‹ Erehon, ou, De l'autre côté des montagnesChapitre 12 sur 126 · EN REMONTANT LE FLEUVE · texte numérisé non relu

EN REMONTANT LE FLEUVE

Le premier jour, tout alla bien. Nous suivions les grands espaces plats le long du fleuve, où l'herbe avait été déjà brûlée deux fois, de sorte qu'il n'y avait pas de broussailles épaisses pour nous retarder, encore que le terrain fût parfois difficile et que nous dussions souvent passer dans le lit du fleuve. A la tombée de la nuit, nous avions parcouru environ quarante kilomètres, et nous campâmes près de l'endroit où le fleuve s'enfonçait dans la gorge.

Le temps était délicieusement tiède, bien que la vallée dans laquelle nous étions campés dût être au moins à deux mille pieds d'altitude. Le lit du fleuve était à cet endroit d'une largeur d'environ trois kilomètres, et entièrement couvert de galets sur lesquels le fleuve coulait en se divisant en plusieurs bras sinueux qui lui donnaient, vu de haut, l'apparence d'un écheveau de ruban tout embrouillé et brillant au soleil. Nous savions qu'il était sujet à des crues fréquentes et abondantes ; mais même si nous ne l'avions pas su, nous l'aurions deviné, en voyant les branches d'arbres submergés qui avaient dû être roulés sur de longs parcours, et la masse de débris végétaux et minéraux qui s'accumulaient à la partie la plus basse de leurs troncs, prouvant qu'à certaines époques tout le lit du fleuve devait être couvert par un torrent mugissant d'une profondeur de beaucoup de pieds, et d'une fureur indomptable. En ce moment, le fleuve était en baisse, et il n'y avait guère que cinq ou six bras trop profonds et trop rapides pour être passés à gué par un piéton, même vigoureux, mais qu'un cavalier pouvait franchir sans danger. Sur chaque rive il y avait encore quelques arpents de terrain plat, qui allait s'élargissant de plus en plus en aval du fleuve et devenait les vastes plaines que nous regardions du haut de la cabane de mon maître. Derrière nous, se dressaient les éperons les plus bas de la seconde chaîne, conduisant sans transition à la chaîne elle-même. Et à une distance de moins d'un kilomètre s'ouvrait la gorge où le fleuve s'étranglait, et devenait violent et dangereux. Il est impossible de décrire la beauté de ce spectacle. Un côté de la vallée était tout bleu de l'ombre du soir, à travers laquelle apparaissaient

EREWHON

confusément des forêts et des précipices, des pentes et des sommets ; tandis que l'autre côté brillait encore de l'or du couchant. L'immense fleuve destructeur perpétuellement en mouvement ; et les beaux oiseaux d'eau, qui vivaient en grand nombre sur les îlots et qui étaient si peu sauvages que nous pouvions nous approcher tout près d'eux ; l'ineffable pureté de l'air ; la tranquillité solennelle d'une terre qui ne connaissait pas l'homme : pouvait-il y avoir un ensemble plus délicieux et plus exaltant ?

Nous nous mîmes à préparer notre campement, tout à côté d'un énorme fourré qui descendait de la montagne sur la plaine, et nous attachâmes nos chevaux sur le terrain le plus dégagé que nous pûmes trouver et le plus libre de tout objet autour duquel ils auraient pu enrouler leur corde et se lier trop court. Nous n'osâmes pas les laisser libres, de peur qu'en s'écartant, et en suivant le fleuve, ils ne revinssent à la station. Ensuite nous ramassâmes du bois, et allumâmes du feu. Un pot de fer-blanc rempli d'eau fut mis à bouillir sur la braise. Nous jetâmes deux ou trois bonnes pincées de thé sur l'eau bouillante et le laissâmes infuser.

Nous avions pris une demi-douzaine de canetons pendant la journée, et sans peine, parce que les vieux canards faisaient tant de manières pour tâcher de nous éloigner des jeunes — feignant d'être grièvement atteints comme on dit que font les pluviers, — que nous étions toujours sûrs de les trouver en allant dans la direction opposée à celle que suivaient les vieux, jusqu'à ce que nous entendissions crier les petits ; et alors nous les prenions à la course, car, bien qu'ils fussent presque adultes, ils ne savaient pas voler. Chowbok les pluma un peu et les flamba beaucoup ; puis nous les découpâmes et les fîmes bouillir dans un autre pot ; et ainsi s'achevèrent nos préparatifs.

Il faisait nuit quand nous terminâmes notre repas. Le silence et la fraîcheur de la nuit ; le cri aigu, de temps à autre, de la gelinotte des bois ; la rougeur du feu ; le bruissem^ent du fleuve ; la sombre forêt, et le premier plan formé par nos selles à bâts et nos couvertures, tout cela faisait un tableau digne d'un Salvator Rosa ou d'un Nicolas Poussin. J'aime à me le rappeler maintenant ; mais alors je n'y faisais pas attention : nous ne savons presque jamais quand nous sommes heureux, mais c'est là une idée dangereuse, car si savions quand nous sommes heureux, nous saurions peut-être encore m.ieux quand nous sommes malheureux, et j'ai quelquefois pensé qu'il y a autant d'ignorants dans un cas que dans l'autre. Celui qui a écrit : « 0 fortunatos

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