Erckmann les romans femelles, idylliques (le Joueur de clarinette, l’Ami Fritz) et à Chatrian les romans mâles (le Conscrit, le Fou Yégof, etc.).

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