‹ Erehon, ou, De l'autre côté des montagnesChapitre 10 sur 126 · DANS LE HANGAR A LAINE · texte numérisé non relu

DANS LE HANGAR A LAINE

Enfin on fit la tonte ; et parmi les tondeurs se trouvaient un vieil indigène qu'on avait surnommé Chovvbok, bien que son véritable nom fût, je crois, Kahabuka. C'était une espèce de chef mdigène ; il savait un peu l'anglais, et il était très bien avec les missionnaires. Il ne travaillait pas comme tondeur avec les autres, mais il faisait semblant d'aider dans les cours, son but véritable étant de se faire donner des grogs, qu'on distribue libéralement à l'époque de la tonte. On ne lui en donnait pas beaucoup, car il avait une tendance à se mon" trer méchant quand il était ivre ; et il ne lui en fallait pas beaucoup pour le devenir. Cependant on lui en donnait de temps en temps, et, si on avait envie de le faire parler, c'était le meilleur moyen qu on pût employer avec lui. L'idée me vint de le questionner, et de tirer de lui tous les renseignements que je pourrais ; et je la mis à exécution. Tant que je ne l'interrogeai que sur les premières chaînes tout alla bien. Il n'y était jamais allé, mais les traditions de sa tribu voulaient qu'il n'y eût là aucun pays propre à l'élevage ; rien, en réalité, que des maquis et quelques vallées qui servaient de lits à des torrents. Il était très difficile d'y aller. Pourtant il y avait des passages : Un, par exemple, en remontant notre propre fleuve, mais non pas directement en suivant son lit, car le goulet était impraticable. Chowbok n'avait jamais vu personne qui y fût allé. N'y avait-il donc pas assez de terres de ce côté-ci ? Mais quand j'en vins à la chaîne principale, il changea soudain de contenance. Il parut mal à son aise, et se mit à tergiverser et à se dérober. J'eus vite fait de comprendre que là-dessus aussi sa tribu avait des traditions. Mais aucun effort, aucune flatterie, ne put lui en arracher une syllabe. A la fin, je fis allusion au grog, et bientôt il feignit de consentir. Je lui en donnai. Mais dès qu'il l'eût bu, il fit semblant d'être ivre, puis s'endormit, ou me fit croire qu'il dormait : j'eus beau lui donner des coups de pied, il ne bougea pas.

J'étais furieux, car je m'étais privé de mon grog sans avoir rien pu tirer de Chowbok. Aussi le lendemain je résolus de le faire parler avant de lui en donner, ou sinon, de ne pas lui en donner du tout. Aussi,

EREWHON

quand la nuit vint et tandis que les tondeurs, Touvrage lâché, mangeaient leur souper, je mis ma part de rhum dans un pot de fer-blanc, et fis signe à Chowbok de me suivre dans le hangar à laine. Il ne se fit pas prier et se glissa à ma suite sans que personne eût observé notre manège. Quand nous fûmes sous le hangar, nous allumâmes une chandelle de suif, et, l'ayant fichée dans le goulot d'une vieille bouteille, nous nous assîmes sur des ballots de laine et nous mîmes à fumer. Un hangar à laine est un lieu où l'on est au large, et qui est construit sur un plan à peu près semblable à celui des cathédrales, avec deux ailes latérales remplies de stalles pour les moutons ; une grande nef à l'extrémité de laquelle travaillent les tondeurs ; et un espace encore au delà ,aménagé pour les trieurs et les emballeurs. Cela me donnait toujours une agréable sensation d'antiquité (chose précieuse dans un pays neuf), bien que je ne fusse pas sans savoir que le plus ancien des hangars à laine de la colonie n'avait guère plus de sept ans, et que celui-ci n'avait que deux ans, d'existence. Chowbok fit comme s'il s'attendait à recevoir son grog tout de suite, bien que tous deux nous sûmes parfaitement ce que désirait chacun de nous, et que nous étions en train de jouer une partie l'un contre l'autre : lui pour un grog et moi pour des renseignements.

Le combat fut rude. Pendant plus de deux heures il avait essayé de me faire lâcher prise en me racontant des mensonges que je n'avais pas crus. Durant tout ce temps -là, nous avions lutté moralement corps à corps, et nous n'avions pas remporté le moindre avantage l'un sur l'autre. A la fin, pourtant, je devins certain qu'il céderait et qu avec un peu de patience encore, je lui arracherais son secret. Comme, par un jour froid d'hiver, quand on a battu le beurre (ainsi que j'ai eu à le faire plus d'une fois) et qu'on l'a battu en vain, sans qu'il donne aucun indice de sa formation, enfin on comprend, au son, que la crème s est engourdie, et puis tout d'un coup le beurre apparaît formé ; c est ainsi que j'avais battu Chowbok jusqu'au moment où je m'aperçus qu il était arrivé, pour ainsi dire, à l'engourdissement, et qu'en continuant à le presser doucement et fermement j'aurais la victoire. Tout à coup, sans un mot d'avertissement, il roula deux ballots de laine (il était très vigoureux) au milieu du plancher, et, par-dessus, il en plaça un autre en travers. Il saisit un sac vide, se le jeta sur les épaules comme un manteau, sauta sur le tas de ballots, et s'y assit. En un instant tout son être fut transformé. Ses épaules remontantes tombèrent; il mit ses pieds l'un contre l'autre, les chevilles et les oiteils se tou-

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