‹ Erehon, ou, De l'autre côté des montagnesChapitre 11 sur 126 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

chant ; il se colla les bras le long du corps, les mains à plat sur ses cuisses ; il leva très haut la tête et la tint très droite, tandis que ses yeux regardaient fixement devant lui ; mais il grimaçait horriblement, et l'expression de sa figure était véritablement démoniaque. Même dans ses meilleurs moments, Chowbok était fort laid, mais à cet instantlà il dépassa toutes les limites concevables de la hideur. Sa bouche s'élargit presque d'une oreille à l'autre, avec un rictus affreux qui découvrait toutes ses dents ; ses yeux, tout en restant parfaitement fixes, lançaient des éclairs, et son front se plissait avec une effroyable expiession de méchanceté.

Je crains que cette description n'ait rendu que le côté ridicule de son aspect ; mais le ridicule et le sublime se touchent, et la grotesque et infernale grimace de Chowbok approchait du sublime, et l'atteignait peut-être. J'essayai d'en rire, mais je sentis une espèce d'horreur courir à la racine de mes cheveux et par tout mon corps tandis que je le regardais en me demandant ce qu'il pouvait bien vouloir me faire entendre. Il demeura ainsi pendant une minute environ, tout droit sur son séant, immobile comme une statue, et faisant cette affreuse grimace. Puis, d'entre ses lèvres, sortit un sourd gémissement pareil à celui du vent et qui montait et descendait par gradations infiniment petites, pour s'enfler presque en un cri ; puis le son s'affaiblit et se perdit. Après quoi Chowbok sauta du haut des ballots et leva ses deux mains en écartant ses doigts, comme pour me dire « Dix ». Mais je ne compris pas alors.

Je demeurai béant d'étonnement. Chowbok roula les ballots à leur place, très vite, et se tint devant moi tout frissonnant, comme rempli d'une grande terreur. L'horreur se lisait sur ses traits — cette fois-ci malgré lui, — comme si c'eût été l'épouvante fiaturelle d'un homme qui vient de commettre un crime inouï contre des puissances inconnues et surhumaines. Il secouait la tête et jabotait, et plusieurs fois il désigna du doigt la direction des montagnes. Il ne voulut pas même tremper les lèvres dans le grog, mais, au bout de quelques secondes, il courut à la porte du hangar et s'enfuit dans le clair de lune. On ne le revit plus que le lendemain à l'heure du souper. 11 s'y présenta d'un air de chien couchant, et plein d'une déférence abjecte à mon égard.

Je n'avais pas la moindre idée de ce qu'il avait voulu me faire comprendre. Comment aurais-je pu en avoir la moindre idée ? Tout ce dont j'étais certain, c'est qu'il avait une idée qui, pour lui, était vraie

EREWHON

et terrible. Pour moi, c'était assez que je crusse qu'il m'avait communiqué le meilleur de sa science, et même toute sa science. Cette pensée enflammait mon imagination plus que s'il m'avait raconté, pendant des heures, des histoires compréhensibles. Je ne savais pas ce que les grandes chaînes neigeuses pouvaient receler, mais je ne pouvais, désormais, douter que ce devait être quelque chose qui valait la peine d'être découvert.

Pendant les quelques jours qui suivirent, je tins Chowbok à distance, et ne laissai voir aucune envie de l'interroger davantage. Quand je lui adressais la parole, ]e l'appelais Kahabuka, ce qui le flattait beaucoup. Il semblait avoir pris peur de moi, et agissait comme un homme qui aurait été en mon pouvoir. Et comme j'avais pris la résolution de partir à la découverte dès que la tonte serait hnie, je me dis que ce serait une bonne idée que d'emmener Chowbok avec moi. Je lui annonçai donc que j'avais résolu de faire une tournée d'exploration de quelques jours dans la première chaîne, et qu'il y viendrait aussi. Je lui promis qu'il aurait un grog tous les soirs, et je mis en avant la possibilité de trouver de l'or. Je ne dis rien de la grande chaîne, parce que je savais qu'il aurait peur. Je tâcherais de l'emmener aussi loin que possible en remontant notre fleuve, et de pousser jusqu'à sa source. Alors je continuerais tout seul le voyage, si je m'en sentais le courage ; sinon je reviendrais avec Chowbok. Ainsi, aussitôt que la tonte fut achevée, et la laine expédiée, je demandai un congé et l'obtins. J'achetai aussi un cheval de somme et un bât, afin de pouvoir emporter beaucoup de vivres, des couvertures, et une petite tente. Je monterais mon cheval et chercherais des gués pour passer le fleuve ; Chowbok suivrait et mènerait le cheval de somme, sur le dos duquel il passerait aussi les gués. Mon maître me laissa prendre du thé et du sucre, du biscuit de mer, du tabac et du mouton salé, avec deux ou trois bouteilles de bonne eau-de-vie ; car, maintenant que la laine était partie, de grandes quantités de provisions reviendraient sur les chariots vides.

Tout étant prêt enfin, et tous les ouvriers de la station étant venus pour nous voir partir, nous nous mîmes en route, pas très longtemps après le solstice d'été de 1870.

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