‹ Erehon, ou, De l'autre côté des montagnesChapitre 102 sur 126 · CHAPITRE VINGT-CINQUIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE VINGT-CINQUIÈME

LE LIVRE DES MACHINES (Fin)

Ici se plaçait une très longue et intraduisible digression sur les différentes races et familles de machines alors existantes. S'efforçant d'étayer sa théorie de nouveaux arguments, l'auteur montrait les ressemblances qui existaient entre des machines de catégories tout à fait différentes, ressemblances qui pouvaient prouver qu'elles descendaient d'un ancêtre commun. Il divisait les machines en genres, sousgenres, espèces, variétés, sous-variétés, et ainsi de suite. Il démontrait l'existence de liens de parenté entre des machines qui semblaient n'avoir pas grand'chose en commun et prouvait qu'un bien plus grand nombre de ces liens avaient existé, mais qu'ils avaient disparu par la suite. Il faisait remarquer les tendances vers le retour au type primitif, et la présence chez bien des machines d'organes rudimentaires imparfaitement développés et complètement inutiles, mais qui servaient à indiquer que ces machines descendaient d'un ancêtre auquel cet organe était réellement utile. Je remis à plus tard la traduction de cette partie du traité qui, entre parenthèses, était bien plus long que tout ce que j'ai transcrit ici. Par malheur je quittai Erewhon avant d'avoir pu me remettre à ce travail, et bien que j'aie sauvé ma traduction et mes autres papiers au péril de ma vie, j'ai été obligé d'abandonner l'original. Ce fut un crève-cœur pour moi ; mais ce sacrifice me permit de gagner dix minutes d'un temps infiniment précieux, sans lequel nous aurions infailliblement péri, Arowhéna et moi.

Il me revient en mémoire un incident qui se rapporte à cette partie du traité. Le savant qui me le donna me pria de lui montrer ma pipe. Il l'examina avec soin, et quand il en vint à la petite protubérance qui se trouve sous le fourneau, il parut extrêmement satisfait et s'écria que ce devait être un organe rudimentaire. Je lui demandai ce qu'il entendait par là.

« Monsieur », répondit-il, « cet organe est identique au rebord qui se trouve sous une tasse. Ce n'est qu'une autre forme du même organe. Sa fonction doit avoir été d'empêcher la chaleur de la pipe de marquer la table sur laquelle elle était posée. Vous verriez, s» vous consultiez

EREWHON

l'histoire des pipes, que dans les premiers spécimens, cette protubérance était d'une forme différente de ce qu'elle est mamtenant. Elle a dû être large d'en bas et plate, de telle sorte que la pipe pendant qu'on la fumait avait son fourneau appuyé sur la table et ne la salissait pas. L'usage et le défaut d'usage ont dû jouer leur rôle et ont réduit cet organe à son état rudimentaire actuel. Je ne serais pas surpris, monsieur, si à la longue cet organe se modifiait encore davantage et prenait la forme d'une feuille ornementale, ou même d'un papillon ; tandis que dans certains cas il disparaîtrait complètement. »

A mon retour en Angleterre, je me renseignai sur ce point, et je vis que l'archéologue érewhonien ne s'était pas trompé.

Mais pour en revenir au Livre des Machines, ma traduction reprend au passage que voici :

« Qui nous empêche d'imaginer que si, au cours de la période géologique la plus ancienne, quelque forme primitive de la vie végétale avait eu le pouvoir de raisonner sur la vie naissante des animaux qui commençait alors à se développer parallèlement à la vie végétale, cette plante ne se serait-elle pas crue bien fine si elle avait conjecturé qu'un jour les animaux deviendraient de véritables plantes? Et pourtant serait-ce là une erreur plus grande que celle que nous commettrions si nous nous figurions que, parce que la vie des machines est toute différente de la nôtre, il n'est par conséquent pas possible que la vie puisse se perfectionner autrement que sous la forme humaine? ou que, parce que la vie mécanique est extrêmement différente de la nôtre, elle n'est par conséquent pas une véritable vie?

« Mais on m'a fait cette objection : « Admettons qu'il en soit ainsi, et que la machine à vapeur ait une force qui lui soit propre. Mais à coup sûr, personne n'osera prétendre qu'elle possède une volonté propre ». Hélas, si nous regardons les choses d'un peu plus près, nous verrons que cette objection n'empêche nullement qu'on ne puisse considérer la machine à vapeur comme un des rudiments d'une nouvelle phase de la vie. Y a-t-il quelque chose au monde, ou dans les mondes au-delà de celui-ci, qui possède une volonté propre? Oui : l'Inconnu, et l'Inconnaissable, seul.

« L'homme est la résultante et l'explication de toutes les forces qui lui ont été appliquées, soit avant, soit après sa naissance. A chaque instant, son action dépend uniquement de sa constitution et de l'inl 'intensité et de la direction des différentes influences auxquelles il est et a été soumis. Quelques-unes se contrarieront sans doute, mais

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