‹ Erehon, ou, De l'autre côté des montagnesChapitre 109 sur 126 · CHAPITRE XXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI

s'il était mal à vous de tuer et de manger vos semblables, il est mal aussi de tuer et de manger des poissons, de la viande et des oiseaux. Les oiseaux, les mammifères et les poissons ont tout autant le droit de vivre aussi longtemps qu'ils le veulent, sans être inquiétés par l'homme, que l'homme a le droit de vivre sans être inquiété par son prochain. Encore une fois sachez que ces paroles ne sont pas les miennes, mais celles de la haute puissance qui m'inspire.

« J'admets », continua-t-il, « que les animaux se molestent entre eux et que certains vont même jusqu'à molester l'homme ; mais je n'ai pas encore entendu dire que nous devions régler notre conduite sur celle des animaux mféneurs. Nous devrions essayer, au contraire, de les éduquer et de les rendre meilleurs. Tuer un tigre, par exemple, qui a vécu de la chair des hommes et des femmes qu'il a tués, c'est nous ravaler au niveau du tigre, et c'est un acte indigne de gens qui cherchent à se conformer en toutes choses, dans leurs actions comme dans leurs pensées, aux principes les plus élevés.

« La puissance invisible qui s'est révélée à moi seul d'entre vous tous, m'a chargé de vous dire qu'il y a déjà longtemps que vous auriez dû vous élever au-dessus des coutumes barbares de vos ancêtres. Si, comme vous le croyez, vous leur êtes supérieurs, vous devez agir en êtres supérieurs. Cette puissance vous défend donc désormais de tuer aucun être vivant dans le but de le manger. La seule nourriture animale qu'il vous soit permis de prendre, est la chair de tout poisson, ou bête, ou oiseau que Vous pourrez rencontrer, pourvu qu'ils soient morts de mort naturelle, ou qu'ils soient nés prématurément, ou qu'ils soient tellement infirmes que ce soit accomplir un acte de charité que de faire cesser leurs souffrances. Vous pourrez aussi manger tout animal qui se sera suicidé. Quant aux végétaux, vous pourrez manger tous ceux qui vous laisseront les manger impunément. »

Le vieux prophète raisonnait si bien et avec tant de sagesse, et les menaces qu'il lançait contre ceux qui lui désobéissaient étaient si terribles, qu'à la fin ils entraîna les classes les plus cultivées de la nation, et bientôt les classes pauvres suivirent le mouvement ou firent semblant de le suivre. Ayant vu triompher ses principes, il fut réuni à ses pères, et sans doute entra tout de suite en communion complète avec cette puissance invisible qui avait eu pour lui des faveurs exceptionnelles.

Toutefois il n'était pas mort depuis bien longtemps, qtie déjà quelques-uns de ses disciples prirent sur eux de perfectionner l'enseigtie"

EREWHON

ment de leur maître. Le vieux prophète avait permis l'usage des œufs et du lait, mais ses disciples décidèrent que manger un œuf frais, c'était détruire un poulet en puissance, et que cela équivalait presque à tuer un poulet en vie. Seuls étaient permis, et tout juste, les œufs non frais, pourvu qu'on fût bien sûr qu'ils étaient trop vieux pour pouvoir être couvés ; mais tous les œufs à vendre devaient être présentés à un inspecteur qui, après avoir constaté qu'ils étaient stériles, leur collait une étiquette sur laquelle on lisait : « Garanti pondu d'au moins trois mois », et la date de la ponte. Ces œufs, ai-je besoin de le dire, n'étaient utilisés que dans les pâtisseries et comme remède dans certains cas où le besoin urgent d'un émétique se faisait sentir. Le lait fut interdit sous le prétexte qu'on ne pouvait s'en procurer sans priver un veau de sa nourriture naturelle, ce qui était mettre sa vie en danger.

On croira sans peine que dès l'origine il y eut beaucoup de gens qui observèrent extérieurement les nouvelles règles, mais qui saisissaient toutes les occasions de manger en cachette les marmites pleines de viande auxquelles ils avaient été habitués. On s'aperçut que les animaux mouraient constamment de mort naturelle dans toutes sortes de circonstances étranges. La manie du suicide aussi, qui jusqu'alors n'avait fait de victimes que parmi les ânes, prit des proportions inquiétantes, même chez les animaux qui, tels que les moutons et les bœufs, avaient jusque-là presque toujours eu le respect d'eux-mêmes. C'était surprenant de voir comme certains de ces malheureux animaux découvraient par le flair le couteau d'un boucher, lorsqu'il y en avait un à un kilomètre d'eux, et couraient se jeter dessus si le boucher ne parvenait pas assez vite à le mettre hors de leur chemin.

Les chiens aussi, qui jusque-là avaient strictement observé les lois en ce qui concerne les volailles de basse-cour, les lapins domestiques, les cochons de lait, les brebis et les agneaux, se mirent tout-àcoup à se rebeller contre les ordres de leurs maîtres, et à tuer tout ce qu'on leur disait de ne pas toucher. On admit que tout animal qui avait été tué par un chien était mort de mort naturelle, car il était dans la nature du chien de tuer d'autres animaux, et jusque-là il ne s'était abstenu d attaquer les anim.aux de ferme et de basse-cour que parce qu'on avait violenté sa nature. Par malheur, plus ces tendances anarchiques se développaient chez les chiens, et plus les gens du peuple prenaient plaisir à élever les animaux mêmes qui offraient de si fortes tentations aux chiens. Il est fort probable qu'en réalité ils tournaient

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