CHAPITRE XXV
il agira selon ce qu'il est par nature, et selon la façon dont il a été agi, et dont il est actuellement agi de l'extérieur, aussi régulièrement et aussi inévitablement que s'il était une machine.
« En général nous n'admettons pas cela, parce que nous ne connaissons pas à fond le tempérament d'un homme donné, ni toutes les forces qui agissent sur lui. Nous n'en voyons qu'une partie, et étant par suite mcapables de découvrir les lois de la conduite humaine, sinon d'une manière très grossière, nous nions qu'elle soit sujette à aucune loi fixe, et nous rendons le hasard, la chance et le destin responsables de presque tout ce qui constitue le caractère et les actions d'un homme. Mais ce ne sont là que des mots, grâce auxquels nous évitons d'avouer notre ignorance. Et en réfléchissant un peu, nous verrons que la plus hardie envolée de l'imagination, ou le plus subtil exercice de la raison est aussi certainement la chose qui devait se produire, et la seule chose qui ne pouvait pas ne pas se produire, dans le moment où elle se produit, que l'est aussi la chute d'une feuille morte, quand le vent la détache de l'arbre.
« Car l'avenir dépend du présent, et le présent (dont l'existence n'est admissible que grâce à un de ces petits compromis dont la vie humaine est remplie, car en réalité il n'est fait que d'ernprunts sur le passé et sur l'avenir), le présent dis-je, dépend du passé ; et le passé est inchangeable. La seule raison qui nous empêche de voir l'avenir aussi clairement que le passé, c'est que nous connaissons trop peu notre véritable passé et notre véritable présent. Ce sont là des objets trop grands pour nous ; saris quoi l'avenir, dans tous ses plus petits détails, s'étalerait devant nos yeux, et la netteté avec laquelle nous verrions le passé et l'avenir nous ferait perdre notre sentiment du temps présent. Peut-être même serions-nous incapables de distinguer aucun temps. Mais cela est en dehors de mon sujet. Ce que nous savons, c'est que plus le passé et le présent sont connus, et plus il est possible de prédire l'avenir ; et qu'il ne vient à l'idée d'aucun de nous de mettre en doute l'immuabilité de l'avenir dans les cas où il connaît parfaitement le passé et le présent, et où il sait déjà par expérience quelles ont été les conséquences qui ont suivi, dans les occasions précédentes, tel passé et tel présent déterminés : alors, on sait fort bien ce qui va se passer, et on joue là-dessus toute sa fortune.
« Et c'est là un immense avantage, car c'est le fondement sur lequel la morale et la science reposent. La certitude que l'avenir n'est pas quelque chose de changeant et d'arbitraire, mais que les mêmes futurs
EREWHON
suivront toujours les mêmes présents, voilà le canevas sur lequel nous traçons tous nos plans, la foi d'après laquelle nous accomplissons tous les actes conscients de notre vie. S'il n'en était pas ainsi, nous serions sans guide, nous n'aurions aucune confiance dans nos actes, et par suite nous n'agirions pas, car nous ne pourrions jamais savoir si les résultats qui suivront notre acte cette fois-ci seront les mêmes que les fois précédentes.
« Qui labourerait ou sèmerait s'il ne croyait pas en l'immuabilité de l'avenir? Qui jetterait de l'eau sur une maison en flammes si l'action de l'eau sur le feu était incertaine? Les hommes ne donnent leur maximum d'effort que lorsqu'ils ont la certitude que l'avenir se montrera contraire à eux s'ils n'ont pas donné leur maximum d'effort. Le sentiment d'une telle certitude fait partie intégrante de la somme des forces qui agissent sur les hommes. C'est sur les individus les meilleurs et les plus moraux qu'elle exerce le plus d'influence. Ceux qui sont le plus persuadés que l'avenir est immuablement lié avec le présent dans lequel est situé leur ouvrage, seront les meilleurs administrateurs de leur présent et ceux qui le cultiveront avec le plus de soin. L'avenir ne peut être qu'une loterie pour ceux qui croient que les mêmes combinaisons peuvent précéder tantôt une certaine série de résultats, et tantôt une autre série. S'ils le croient vraiment, il faut qu'ils spéculent au heu de travailler ; et ce sont ceux-là qui devraient être considérés comme des hommes immoraux. Les autres possèdent le plus puissant stimulant au travail et à la vertu, si leur foi est vraiment vivante.
« Le rapport de tout cela avec les machines n'est pas immédiatement visible, mais il va bientôt le devenir. En attendant, je suis forcé de répondre à quelques-uns de mes amis qui me disent que, bien que l'avenir soit certain en ce qui concerne la matière inorganique, et à certains égards, en ce qui concerne l'homme, toutefois il y a d'autres aspects sous lesquels il ne saurait être considéré comme certain. Par exemple, ils disent que du feu appliqué à des copeaux, et bien nourri d'oxygène, produira toujours une flamme, mais qu'un poltron mis en présence d'un objet effiayant ne donnera pas toujours pour résultat un homme qui s'enfuit. Et pourtant, s'il y a deux poltrons parfaitement semblables de tout point, et qu'ils soient mis en présence dans des conditions parfaitement semblables, de deux objets effrayants qui soient parfaitement semblables, il y a bien peu de gens qui ne s'attendront pas à voir une fuite parfaitement semblable, quand même il