CHAPITRE XXIV
matières combustibles que son corps a exécrétées, et celle qu on obtiendrait encore en brûlant son corps après sa mort, équivaudraient exactement à la chaleur qu'on obtiendrait en brûlant autant de nourriture qu'il en a mangé pendant sa vie, plus une quantité de combustible qui dégagerait autant de chaleur que son corps brûlé aussitôt après sa mort. » (Je ne sais pas comment il s'y est pris pour découvrir cela, mais c'est un homme de science). Eh bien, est-ce une objection contre la vitalité future des machines, de dire qu'elles sont actuellement, — c'est-à-dire dans leur enfance, — aux ordres d'êtres qui, par eux-mêmes, sont incapables de produire de l'énergie mécanique?
« Toutefois le point le plus important à considérer parmi tous ces symptômes alarmants, c'est que tandis que les animaux n'étaient autrefois que les estomacs des machines, nombreuses sont aujourd'hui les machines qui ont un estomac à elles, et absorbent elles-mêmes leur nourriture. C'est là un grand pas de fait sur la route qui les mènera, non pas peut-être à la vie animée, mais à un état qui y ressemblera tellement qu'il ne sera pas beaucoup plus différent de notre propre vie, que la vie des animaux ne l'est de celle des végétaux. Et, encore que l'homme puisse demeurer, sous certains rapports, un être supérieur, cela n'est-il pas conforme à la manière d'agir ordinaire de la nature, qui laisse certaines supériorités à des animaux qui ont été, somme toute, depuis longtemps dépassés? N'a-t-elle pas permis à la fourmi et à l'abeille de rester supérieures à l'homme par l'organisation de leurs communautés et par leurs institutions sociales? à l'oiseau de garder la supériorité dans la navigation aérienne? au poisson la supériorité pour la nage? au cheval la supériorité pour la force et la vitesse? et au chien celle de l'abnégation?
« Quelques personnes avec qui j'ai causé de ces choses m'ont dit que les machines ne pourraient jamais atteindre à l'existence animée ou quasi -animée, vu qu'elles n'ont pas de système de reproduction, et qu'il semble probable qu'elles n'en auront jamais. Si on veut dire par là qu'elles ne peuvent pas se marier, et que nous n'aurons jamais le spectacle d'une union féconde entre deux locomotives, avec leurs petits jouant devant la porte du hangar (si vif que soit notre désir de contempler ce spectacle), je l'admets bien volontiers. Mais cette objection ne va pas très loin. Personne ne peut s'attendre à ce que tous les caractères des organismes actuellement existants soient exactement répétés chez une forme toute nouvelle de la vie. Le système de reproduction des animaux diffère considérablement de celui des
EREWHON
végétaux, et pourtant l un et l'autre sont des systèmes reproducteurs. La nature serait-elle par hasard arrivée au bout de ses phases dans cet ordre de puissance?
« Certes, si une machine est capable de reproduire systématiquement une autre machine, nous avons le droit de dire qu'elle possède un système reproducteur. Et qu'est-ce qu'un système reproducteur, sinon un système qui a pour fin la reproduction? Et combien de machines y a-t-il qui n'aient pas été reproduites systématiquement par d'autres machines? « Mais, » direz vous, « c'est l'homme qui les fait se reproduire ^\ Je l'admets ; pourtant, n'est-ce pas les insectes qui font se reproduire beaucoup de plantes, et est-ce que des familles entières de plantes ne disparaîtraient pas si leur fertilisation cessait de se fsire par une classe d'agents qui leur sont absolument étiangers? Y a-t-il quelqu'un qui puisse prétendre que le trèfle rouge n'a pas de système de reproduction parce que le bourdon (et le bourdon seul) doit servir d'entremetteur pour qu'il puisse se reproduire? Personne. Le bourdon fait partie du système reproducteur du trèfle. Chacun de nous est sorti d'animalcules infiniment petits, dont l'identité était entièrement distincte de la nôtre, et qui se comportaient selon leur espèce sans se préoccuper le moins du monde de ce que nous pourrions penser. Ces petites créatures font partie de notre propre système reproducteur ; et pourquoi ne ferions-nous pas partie de celui des machines?
« Mais les machines qui reproduisent des machines ne reproduisent pas des machines de la même espèce qu elles. Un dé à coudre peut être fait par une machine, mais il n'est pas, et ne sera jamais, fait par un dé. Mais là encore, si nous interrogeons la nature, nous trouverons une quantité d'analogies qui nous montreront qu'un système de reproduction peut fonctionner parfaitement sans que la chose reproduite soit de la même espèce que celle qui l'a produite. Les créatures qui se reproduisent chacune selon son espèce sont très rares ; elles reproduisent quelque chose qui possède le pouvoir latent de devenir l'être que ses parents étaient. Ainsi le papillon pond un œuf, lequel œuf p(rut devenir une chenille, laquelle chenille peut devenir une chrysalide, laquelle chrysalide peut devenir un papillon. Et bien que je reconnaisse volontiers que l'on ne peut pas dire que les machines aient jusqu'à présent rien de plus que les rudiments d'un vrai système reproducteur, ne venons-nous pas de voir qu'elles n'ont acquis que très récemment les rudiments d'une bouche et d'un estomac? Et ne peuvcnt-cUes pas faire dans le sens de la vraie reproduction un pas