CHAPITRE XXV
Le seul danger sérieux que redoutait cet auteur, était que les machines rendissent les hommes tellement égaux en puissance, et n amoindrissent tellement la concurrence, que bien des personnes d'une constitution débile seraient mises à même d'échapper à la vigilance des autorités, et transmettraient leur infériorité à leurs descendants. Il craignait que la suppression des efforts que nous sommes obligés de faire quant à présent, n'amenât un abâtardissement de la race humaine, et même que le corps ne devînt un élément purement élémentaire ; l'homme lui-même finissant par n'être plus rien qu'une âme et un mécanisme, plus rien qu'un principe (intelligent, mais dépourvu de toute passion) d'action mécanique.
« A quel point ne vivons-nous pas déjà, » disait-il, « au moyen de nos membres extérieurs? Notre physique varie avec les saisons, l'âge, le plus ou moins d'argent que nous avons. S'il pleut, nous somm.es pourvus d'un organe très pratique appelé parapluie et qui est expressément combiné pour protéger nos vêtements et notre peau des effets nuisibles de la pluie. L'homme a déjà un grand nombre de membres extra-corporels, qui lui sont plus utiles qu'une grande partie de ses cheveux ou, tout au moins, que sa moustache. Sa mémoire réside dans son carnet de poche. Il devient de plus en plus complexe à mesure qu'il avance en âge. Il apparaît alors pourvu de machines à voir, ou peut-être de dents et de cheveux artificiels ; et s'il est un spécimen vraiment bien développé de sa race, il ajoutera à sa personne une large caisse placée sur des roues, avec deux chevaux et un cocher. »
Ce fut cet auteur qui fit adopter l'usage de classifier les hommes d'après leurs HP., et qui les classa en genres ,espèces, variétés et sousvanétés, et leur donna des noms (tirés du langage hypothétique) qui exprimaient le nombre des membres dont ils pouvaient disposer m\ tous temps. Il prouva que plus les hommes se rapprochent de la richesse, et plus ils deviennent hautement et délicatement organisés ; et qu'il n'y a que les millionnaires qui possèdent toute la série des membres complémentaires que l'homme peut s'adapter.
« Ces puissants organismes que sont nos grands banquiers et hommes d'affaires », disait-il, « font entendre leur voix à leurs congénères d'un bout à l'autre du pays en une seconde à peine. Leurs âmes riches et subtiles peuvent défier tout obstacle matériel, tandis que les âmes des pauvres sont toujours embarrassées et embourbées dans la matière, qui adhère à eux de toutes parts, comme la mélasse aux ailes d'une mouche, ou comme un homme qui se débat dans les sables mouvants ;
EREWHON
leurs oreilles hébétées mettent des jours ou des semaines pour entendre ce que voudrait leur dire un des leurs qui est au loin, au lieu de Tcntendre en une seconde comme le font les classes les plus hautement organisées. Niera-t-on que l'homme qui a le pouvoir d'ajouter un train spécial à son identité» et d'aller partout où il veut et quand il veut, soit plus hautement organisé que l'homme qui, s'il désirait pouvoir en faire autant, pourrait bien désirer avoir des ailes avec autant de chance de les avoir, et qui n'a pour tout moyen de locomotion que ses jambes? Ce vieil ennemi philosophique, la matière, le mal inhérent et essentiel, est encore attachée au cou du pauvre et l'étrangle. Mais pour le riche, la matière ne compte pas ; l'organisation perfectionnée de son système extra-corporel a libéré son âme.
« C'est là le secret de l'hommage que nous voyons les gens riches recevoir de ceux qui ont moins d'argent qu'eux. Ce serait une erreur grave de croire que cette déférence est inspirée par des motifs dont nous devrions être honteux : c'est l'hommage naturel que tous les êtres vivants rendent à ceux en qui ils reconnaissent leurs supérieurs dans l'échelle de la vie animale, et il est analogue à la vénération qu'un chien éprouve pour un homme. Chez les races sauvages, la possession d'un fusil est considérée comme une chose hautement honorable, et à toutes les époques connues, les plus riches ont toujours été les plus dignes. »
Et il continuait sur ce ton pendant des pages, et cherchait à montrer que tels ou tels changements dans la distribution de la vie animale et végétale sur toute l'étendue du royaume avaient eu pour cause les inventions de tel ou tel savant, et la part que chacun de ces savants avait eue dans le développement moral et intellectuel de l'espèce humaine. Il assignait même à certains la part exacte qu'ils avaient eue dans la création et la modification du corps de l'homme, et celle qu'ils auraient par la suite dans la destruction de ce corps. Mais l'autre écrivain fut regardé comme le vainqueur dans cette controverse, et finit par faire détruire toutes les inventions qui avaient été faites pendant les 271 dernières années, limite sur laquelle tous les partis tombèrent d'accord, après plusieurs années de discussion pour savoir sî on devait conserver une certaine espèce de calandre dont l'usage était très répandu parmi les blanchisseuses. A la fin, cette calandre fut condamnée comme dangereuse, et la limite des 271 ans à laquelle on s'arrêta l'exclut tout juste. Ensuite éclatèrent les guerres civiles de réaction, qui conduisirent le pays à deux doigts d'une ruine totale, mais dont le récit dépasserait le cadre de cet ouvrage.