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J'étais forcé de me taire, à moins de me mettre en hostilité avec le public et de protester contre le succès de mon propre ouvrage à la Comédie-Française, mon collaborateur triomphait sur toute la ligne; il avait atteint son but.
Cependant M. Sarcey, dans son feuilleton du lundi (112), déclarait que l’Ami Fritz péchait par le style; le critique avait mis le doigt sur la plaie et, pour me servir d’une expression un peu vulgaire quoique juste, le chien de chasse avait flairé le lièvre empaillé, il s’en était détourné, dédaigneux.
D'autre part, des acteurs de premier ordre avaient donné à la pièce précisément ce qui lui manquait : de la vie, du naturel, de la distinction.
Voilà le fait.
About, trop fin dégustateur en matière littéraire pour se laisser prendre à la double signature d’une œuvre une par le sentiment, par le style et la composition, me disait un jour, en souriant : ce monsieur se fait payer bien cher ses services (113).
Sans doute... mais j'avais donné ma parole à Chatrian dès le principe, de garder scrupuleusement le secret de
(112) Dans le Temps du 11 décembre 1876.
(113) About et Chatrian se détestaient cordialement.
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son rôle dans notre collaboration (114): je ne voulais pas divulguer son impuissance et le livrer aux huées de la foule impitoyable quand il s’agit de parasites vivant aux dépens des vrais travailleurs; je ne voulais pas ren-
âre sa situation intenable en présence de gens traitant avec lui de nos affaires.
C'est donc par respect de la parole donnée que j'ai subi pendant trente-sept ans, ce marché fort onéreux et, si M. Chatrian lui-même ne l’avait pas rompu, il subsisterait encore.
Je laisse à M. Chatrian ainsi qu’à ses nombreux collaborateurs anonymes, non seulement l’honneur d’avoir adapté au théâtre l’Ami Fritz, mais encore les deux Fréres, Madame Thérèse, les Amoureux de Catherine, la Taverne des Trabans et finalement Myrtille, dont la débâcle retentit jusqu’à moi dans ma retraite (115).
Au commencement, ces messieurs m’avaient couvert de leurs lauriers; c'était généreux de leur part! mais, à la fin, ils me firent battre d’une façon indigne sous leur peau, moi qui n’avais jamais subi de pareilles avanies dans toute ma carrière, n'ayant eu que des succès.
(114) Ce serment, si serment il y eut, aurait été violé par Erckmann au moins trois fois : 1° lorsqu'il voulut remplacer Chatrian par Toupié en 1852; 2° lorsqu'il révéla la cause de l’unité de leur style au journaliste allemand Eckstein, venu l’interviewer au Raincy en 1869 (Cf. Daheim, n° 5, Ein Besuch bei Erckmann-Chatrian) et, en 1876, lorsque, dinant chez Bartholdi avec Gambetta, à celui-ci qui lui demandait : < Lequel de vous deux écrit-il? », il répondit : « Cest moi ». (Erckmann à son neveu Alfred, 23 novembre 1889.)
(115) Erckmann l’apprit par une lettre de Chatrian.
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Si M. Chatrian m'avait laissé disposer de mon bien, cela ne serait pas arrivé,
Et, pour le dire en passant, sauf l’Ami Fritz et les Deux Frères, qui furent adaptés à la scène par de bons faiseurs, tous mes autres romans ont été traités d’une façon pitoyable, travestis et mutilés par de vrais barbares.
Mais il ne s’agit pas de cela maintenant, poursuivons.
L’ingratitude d’un homme qui me devait tout et que j'aimais; on aime toujours ceux auxquels on a rendu de grands services; on leur suppose de la reconnaissance, c’est bien naturel; le sans-façon de ce personnage qui, me voyant gravement malade, n’hésitait pas à me jeter par dessus bord, pensant que je ne pourrais jamais surnager; cette ingratitude monstrueuse aggrava mes souffrances (116), |
Alors, quand j’écrivais de St-Dié à mon ami Chatrian, il ne daignait plus me répondre lui-même; c'est M. Geor-
(116) Ce paragraphe, d’après le contexte, se rapporte à la période de 1876 à 1882, de l’Ami Fritz à la maladie de Toul. Rien, absolument rien, dans la correspondance des deux amis à cette époque, ne fait soupçonner quelque affaiblissement de leurs sentiments d'amitié l’un pour l’autre. Les plaintes d'Erckmann à ce moment concernent uniquement le caractère diffi-. cile de Montezuma Goguel; il confie ses doléances sur ce point à Chatrian qui le réconforte de son mieux. Le grief formulé ici par Erckmann n’existait pas dans son esprit à cette époque.
= pd gel, son factotum, qui s’en chargeait (117).
Dans cette extrémité, je dus me rendre à Paris pour suivre un traitement hydrothérapique qui, malheureusement, n’eut aucun résultat.
M. Chatrian ne se gênait plus; il mettait en scène les Deux Frères et d’autres de mes romans, avec des collaborateurs dont j’ignorais l’existence (118).
Il me conduisait même aux répétitions de ses pièces et je n’en revenais pas, me disant : Je le croyais beaucoup plus bête qu’il n’est, il tire parti de toutes mes vieilles défroques.
C'était vrai, mais il entendait n’en tirer parti que pour lui seul pécuniairement et cette spéculation ignoble devait avoir de tristes conséquences, comme on le verra plus loin.
Forcé d’assister au triomphe d’un être nul que j'avais inventé pour remplir mes commissions de librairie, j'avoue franchement avoir éprouvé un sentiment de dégoût insurmontable (119).
(117) Je n’aï vu que deux lettres écrites par Georgel à Erckmann de la part de Chatrian, au début de 1882, au moment des répétitions des Ranzau.
(18) Moreau-Sainti et Jules Barbier. Chatrian appliquait le procédé qu’il voyait employé généralement autour de lui, celui des « nègres ». N’a-t-il pas lui-même joué ce rôle, plus ou moins bénévole, avec Michel Carré, trente ans auparavant?
(119) Ce sentiment d’Erckmann, nous voulons le croire pour lui, ne naquit dans son cœur qu'après la rupture. Autrement comment qualifier son attitude d’amitié inébranlable à l’égard de Chatrian pendant cinq ans encore?
Et c’est alors que je me retirai à Toul dont les glacis et les remparts me rappelaient ceux de ma petite ville (120).
Là je fus saisi d’un mal étrange et terrible, j’eus des rêves effrayants et je m'’alitai trois mois, sans pouvoir dormir une seconde, malgré le sommeil qui m’accablait, ni prendre d’autre nourriture que de la glace qu’on me mettait dans :a bouche, de dix minutes en dix minutes, jour et nuit.
Les médecins ne me donnaient plus huit jours à vivre (121).
M. Chatrian vint me voir dans cette situation et crut le tour complètement réussi : il m’envoya même des poires et des pêches de son jardin : touchante sollicitude (122).
Cependant, contre toute espérance, à la suite de lavages internes, je me rétablissais lentement et mes médecins, devinant que la nostalgie était la cause première de mes souffrances, m’ayant demandé si j’accepterais de retour-
ner au pays dans le cas où le gouverneur d’Alsace-Lor-
raine m’accorderait cette permission, je répondis : — Oui.
(120) En 1881. Cet établissement à Toul’ eut lieu pour de tout autres motifs.
(121) La maladie d’Erckmann était une forte jaunisse qui mit sa vie en danger.
(122) Interprétation tendancieuse du geste affectueux de Chatrian, et qui nous renseigne sur la façon dont Erckmann
envisage, en 1889, toute la conduite de son ancien collabora- :
teur.