‹ Erckmann et ChatrianChapitre 8 sur 11 · OS · texte numérisé non relu

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,. ,. , . . 4 L'idée seule de revoir mes vieilles montagnes, après dix ans d'absence, m’épanouissait le cœur.

Et la permission étant arrivée, je retournai à Phalsbourg, où ma convalescence fut assez rapide, sans être pourtant complète, car je souffre toujours du cœur; j'ai de la peine à respirer en marchant (123).

Enfin, assis à mon bureau, je me porte assez bien malgré mes soixante-sept ans, et c’est le principal.

Pendant que je me remettais ainsi d’une façon imprévue, M. Chairian dégringolait; il avait donné sa démission de chef de bureau, disant que cette place l’empêchait de déployer touies ses capacités littéraires et lui faisait perdre quinze mille francs par an (124).

Mais ses nouveaux collaborateurs s’étant aperçus bien vite, qu’au point de vue du théâtre et des lettres, M. Chatrian, n’était qu’un zéro en chiffre, ne se contentèrent pas longtemps, comme moi, de sa signature; ils lui demandèrant des marques plus certaines de sa reconnassance (125).

Que fit M. Chatrian? Il les paya sur ma moitié, comme étant ses collaborateurs dramatiques, et s’adjugea l’autre

(123) Début de 1883.

(124) C’est bien pour ces motifs que Chatrian quitta la Compagnie de l’Est en 1884. Erckmann l'en approuva.

(125) Les pièces pour lesquelles Chatrian employa des collaborateurs dont la rétribution donna matière à litige, Madame Thérèse et les Ranzau, remontent à l’année 1882. Il y à donc là un arrangement de la vérité.

LEA, 7 moitié intégralement, en sa qualité de romancier (126), lui qui n’avait jamais écrit une ligne de mes romans.

Ainsi je me trouvais exproprié de mes droits en l’honneur et gloire de M. Chatrian, gentilhomme verrier de Soldatenthal.

Il faut avouer que ce tour valait bien celui du Bourgmestre en bouteille, écrit par Erckmann et traduit par Chatrian, seulement, entre collaborateurs de trente-sept ans, C'était un tour inqualifiable, surtout l’un des deux ayant toujours agi franchement et loyalement à l’égard de l’autre.

Je ne savais absolument rien de ces collaborateurs anonymes, quand un jour, jetant les yeux sur un journal, je lus que la pièce de Myrtille, par Erckmann-Chatrian et Maurice Drack, venait de tomber à plat au théâtre de la Gaîté (127).

Indigné de trouver mon nom accolé à celui d’un incon-

nu, j'écrivis à Chatrian : « Arrive, il est temps! » (128).

Et le lendemain il arrivait, mais tellement défait qu'il me sembla vieilli de vingt ans; il n’osait me regarder

en face et laissait tomber sa tête grise à demi-chauve.

(126) Interprétation d’'Erckmann.

(127) Ce collaborateur n’était donc pas anonyme.

(128) La lettre par laquelle Erckmann exprime son désir de voir Chatrian, ne contient pas même le reflet de cette indignation. Elle est, du reste, une réponse à une lettre de Chatrian, lui faisant connaître le résultat de la première de Myrtille (1885).

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J’avais l'intention de lui dire tout ce que sa conduite m'inspirait de mépris, mais son attitude humiliée, résignée, me remua profondément.

Je me souvins de notre jeunesse, de toutes les épreuves que nous avions subies ensemble et ma colère tomba.

— Voyons! lui dis-je, remets-toi! Myrtille n’est pas une œuvre, n'est-ce pas?

— Oh non, fit-il.

— C’est mon vieux conte de Myrtille que tu as habillé pour la Gaîté?

— Oui!

— Alors, ce n’est rien, ce conte ne pouvait faire une bonne pièce; les éléments manquaient; il fallait créer de nouveaux types, de nouveiles situations. Cette chute est toute naturelle; mais, pourquoi diable, as-tu joint le nom d’Erckmann-Chatrian à celui de Maurice Drack? c’est absurde!

— Il avait presque tout fait, je n’ai pu refuser. — Mais il fallait t’adresser à moi.

— Je te croyais encore malade et je tenais à te ménager.

Que voulez-vous? sa soumission m’attendrissait; j’aurais dû Jui demander ses comptes et le mettre à la porte. Oui! c’est ce qu’il fallait faire.

Eh bien, je le consolais, je lui disais qu’on peut bien avoir une chute après trente ans de succès et que j'allais me remettre à écrire des romans, pour nous relever.

