CHAPITRE XXVI
fussent poussés, aisons-nous, à révoquer en cloute bien des choses qu'ils eussent, autrement, admises sans hésitation.
On raconte la triste histoire d'un jeune homme d'un naturel aimable et qui promettait beaucoup, mais qui, pour son malheur, avait plus de conscience que d'esprit. Son médecin, (car ainsi que je l'ai fait remarquer plus haut la maladie n'était pas encore un crime en Erewhon) lui avait ordonné de manger de la viande, sans se préoccuper des lois. Il en fut scandalisé et pendant quelque temps il refusa de suivre le conseil de son médecin, conseil qu'il jugeait impie. Â la fin pourtant, voyant qu'il allait de mal en pis, il se glissa furtivement, pendant une nuit très sombre, dans une de ces maisons mal famées où on vendait clandestinement de la viande, et acheta une livre de filet de première qualité. Il le rapporta chez lui, le fit cuire dans sa chambre lorsque toute la maison fut endormie, le mangea et, malgré que le remords et la honte l'eussent empêché de fermer Tœil toute la nuit, le lendemain matin il se sentit tellement mieux portant qu'il n'en revenait pas.
Trois ou quatre jours plus tard, il s'aperçut qu'il était irrésistiblement attiré vers ce même lieu réprouvé. Pour la seconde fois il acheta une livre de filet, la fit cuire et la mangea ; et pour la seconde fois, en dépit des vives souffrances morales qui l'assaillirent, le lendemain matin il se sentit un autre homme.
Bref, bien qu'il ne dépassât jamais les bornes de la modération, il s'imagina (et il n'avait pas tort) qu'il allait prendre l'habitude du crime, et cela lui mettait l'esprit à la torture.
Sa santé ne cessa pas de s'améliorer ; et, quoi qu'il fût certain qu'il était redevable de ce progrès aux beef steaks, mieux il se portait et plus sa conscience le torturait. Deux voix ne cessaient de retentir à ses oreilles ; l'une disait : « Je suis le Sens Commun et la Nature ; suis moi, et je te récompenserai, comme j'ai^récompensé tes'Vieux avant toi ». Mais l'autre voix disait : « Ne te laisse pas séduire par ce génie trompeur qui te conduirait à ta perte. Je suis le Devoir. Ecoute ma voix, et je te récompenserai comme j'ai récompensé tes aïeux avant toi. »
Quelquefois, il lui semblait même voir les visages de ceux qui lui parlaient ainsi. Le Sens Commun était bon enfant, gai, calme, et si franc, et si intrépide, que malgré tous ses efforts, le jeune homme ne pouvait pas n'avoir pas confiance en lui. Mais au moment où il allait le suivre, le visage austère du Devoir, si grave et pourtant si doux,
EREWHON
larrêtait ; et cela lui fendait le cœur de le voir qui parfois se détournait de lui avec pitié lorsqu'il suivait les pas de son rival.
Le pauvre garçon ne cessait de songer à ceux de ses camarades qui marchaient dans le sentier du Devoir, et il s'efforçait de modeler sa conduite sur celle qu'il croyait qu'ils avaient. « Ceux-là », se disait-il, « seraient capables de manger un beef steak? Non, jamais ! » Mais la plupart d'entre eux en mangeaient un de temps en temps, à moins que ce ne fût une côtelette de mouton qui les tentât. Et ils se disaient : <^ Celui-là, manger une côtelette de mouton? Jamais de la vie ! » Une nuit, pourtant, il fut aperçu par un des magistrats qui rôdaient toujours à la recherche des délinquants, et il fut pris comme il sortait du lieu réprouvé. On trouva sur lui la moitié d'une épaule de mouton. Apres cela, même s'il n'avait pas été mis en prison, on l'aurait chassé de l'Université, et sa carrière eût été irrémédiablement brisée. Aussi, dès qu'il fut rentré chez lui, il se pendit.