CHAPITRE XXIV
aussi grand que celui qu'elles viennent de faire dans la direction de la vraie nutrition? Il se peut que ce système, une fois développé, n'emploie dans bien des cas, que des mtermédiaires. Certaines classes de machines peuvent être seules fécondes, tandis que d'autres accompliront d'autres fonctions dans le monde mécanique, exactement comme la grande majorité des fourmis et des abeilles n'ont rien à voir avec la continuation de leur espèce, mais n'ont pour fonctions que de recueillir et d'emmagasiner de la nourriture, sans songer a se reproduire. On ne peut pas s'attendre à ce que la ressemblance soit complète ni même à peu près complète. Elle ne l'est certes pas pour le moment, et ne le sera probablement jamais. Mais ne voyons-nous pas assez d'analogies déjà pour envisager l'avenir avec inquiétude, et pour que nous nous fassions un devoir d'arrêter le mal pendant qu'il en est encore temps? Les machines peuvent, jusqu'à un certain point, engendrer des machines de toute espèce, si différentes soient-elles d'elles-mêmes. Chaque espèce de machine aura probablement ses reproducteurs mécaniques spéciaux et les plus hautement organisées devront leur existence à un grand nombre de parents, et non pas à deux seulement.
« Ce qui nous trompe, c'est que nous considérons toute machine compliquée comme un objet unique. En réalité c'est une cité ou une société dont chaque membre est procréé directement selon son espèce. Nous voyons une machine comme un tout, nous lui donnons un nom et 1 individualisons ; nous regardons nos propres membres et nous savons que leur combinaison forme un individu qui est sorti d'un unique centre d'action reproductrice. Mais cette conclusion est antiscientifique, et le simple fait que jamais une machine à vapeur n'a été faite par une autre ou par deux autres machines de sa propre espèce ne nous autorise nullement à dire que les machines à vapeur n'ont pas de système reproducteur. En réalité chaque partie de quelque machine à vapeur que ce soit, est procréée par ses procréateurs particuliers et spéciaux, dont la fonction est de procréer cette partie-là, et celle-là seule, tandis que la combinaison des parties en un tout forme un autre département du système reproducteur mécanique, qui est quant à présent d'une complexité extrême, et difficile à voir dans son ensemble.
« Il est complexe quant à présent, mais combien plus simple et plus intelligemment organisé ne peut-il pas devenir dans une durée de mille années ? ou de vingt mille années ? Car l'homme, pour le moment, croit que c'est son intérêt qu'il poursuit, et il dépense une somme incal-
EREWHON
culable de temps et de labeur et d'intelligence à perfectionner davantage chaque jour la race des machines. Déjà il a réussi à faire bien des choses qui autrefois auraient passé pour irréalisables, et il semble qu'il n'y ait aucune limite aux résultats que peuvent amener des perfectionnements accumulés, si nous laissons les machines descendre en se modifiant de génération en génération. Il ne faut jamais oublier que le corps de l'homme est ce qu'il est parce qu'il a été façonné peu à peu jusqu'à atteindre sa forme actuelle, par les vicissitudes de beaucoup de millions d'années, mais que son organisme ne s'est jamais perfectionné avec la millième partie de la rapidité avec laquelle l'organisme des machines est en train de se perfectionner. C'est là ce qu'il y a de plus inquiétant dans cette affaire, et il faut qu'on me pardonne d y revenir si souvent.»