CHAPITRE XXVI
la loi de propos délibéré, mais qu'il en fût ainsi ou non, toujours est-il qu'ils vendaient ou qu'ils mangeaient tout ce que leurs chiens avaient tué.
Pour ce qui était des gros animaux, la loi était plus difficile à tourner, car les magistrats ne pouvaient pas fermer les yeux sur tous les prétendus suicides de cochons, de moutons et de bœufs qu'ils étaient appelés à constater. Ils étaient forcés de sévir et quelques condamnations suffisaient à terroriser les gens, tandis que dans le cas où les animaux étaient tués par un chien, les traces des dents du chien étant visibles, et il était à peu près impossible de prouver qu'il y avait eu intention coupable de la part du propriétaire de l'animal. Un moyen facile de désobéir à la loi fut bientôt fourni au public, par une sentence que rendit un des juges, — sentence qui déchaîna une tempête de protestations parmi les disciples les plus fervents du vieux prophète. Ce juge opina qu'il était licite de tuer n'importe quel animal dans le cas de légitime défense, et dit qu'une telle action était si naturelle de la part d'un homme attaqué, que l'animal qui l'avait attaqué devait être considéré comme mort de mort naturelle. En vérité l'alarme des ultra-végétariens n'était que trop justifiée, car à peine cette décison fut-elle connue du public, qu'un grand nombre d'animaux jusqu'alors inoffensifs se mirent à attaquer leurs maîtres avec tant de férocité qu'on fut obligé de les faire mourir de mort naturelle. Et c'était un spectacle très commun à cette époque, que celui d'une carcasse de veau, d'agneau ou de chevreau, étendue sur l'étal d'un marchand avec une étiquette par laquelle l'inspecteur certifiait que cet animal avait été tué pour cause de légitime défense. Parfois même la carcasse d'un veau ou d'un agneau était étiquetée « Garanti mort-né », alors qu'elle avait toutes les apprences d'avoir vécu pendant au moins un mois.
Quant à la viande des animaux qui étaient véritablement morts de mort naturelle, la permission d'en manger n'était qu'une farce, car cette viande était presque toujours mangée par un autre animal avant que l'homme la prît ; et lorsqu'elle n'était pas mangée par d'autres animaux, elle était souvent vénéneuse, de sorte que les gens se voyaient contraints, ou bien de tourner la loi par un des moyens indiqués plus haut, ou bien de devenir végétariens. Mais cette seconde alternative était si peu du goût des Erewhoniens, que les lois interdisant de tuer les animaux tombèrent en désuétude, et qu'elles auraient probablement été abrogées, si une peste ne s'était pas déclarée, peste que les
EREWHON
prêtres et les prophètes de l'époque attribuèrent aux transgressions du peuple en ce qui concernait la chair défendue. Là-dessus il y eut une réaction ; des lois sévères furent votées, qui interdisaient de manger de la viande sous quelque forme que ce fût, et de vendre dans les boutiques et les marchés autre chose que des grains, des fruits et des légumes. Ces lois furent faites environ deux cents ans après la mort du vieux prophète qui avait le premier inquiété l'esprit des gens au sujet des droits des animaux. Mais à peine eurent-elles été votées que le peuple se remit à les enfreindre.
On me dit que la conséquence la plus triste de toutes ces sottises ne fut pas que les gens respectueux de la loi furent contraints de se passer de viande : bien des peuples s'en passent et ne semblent pas se porter plus mal pour cela ; et même dans les pays carnivores, comme l'Italie, l'Espagne et la Grèce, les pauvres voient peu souvent de la viande d un bout de l'année a l'autre. Mais le mal consistait surtout en ce que cette excessive prohibition tourmentait les consciences de tout le monde, sauf de ceux qui avaient l'esprit assez solide pour comprendre que si la conscience est en général un bien, elle peut être aussi un mal. La conscience, en se réveillant chez un individu, lui fera souvent faire des actions irréfléchies, qu'il aurait mieux fait de ne pas accomplir ; mais la conscience de tout un peuple, réveillée par un vénérable vieillard toujours prêt à faire appel à une puissance invisible, pave l'enfer de plus de bonnes intentions qu'il n'en peut contenir.
On enseignait aux jeunes gens que c'était un péché de faire ce que leurs aïeux avaient fait impunément pendant des siècles. De plus, ceux qui leur faisaient des sermons contre le vice monstrueux qui consistait à manger de la viande, étaient des gens rébarbatifs et académiques, et bien que tous les jeunes gens, sauf les plus hardis, tremblassent devant eux, il n'y en avait guère qui dans le fond de leur cœur ne les haïssaient pas. Le jeune homme, si bien gardé qu'il fût, ne tardait pas à savoir que des hommes et des femmes du monde, — gens souvent bien plus aimables que les prophètes qui prêchaient 1 abstinence, — se moquaient à tout propos des nouvelles lois doctrinaires, et qu on disait qu'ils les violaient en secret, tout en n'osant pas le faire ouvertement. Rien d'étonnant donc à ce que les membres des classes studieuses les plus simplement humains, fussent poussés, par l'irritation que leur causaient les préceptes prohibitifs de leurs directeurs : << Ne touchez pas », « Ne goûtez pas >, Ne prenez pas », —