Il se laissa facilement persuader, ne murmurant qu’un mot : Pourvu que tu me conserves, je serai bien heureux!

Mais il ne me dit rien de ses autres collaborateurs, ni de la façon dont il les avait payés sur mes droits d’auteur; la pilule aurait été trop forte : M. Maurice Drack, c'était bien assez pour une fois (129).

Enfin je lui remontai le moral et .‘e lendemain je le reconduisis au tramway, en lui criant : bon courage!

Bientôt après Chatrian m’annonçait qu'il se retirait à Saint-Dié, ne pouvant plus voir le monde parisien en peinture (130).

Puis il revint à Phalsbourg m'apporter tous mes titres de rente dont il avait le dépôt depuis plus de trenté.ans; il m’engagea de les domicilier à Lunéville, pour en toucher les coupons, et de m'acheter un coffre-fort (131).

Je lui signai nature:lement un reçu qu’il empocha en disant : — Maintenant tout est en règle, je n’ai plus rien à toi, je ne veux rien avoir à faire avec tes héritiers, gens

(129) Cette dissimulation tend à faire croire que Chatrian était conscient de la faute qu’il commettait en rétribuant ses collaborateurs sur la part d'Erckmann.

(130) C’est au moment même de l’échec de Myrtille, que Chatrian informa Erckmann de sa décision de quitter Paris.

(131) N’habitant plus Paris, n’ayant plus son coffre-fort à la Compagnie de l’Est, Chatrian remet à Erckmann sa fortune particulière (1* juin 1885). Il continue à s’occuper de leurs revenus littéraires communs.

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avides, rapaces qui ne songent déjà qu’à ta succession. Méfie-toi de ces gens-là (132).

C’est ce qu’il me répétait sans cesse, mais, dans tous les cas, je n’avais pas à me méfier d’eux plus que de lui que je croyais mon ami.

Ce système de dénigrement, il l’avait toujours appliqué, non seulement à ma famille, pour m'en isoler, mais encore à tous nos confrères, même les plus distingués, les traitant d’écrivains immoraux, d’intrigants, d’incapables, etc. (133).

Forcé d'aller, de venir, d’étudier, d'observer, d’écrire, je m’en rapportais à lui sous ce rapport comme sous tous les autres (134).

Depuis, dans ma retraite, ayant fait venir leurs œuvres (135), j'ai reconnu que tous avaient conquis leur

(132) Ce jugement n’était autre que celui d'Erckmann luimême sur les membres de sa famille.

(133) Nous n'avons trouvé aucune trace de pareils jugements dans les lettres de Chatrian. C’est en bloc qu’il condamne le réalisme et le naturalisme. Il ne fréquentait guère, d’ailleurs, que le monde des journaux, plutôt que celui de la littérature, et il se montre pour lui plein de sévérité et de mépris.

(134) Erckmann n’aimait pas de lire « pour ne pas perdre son style », disait-il, En réalité, il préférait « le plaisir d’ima-

giner » à celui de la lecture.

(135) Inexact. Ce ne sont pas des romanciers qu'Erckmann lisait à l’Ermitage, mais des philosophes, notamment Auguste Comte.

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réputation par des qualités éminentes et contribué, pour une large part, à la gloire des lettres françaises.

Quelque temps après sa visite, M. Chatrian m’écrivil de Saint-Dié que ne pouvant plus surveiller mes affaires à Paris, je ferais bien de nommer un fondé de pouvoirs qui s’en chargerait à sa place (136).

Nous n’avions vendu à notre éditeur Hetzel que la première série de nos contes et romans; la seconde nous restait donc.

En outre, nous étions encore associés de Péditeur pour les contes et romans nationaux et popu'aires dont il conservait en magasin un stock considérable.

M. Chatrian me proposa de lui vendre ce stock, attendu, : disait-il, que ne m'étant jamais occupé de vérification de librairie, je serais fort embarrassé de m'en tirer, s’il venait à mourir.

J’y consentis et la vente eut lieu (137).

De mon côté je lui fis la proposition de nommer'aussi pour les volumes à trois francs et la perception de nos droits d'auteurs dramatiques un fondé de pouvoirs. Mais sur ce point il ne m’a jamais répondu.

(136) Inexact. Ce n’est pas à ce moment, ni par Chatrian, que fut posée cette question. |

(137) C’est la convention de 1884. Elle ne vendait rien à Hetzel, mais substituait au partage des bénéfices, après chaque édition, un droit de tant par exemplaire qu'Erckmann-Chatrian pouvait toucher tout de suite, dès la vente du volume.

