‹ Erehon, ou, De l'autre côté des montagnesChapitre 108 sur 126 · EREWHONIEN SUR LES DROITS DES ANIMAUX · texte numérisé non relu

EREWHONIEN SUR LES DROITS DES ANIMAUX

On aura vu en lisant les chapitres précédents que les Erewhoniens sont un peuple doux et patient, facile à mener par le bout du nez, et prompt à sacrifier le sens commun sur l'autel de la logique, dès qu'un philosophe se lève au milieu d'eux et les entraîne, soit par sa réputation de savant dans certaines sciences, soit en leur persuadant que leurs institutions présentes ne sont pas basées sur les stricts principes de la morale.

Ce trait de leur caractère national apparaît encore plus nettement dans une série de révolutions antérieures à celle qui, nous venons de le voir, les fit s'entrégorger à propos des machines, et desquelles je vais dire quelques mots. En effet, si le second des deux Réformateurs dont je vais parler avait réussi à répandre ses opinions, — où plutôt les opinions qu'il prétendait avoir, — tous les Erewhoniens seraient morts de faim au bout d'un an. Heureusement le Sens Commun, qui est, par nature, l'être le plus doux qu'on puisse imaginer, est capable, dès qu'il sent qu'on lui met le couteau sous la gorge, de déployer une force de résistance inattendue, et de mettre en fuite les doctrinaires, même lorsqu ils l'ont lié pieds et poings et qu'ils pensent l'avoir à leur merci. Voici, d'après les renseignements que j'ai obtenus aux meilleures sources, ce qui se passa :

Il y a environ deux mille cinq cents ans, les Erewhoniens ne connaissaient pas encore la civilisation, et vivaient de la chasse, de la pêche, et d'un système primitif d'agriculture, tout en pillant les quelques autres peuplades qu'ils n'avaient pas encore complètement soumises. Ils n'avaient ni écoles, ni doctrines philosophiques ; mais, suivant une sorte de morale canine, ils faisaient ce qui était bien à leurs yeux et à ceux de leurs voisins, et comme leur sens commun était encore intact, le crime et la maladie étaient considérés à peu près comme ils le sont dans les autres pays.

EREWHON

Mais avec le perfectionnement graduel de la civilisation et l'augmentation de la prospérité| matérielle, les gens commencèrent à mettre en question des choses qu'ils avaient jusqu'alors acceptées sans discussion ; et un certain vieux monsieur qui avait beaucoup d'influence sur eux à cause de la pureté de sa vie et parce qu'on le croyait inspiré par une puissance invisible (dont on commençait à sentir l'existence), s'avisa de se mettre en peine au sujet des droits des animaux, dont jusqu'alors personne ne s'était préoccupé.

Tous les prophètes sont plus ou moins enclins à faire beaucoup de bruit pour nen, et ce vieux monsieur semble y avoir été des plus enclins.

Entretenu aux frais de la nation, il avait de grands loisirs, et, non content de s'occuper des droits des animaux, il voulut aussi fixer les règles du juste et de l'injuste, considérer quels sont les fondements du devoir, du bien et du mal,.et en somme établir sur une base logique toutes sortes de choses que les gens pour qui le temps est de l'argent acceptent telles quelles.

Naturellement la base sur laquelle il décida que le devoir devait uniquement reposer» se trouva trop étroite pour que beaucoup des vieilles habitudes du peuple pussent s'y loger. Il leur affirma donc que ces vieilles habitudes étaient toutes mauvaises, et chaque fois que quelqu'un osait être d'une opinion contraire à la sienne, il en appelait à la puissance invisible avec laquelle il était seul en communication directe, et la puissance invisible lui donnait invariablement raison. Voici ce qu'il enseignait sur les droits des animaux :

<( Vous savez », disait-il, « combien il est mal de vous tuer entre vous. Or il fut un temps où vos aïeux n'hésitaient pas, non seulement à tuer, mais à manger leurs parents. Personne aujourd'hui ne voudrait revenir à ces coutumes détestables, car il est notoire que nous avons été bien plus heureux depuis que nous y avons renoncé. De cette augmentation de notre prospérité, nous pouvons avec certitude déduire la maxime que nous ne devons ni tuer ni manger nos semblables. J'ai consulté la haute puissance de laquelle vous savez que je reçois mes inspirations» et elle m'a assuré que cette conclusion est irréfutable.

« Or on ne peut nier que les moutons, les bœufs, les daims, les oiseaux, les poissons, ne soient aussi nos semblables. Sans doute, ces créatures diffèrent de nous par certains points, mais ces points sont peu nombreux et d'importance secondaire, tandis que ceux que nous avons en commun avec eux, sont nombreux et essentiels. Mes amis,

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