‹ Erehon, ou, De l'autre côté des montagnesChapitre 112 sur 126 · EREWHONIEN SUR LES DROITS DES VÉGÉTAUX · texte numérisé non relu

EREWHONIEN SUR LES DROITS DES VÉGÉTAUX

Laissons là cette pitoyable histoire, et revenons aux événements qui se déroulèrent dans l'ensemble de la nation érewhonienne. Si nombreuses que fussent les lois votées pour renforcer la sévérité des châtiments infligés à ceux qui mangeaient de la viande en secret, le peuple trouvait moyen de les tourner à mesure qu'elles étaient promulguées. Parfois elles tombaient presque en désuétude, mais au moment même où elles allaient être abrogées, quelque désastre national, ou la prédication de quelque fanatique réveillait la conscience de la nation, et des milliers de personnes étaient jetées en prison pour avoir vendu ou acheté illégalement de la viande.

Pourtant, six ou sept cents ans après la mort du vieux prophète, un philosophe parut, qui, sans prétendre avoir de communication avec une puissance invisible, se mit à faire la loi avec la même assurance que si une puissance de ce genre l'eût inspiré. Beaucoup croient que ce philosophe n'avait aucune foi dans ce qu'il enseignait, et qu'étant en secret un grand mangeur de viande, il n'avait pas d'autre but que de pousser le principe qui consistait à défendre aux gens de manger la chair des animaux, à un tel degré d'absurdité, que ce principe devînt intolérable, même pour un Puritain d'Erewhon.

Ceux qui expliquent son rôle de cette façon disent qu'il savait combien il serait difficile de faire accepter à la nation des lois qu'elle considérait comme impies. Il savait aussi combien il serait ardu de persuader aux gens que ce n'était pas faire le mal que de tuer un mouton et de le manger. Il n'avait donc qu'un moyen : leur démontrer qu'il fallait, ou bien pécher jusqu'à un certain point, ou bien mourir. Ce serait donc pour cette raison, croit-on, qu'il aurait proposé les choses monstrueuses dont je vais parler.

Il commença par rendre hommage, avec le plus profond respect, au vieux prophète dont les efforts pour faire reconnaître les droits des

EREWHON

animaux avaient beaucoup fait pour adoucir le caractère national, et pour élargir les idées du peuple d'Erewhon sur le caractère sacré de la vie en général. Mais, affirmait-il, les temps étaient changés. Le pays avait suffisamment appris la leçon dont il avait eu besoin jadis ; et d'autre part on avait découvert, en ce qui concerne les végétaux, bien des choses qu'on ne soupçonnait même pas autrefois. Or ces découvertes, si la nation voulait persévérer dans sa stricte adhérence aux très hauts principes moraux qui avaient été jusqu'alors le secret de sa prospérité, la mettraient dans l'obligation de changer complètement de conduite à l'égard des végétaux.

Il était en effet vrai qu'on avait découvert bien des choses qu'on ne soupçonnait même pas auparavant : car la nation n'avait pas d'ennemi a ses frontières, et comme elle était à la fois intelligente et curieuse des mystères de la nature, elle avait fait des progrès immenses dans toutes les branches de l'art et de la science. Dans le principal musée d'Erewhon, on me fît voir un microscope d'une puissance considérable, que ■ les conservateurs faisaient remonter à une date à peu près contempo- s raine du philosophe dont je m'occupe en ce moment ; certains même croyaient que ce microscope était celui dont il s'était servi.

Ce philosophe était Professeur de Botanique dans ce qui était alors le principal centre scientifique d'Erewhon, et à l'aide du microscope que l'on conservait (ou à l'aide d'un autre), il était arrivé à la conclusion que nous admettons tous aujourd hui : c'est-à-dire, que les animaux et les plantes, enfin tous les êtres, ont une origine commune, et que par conséquent on devait regarder les plantes comme des créatures vivantes, au même titre que les animaux. Il affirmait donc que les plantes et les animaux étaient cousins, et qu'on aurait toujours admis cette vérité, si les gens n'avaient pas établi une distinction absurde et arbitraire entre ce qu'il leur plaît de nommer le règne animal et le règne végétal.

Il déclara, et démontra, à la satisfaction de tous ceux qui pouvaient se faire une opinion sur cette matière, qu'il n'y a aucune différence appréciable, soit à la vue, soit avec tout autre instrument d examen, entre un germe qui deviendra un chêne, un cep de vigne ou une rose, et un germe qui (étant donné son milieu habituel) deviendra une souris, un éléphant ou un homme.

Il soutenait que la marche du développement de tout germe était dirigée par les habitudes des germes dont celui-ci descendait, et de l'identité desquels il avait autrefois fait partie. Si un germe se trouvait

Page 1