CHAPITRE XXV
nourriture meilleure et des vêtements plus chauds à un prix moindre, et qu'elle se gardera bien de céder à une jalousie déraisonnable qui n'aurait pour toute cause que le spectacle d'autres destinées plus brillantes que la sienne.
« La puissance de l'habitude est immense, et cette révolution se fera si lentement, que le sentiment que l'homme a de sa dignité ne sera jamais vivement choqué. Notre esclavage s'approchera de nous sans bruit et à pas imperceptibles ; et il n'y aura jamais, entre les aspirations des machmes et celles des hommes, d'opposition assez forte pour que les deux races en viennent à une guerre ouverte. Entre elles, les machines ne cesseront jamais de se battre, mais elles auront toujours besoin de 1 homme comme de l'être au moyen duquel leurs guerres se feront. Véritablement il n'y a aucune raison d'être inquiet au sujet du bonheur futur de l'homme tant qu'il sera de quelque utilité aux machines. Il se peut qu'il passe au second rang, mais même alors sa situation sera bien meilleure qu'elle ne l'est actuellement. N est-il donc pas à la fois absurde et déraisonnable d'envier nos bienfaiteurs ? Et ne serions-nous pas coupables d'une insigne folie, si nous allions renoncer à des avantages que nous ne pouvons pas obtenir autrement, et y renoncer pour la seule raison qu'ils profitent à d'autres encore plus qu'à nous-mêmes ? »
« Je n'ai rien de commun avec les hommes qui peuvent raisonner de la sorte. Je me refuse avec autant d'horreur à penser que ma race puisse jamais être dépassée ou remplacée, qu'à croire que même à l'époque la plus reculée mes ancêtres étaient autre chose que des êtres humains. Si je pouvais croire qu'il y a dix mille ans un seul de mes ancêtres était d'une autre espèce que moi, je perdrais tout respect de moi-même, car je n'aurais plus aucun plaisir ni aucun intérêt dans la vie. Or j'ai les mêmes sentiments à l'égard de mes descendants, et je suis persuadé que cette opinion trouvera un tel écho dans tous les cœurs que le pays se décidera immédiatement à mettre un terme à tant de progrès mécanique, et à détruire tous les perfectionnements qui ont été réalisés pendant les trois derniers siècles. Je ne demande pas qu on remonte plus haut : nous saurons bien maintenir sous notre dépendance les machines qui resteront ; et quoique j'aimerais mieux que cette destruction s'étendît encore à deux autres siècles, je sais fort bien qu'un compromis est nécessaire. Je suis donc disposé à sacrifier mes propres convictions à cette nécessité, et à me contenter de trois siècles. Mais moins que cela ne serait pas assez. »
C'est là-dessus que se terminait la diatribe qui provoqua la des-
EREWHON
tructîon des machines dans tout Erewhon. Un seul auteur essaya sérieusetnent de la réfuter. Il dit : « Que les machines devaient être considérées comme une partie de la propre nature physique de l'homme, n'étant en réalité pas autre chose que des membres extra-corporels ». L'homme, selon lui, était un « mammifère machiné ». « Lés animaux inférieurs gardent leurs membres chez eux, dans leur propre corps, tandis que la plupart des membres de l'homme sont libres, et gisent détachés tantôt ici, tantôt là, en différents lieux du monde ; quelquesuns toujours à sa portée pour les usages courants, et d'autres parfois à des centaines de kilomètres de lui. Une machine n'est qu'un membre supplémentaire ; c'est là toute la nature et toute la fonction des machines. Nos membres ne sont pas autre chose pour nous que des machines : une jambe n'est pas autre chose qu'une jambe de bois supérieure à tout ce qu'on peut fabriquer dans ce genre.
« Regardez bêcher un homme : son avant-bras droit s'est allongé artificiellem.ent et sa main est devenue une jointure. La poignée de la bêche est semblable au renflement qui est au bout de l'humiérus, le manche est l'os rajouté, et la lame de fer oblongue est la nouvelle forme qu'a prise la main et qui permet à son possesseur de remuer la terre d'une façon à laquelle sa main primitive n'était pas adéquate. L'homme s'étant ainsi modifié, — non pas de la façon dont les autres animaux ont été modifiés : par des circonstances sur lesquelles ils n'ont même pas un semblant d'influence, — mais ayant, pour ainsi dire, médité en lui-même et ajouté Une coudée à sa taille, la civilisation a commiencé à se lever sur sa race, et les bons rapports sociaux, la joyeuse société des amis, l'art de la déraison, et toutes ces habitudes de l'esprit qui sont surtout ce qui élève l'hom.me au-dessus des animaux inférieurs, sont apparus à la longue.
« Ainsi la civilisation et le progrès mécanique ont avancé du même pas chacun activant la croissance de l'autre, le premier usage accidentel du bâton ayant mis la boule en mouvement, et la perspective du profit entretenant son progrès. En réalité il faut considérer les machines comme le mode de développement par lequel 1 organisme humain est en train de se perfectionner, chacune des inventions passées s 'ajoutant aux ressources du corps humam. C est ainsi qu Une communauté de membres est m.ême rendue possible à ceux qui ont assez de communauté d'âme pour posséder de quoi prendre un billet de chemin de fer : car un train n'est pas autre chose qu'une botte dé sept lieues que cinq cents personnes peuvent posséder en même temps ».