CHAPITRE XXIV
s'imagine) : mais dès qu'il cesse de se sacrifier complètement au progrès des machines, c'est-à-dire s'il encourage les bonnes et détruit les méchantes, il est laissé en arrière dans la course de la concurrence industrielle, et cela signifie pour lui qu'il se prépare beaucoup d'ennuis de toutes sortes, et peut-être, qu'il va périr.
« Ainsi donc même de nos jours les machines ne servent qu'à condition d'être servies, et ce sont elles qui dictent les clauses du contrat ; et dès que nous cessons de remplir ces clauses elles bronchent, et tantôt elles se réduisent elles-mêmes en miettes avec tous ceux qu'elles peuvent atteindre, tantôt elles se mettent à bouder et refusent absolument de rien faire. Combien d'hommes actuellement vivent dans un état d'esclavage à l'égard des machmes? Combien passent toute leur vie, du berceau à la tombe, à les soigner nuit et jour? N'est-il pas évident que les machines gagnent du terrain sur nous, si nous songeons au nombre toujours croissant de ceux qu'elles réduisent en esclavage, et de ceux qui se consacrent de toute leur âme à l'avancement du royaume mécanique ?
« La machine à vapeur absorbe de la nourriture et l'assimile au moyen du feu, exactement comme fait l'homme. Elle entretient sa combustion par l'air, exactement comme fait l'homme. Elle a, ainsi que l'homme, une pulsation et une circulation. J'admets que jusqu à présent le corps de l'homme est, des deux, celui qui est le plus mobile en tous sens ; mais aussi bien le corps de l'homme est beaucoup plus ancien. Donnez seulement à la machine à vapeur la moitié du temps que l'homme a eu pour se développer, faites-la profiter indéfiniment de notre aveuglement actuel, — et jusqu'où ne la verrons-nous pas aller avant qu'il soit longtemps?
« Sans doute, il y a certaines fonctions de la machine à vapeur qui ne se modifieront pas pendant des myriades d'années ; qui existeront peut-être encore lorsque l'usage de la vapeur aura été remplacé par autre chose. Par exemple le piston, le cylindre, la roue motrice et le balancier, et quelques autres parties de la machine seront probablement permanentes, exactement comme nous voyons que l homme partage avec un grand nombre des animaux inférieurs les mêmes modes de manger, de boire et de dormir. Ils ont des cœurs qui battent comme les nôtres, des veines et des artères, des yeux, des oreilles. Tout comme nous, ils soupirent pendant leur sommeil, et pleurent, et bâillent. Ils connaissent leurs enfants. Ils éprouvent du plaisir et de la douleur, de l'espérance, de la crainte, de la colère et de la honte.
EREWHON
Ils ont de la mémoire et des pressentiments ; ils savent qu'ils mourront si certaines choses leur arrivent, et ils craignent la mort autant que nous. Ils se communiquent leurs pensées et quelques-uns d'entre eux agissent volontairement de concert. On n'en finirait pas d'énumérer tous les points de ressemblance : je m'y suis arrêté parce que certams pourraient dire que, puisque la machme à vapeur ne semble pas devoir se perfectionner dans ses principaux organes, il n'est pas probable qu'elle se modifie beaucoup désormais. Hélas, cela est trop beau pour être vrai. Elle se modifiera, et s'adaptera a une infinie variété de buts, tout aussi bien que l'homme s'est modifié au point de dépasser les brutes en habileté.
« En attendant, le chauffeur est à peu près l'équivalent, pour sa machine, de ce qu'un cuisinier est pour nous. Voyez aussi les mineurs, les porions, les marchands de charbon et les trains de charbon et les hommes qui les conduisent, et les navires qui transportent le charbon, — quelle armée de serviteurs les machines emploient ! N'est-il pas probable qu'il y a plus d'hommes occupés a soigner les machines qu'à soigner les hommes? et ne pourrait-on pas dire que les machines se nourrissent « à l'homme »? Ne sommes-nous pas en train de créer les êtres qui doivent nous succéder dans la suprématie terrestre, en perfectionnant tous les jours la beauté et la précision de leur organisme, et en leur donnant chaque jour cette puissance qui se règle elle-même et qui agit d'elle-même et qui finira par valoir mieux que n'importe quelle intelligence ?
« Quelle nouveauté c'est pour une machine que de se nourrir ! La charrue, la bêche et le tombereau sont obligés de se nourrir par l'intermédiaire de l'estomac d'un homme ; le combustible qui les met en mouvement doit brûler dans le fourneau d'un homme, ou de chevaux. L'homme est obligé de consommer du pain et de la viande pour pouvoir bêcher ; le pain et la viande sont les combustibles qui font marcher la bêche. Si un tombereau est tiré par des chevaux, sa puissance est alimentée par de l'herbe ou par des fèves ou de l'avoine qui, étant consumées dans le ventre des bêtes de trait, leur donnent le pouvoir de travailler : sans ce combustible le travail cesserait, comme une machine à vapeur s'arrêterait si ses foyers s'éteignaient.
« Un homme de science a démontré « qu'aucun animal n'a le pouvoir de produire de l'énergie mécanique, mais que tout le travail accompli au cours de sa vie par un animal quelconque, et toute la chaleur qu'il a dégagée et toute la chaleur qu'on obtiendrait en brûlant toutes les