Finalement, je lui déclarai que j'allais charger mon neveu, Alfred Erckmann, commerçant à Paris, de se mettre en rapport avec l’éditeur Hetzel et la Société des

auteurs et compositeurs dramatiques, comme mon représentant (138).

M. Chatrian, voyant alors que ma résolution était bien arrêtée, et que mon représentant, homme d’affaires intelligent, découvrirait à première vue, en parcourant la comptabilité de l’agence dramatique, la façon dont il avait payé ses collaborateurs anonymes à mes dépens, prit le parti de se dénoncer lui-même pour conserver au moins en justice la faculté d’arguer de sa bonne foi en cas de procès.

C’est ce qu’il fit, le 13 mars 1887, par une lettre dont voici le passage essentiel, très significatif :

« Pour les pièces que j'ai faites seul, avec un colla- -borateur qui ne signait pas (Madame Thérèse et les Rantzau) j'ai prélevé la part de ce confrère sur la seconde moitié des recettes, après avoir prélevé la première moitié pour mon propre compte. Ai-je eu tort, ai-je eu raison?

« Au point de vue de la justice, cela ne fait pas le « moindre doute. Ayant été seul à la peine, au travail, « aux amertumes (il entendait sans doute parler des sif- « flets), j'avais le droit de prendre ma moitié d’abord,

(138) C’est à ce moment seulement, en 1886, que cette proposition fut faite par Erckmann. Il y était invité par l’état de santé de Chatrian, son absence de Paris et par quelques difficultés survenues avec Hetzel fils, qui avait succédé à son père,

« et de payer sur l’autre moitié le confrère qui avait « remplacé dans la mesure de ses forces mon collabora- « teur absent. Le contraire serait absurde; je crois donc avoir eu raison. Mais où j'avais tort, et je le reconnais, c'était de faire cela sans t’en prévenir. Là j’ai commis une faute...

Vous entendez bien : « Je crois donc avoir eu raison, mais où j'avais tort, et je le reconnais, c'était de faire cela sans t’en prévenir... »

S'il m’en avait prévenu, je n’aurais pas été absent, il n’aurait pas eu besoin d’autres collaborateurs que moi; es pièces n’auraient pas été plates, vulgaires, mal charpentées, mal écrites, on ne les aurait pas sifflées, et, par conséquent, il n’aurait pas été réduit à la dure nécessité d’adjuger à ses collaborateurs anonymes une part de mes droits d'auteur, sans m’en prévenir.

Que voulait-il en définitive?

Il voulait m’éliminer, il voulait me prêter son rôle à lui pendant trente-sept ans, me faire passer pour son parasite et s’écrier, à la fin dé la pièce, comme certain personnage tragique de la comédie humaine :

La maison est à moi, je le ferai connaître! (139).

(139) Je ne crois pas à la vérité de cette interprétation par Erckmann de la conduite de Chatrian. Je crois plutôt à des besoins d’argent de celui-ci, coïncidant avec une diminution de l’équilibre de ses facultés, et avec la maladie d’Erckmann

(1882) qui mettait celui-ci dans Pimpossibilité de RÉOPUIES SG roman annuel,

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Cette missive, me découvrant tout-à-coup à quel homme j'avais remis mes intérêts pendant tant d'années, je n’y répondis pas, étant trop indigné (140); je l’envoyai à * M. Alfred Erckmann, à Paris, le priant de consulter un avocat sur ce point de droit.

Il le fit; puis, s'adressant à mon ex-collaborateur, il lui demanda si, pour l’honneur du nom d’'Erckmann- Chatrian, il ne vaudrait pas mieux soumettre la question à l’arbitrage d’un homme de loi, que de la porter devant les tribunaux (141), proposition que M. Chatrian se hâta d'accepter.

Il est faux que M. Chatrian m'ait jamais proposé de soumettre notre différend à la Société des gens de lettres, ni à celle des auteurs et compositeurs dramatiques, comme l’affirme M. Auguste Georgel; je n’aurais pas demandé mieux.

Les hommes composant ces sociétés, étant gens d’honneur, n’auraient pas été tendres pour un confrère déclarant lui-même avoir disposé du bien d’un autre sans J’en prévenir; le seul énoncé de ce fait eut suffi pour me donner gain de cause.

- Il est également faux que j’aie voulu m’emparer de l’œuvre littéraire d'Erckmann-Chatrian, en compensation des sommes qui m’avaient été soustraites; voici ce que l'arbitre m’écrivait à ce sujet, le 13 avril 1887 :

(140) L'amitié d'Erckmann pour Chatrian se trouvait très affaiblie dès avant cette révélation.

(141) Il n’a pas été question de tribunaux à ce moment,

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