‹ Erehon, ou, De l'autre côté des montagnesChapitre 105 sur 126 · CHAPITRE XXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXV

A autant de ces circonstance qu'il peut s*eri présenter dans sa sphère, et pas à une seule de plus. C'est le cas des machines. Et c'est aussi le cas de l'homme. La liste des accidents qui arrivent tous les jours à l'homme par suite de son manque d'adaptation est probablement aussi longue que celle des accidents qui arrivent aux machines, et chaque jour leur donne plus de moyens de faire face à l'imprévu. Examinez les étonnants instruments qui sont aujourd'hui incorporés à la locomotive et qui lui servent à se régler soi-même et à rectifier son propre m.ouvement. Regardez de quelle manière elle s'alimente d'huile, indique quels sont ses besoins à ceux qui s'occupent d'elle, et au moyen du régulateur augmente ou diminue l'action de sa propre force. Voyez ce réservoir de force, d'inertie et de moment : le balancier ; ou encore les tampons d'un w^gon. Voyez comme on choisit pour les conserver précisément ceux d'entre ces perfectionnements qui ont pour objet de protéger les machines contre les accidents auxquels elles peuvent se trouver exposées ; concevez une durée de mille siècles, et songez aux progrès accumulés qu'un tel espace de temps amènera, — à moins que l'homme ne se rende compte du péril où il se trouve et de l'effroyable destin qu'il est en train de se préparer lui-même *.

« Ce qu'il y a de malheureux c'est que l'homme a été aveugle si longtemps. La confiance qu'il a eue dans l'usage de la vapeur l'^ induit a croître et à se multiplier. L'abolition soudaine de la vapeur n'aura pas pour effet de nous ramener simplement où nous étions av^nt de l'avoir découverte : il y aura une rupture de tout l'équilibre social et un temps d'anarchie tel qu'on n'en aura jamais vu. Ce sera comme si notre population avait soudain doublé, sans que nous ayons pour la nourrir d'autres ressources que celles que nous avons actuellement.

* Depuis mon retour en Angleterre, j'ai appris que les gens qui vivent dans la familiarité des machines se servent, en parlant d'elles, de beaucoup de mots qui montrent que parmi ces gens-là leur vitalité est reconnue, et qu'un recueil des expressions en usage parmi les mécaniciens ne serait pas moins saisissant qu'instructif. On me dit aussi que presque toutes les machines ont leurs manies et leur tempérament propres ; qu'elles connaissent leurs conducteurs et leurs gardiens, et qu'elles jouent volontiers des tours aux gens qu'elles ne connaissent pas. J'ai l'intention, à la prochaine occasion, de rassembler des exemples, non seulement des expressions en usage chez les mécaniciens, mais encore de toutes les preuves d'intelligence et d'excentricités mécaniques que je pourrai trouver, non que je croie à la théorie du professeur érewhonien, mais à cause de l'intérêt que présente ce sujet.

ËREWHON

L'air que nous replrons n'est guère plus nécessaire a notre vie animale que l'usage des machines, sur lesquelles nous avions compté quand nous accroissions notre population, ne l'est à notre civilisation. Ce sont aussi bien les machines qui agissent sur l'homme et l'ont fait ce qu'il est, que l'homme qui a agi sur les machines, et les a faites ce qu'elles sont. Mais il ne nous reste que cette alternative : ou bien passer dès maintenant par une période de grandes souffrances, ou bien nous voir peu à peu dépasser par nos propres créatures, jusqu'à ce que nous ne soyons plus par rapport à elles, que ce qu'est le bétail de nos champs par rapport à nous. ^

« C'est là qu'est le danger. Car beaucoup paraissent disposés à accepter un avenir aussi honteux. Ils disent : « Même si l'homme devient pour les machines ce que le chien et le chat sont pour nous, il continuera pourtant à vivre et se trouvera probablement mieux à l'état domestique sous la domination bienfaisante des machines, que dans l'état sauvage où il se trouve actuellement .Nous traitons nos animaux domestiques avec beaucoup de bienveillance. Nous leur donnons tout ce que nous pensons devoir leur faire le plus de bien, et il n'y a pas de doute que notre usage de la viande a augmenté leur bonheur plutôt qu'il ne l'a diminué. De même il y a lieu de croire que les machines nous traiteront avec bienveillance, car leur existence dépendra, pour bien des choses, de la nôtre. Elles nous mèneront avec une verge de fer, mais elles ne nous mangeront pas. Elles n'auront pas seulement besoin de nous pour la reproduction et pour l'éducation de leurs jeunes, mais encore pour être à leurs ordres comme domestiques, pour récolter leur nourriture et la mettre à portée d'elles, et pour enterrer leurs morts, ou bien pour retravailler leurs membres morts et en faire de nouvelles formes de la vie mécanique.

« La nature même de la force motrice, qui assure le progrès des machines exclut la possibilité que la vie de l'homme devienne pénible, tout en devenant esclave. Les esclaves sont assez heureux, quand ils ont de bons maîtres ; et du reste ce grand changement n'aura pas lieu de notre temps, ni même dans cent siècles ou mille siècles. Est-il raisonnable de se tourmenter à propos d'une éventualité si éloignée? L'homme n'est pas un animal sentimental lorsque ses intérêts matériels sont en jeu, et bien que çà et là quelque âme ardente, jetant un regard sur elle-même, puisse maudire son destin de ne l'avoir pas fait naître machine à vapeur, cela n'empêche pas que la grande masse des hommes se pliera toujours à tout arrangement par lequel elle obtiendra une

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