CHAPITRE XXV
s écoulerait mille années entre la première combinaison et sa répétition.
« L'apparence d'une régularité plus grande dans les résultats des combinaisons chimiques que dans ceux des combinaisons humaines provient de notre inhabileté à percevoir les subtiles variations des combinaisons humaines ; combinaisons qui ne sont jamais identiquement répétées. Nous connaissons le feu, nous connaissons les copeaux, mais il n'y a pas deux hommes qui soient ou qui puissent être exactement semblables, et la plus petite différence peut changer toutes les conditions du problème. Il faudrait que nous ayons fait des statistiques infinies de résultats pour que nous puissions arriver à prévoir exactement le résultat des combinaisons futures. Ce qu'il y a d'étonnant même, c'est qu'il y ait autant de certitude qu'il y en a dans les actions humaines. Et en effet, plus nous avançons en âge, et plus sûrs nous sommes de ce que telle ou telle personne fera, étant données telles circonstances ; or, il ne pourrait jamais en être ainsi, si la conduite de l'homme n'était pas influencée par des lois, avec le fonctionnement desquelles l'expérience nous familiarise de plus en plus.
« Si ce qui précède est vrai, il s'ensuit que la régularité avec laquelle les machines agissent ne prouve pas l'absence d'une vitalité en elles, ou tout au moins, de germes qui puissent en se développant inaugurer une nouvelle phase de la vie. En vérité il semblerait au premier abord qu'une machine à vapeur ne peut pas faire autrement que d'avancer si on la place sur une ligne de rails, si sa vapeur est sous pression, et si on fait jouer ses organes de marche ; tandis que l'homme dont la fonction est de la conduire peut, dès qu'il le veut, faire autrement ; ce qui revient à dire qu'une locomotive n'a pas de spontanéité, et ne possède aucune espèce de libre -arbitre, tandis que l'homme possède l'une et l'autre.
« Cela est vrai jusqu'à un certain point. Le conducteur peut arrêter la machine quand il lui plaît, et dès qu'il lui plaît, mais cela ne doit lui plaire qu'à certains endroits qui lui ont été désignés par d'autres hommes, ou dans le cas d'obstacles inattendus qui l'obligent à ce que cela lui plaise. Son bon plaisir n'est pas spontané ; il est entouré d'un invisible chœur d'influences qui font qu'il lui est impossible d'agir autrement que d'une çeule façon. On sait d'avance combien de force doit être donnée à ces influences, exactement comme on sait d'avance combien de charbon et d'eau sont nécessires à la locomotive elle-même. Et ce qu'il y a de curieux, c'est qu'on s'apercevra que les influences mises en œuvre pour le mécanicien sont de la même espèce que celles
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qui sont mises en œuvre pour la loconnotive, c est'à-dire : de la nourrir ture et de la chaleur. Le conducteur obéit à ses chefs peirce qu'il reçoit d'eux nourriture et chaleur, et si ces choses lui sont retirées, ou si on les lui donne en trop petite quantité, il cessera de conduire sa machine, et de même la locomotive cessera de travailler si on ne la nourrit pas suffisamment. La seule différence est que l'homme connaît ses besoins, et que la machine ne témoigne pas (si ce n'est par son refus de travailler) qu'elle les connaît. Mais cette absence de moyens d'expression chez la locomotive n'est pas définitive, et j'ai déjà dit ce qu'il faut en penser.
« En conséquence, une force suffisante étant donnée aux motifs qui conduisent le conducteur, il n'y a jamais ou presque jamais eu d'exemple qu'un homme ait arrêté sa locomotive par pur caprice. Mais cela pourrait se produire, direz-vous. Oui, et il peut arriver aussi que la locomotive déraille. Mais si le mécanicien arrête son train pour quelque motif futile, on s'apercevra, ou bien que la force des influences nécessaires a été mal combinée, ou bien que le conducteur lui-même a été mal combiné, tout comme la machine peut dérailler par suite d'un défaut qu'on n'avait pas soupçonné chez elle. Mais même dans ce cas il n'y aura pas eu acte de volonté : car l'acte aura été engendré par ses causes vraies et à lui particulières. « Volonté » n'est que le terme par lequel l'homme exprime son ignorance des dieux.
« N'y a-t-il donc pas », direz-vous, « une volonté libre chez ceux qui conduisent le conducteur? »
Là-dessus l'auteur se lançait dans un raisonnement obscur que j'ai préféré omettre ; après quoi il reprend ainsi :
« En somme, tout ceci revient à dire que la différence entre la vie d'un homme et la vie d'une machine est une différence plutôt de degré que de nature, encore qu'ils présentent aussi des différences de nature. Un animal est plus préparé à l'inattendu qu'une machine. La machine est moins flexible ; son champ d'action est restreint. Dans sa propre sphère sa force et sa précision sont surhumaines, mais elle se tire fort mal d'un dilemme. Parfois, quand son action normale est troublée, elle perd la tête, et va de mal en pis, comme un dément pris de folie furieuse. Mais ici encore, nous retrouvons la même considération à laquelle nous avons déjà fait appel : c'est-à-dire que les ma* chines sont encore dans l'enfance. Ce ne sont que des squelettes, sans muscles et sans chair.
« A combien de circonstances inattendues l'huître est-elle adaptée?