‹ Erehon, ou, De l'autre côté des montagnesChapitre 113 sur 126 · CHAPITRE XXVIÎ · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVIÎ

placé comme les germes de toute son ascendance avaient été placés, il ferait comme ses ancêtres avaient fait, et deviendrait, en croissant, un organisme de la même espèce qu'eux. S'il se trouvait placé dans des conditions légèrement différentes il tâcherait, avec succès ou sans succès, d'adapter son développement à ces conditions. Mais si elles étaient très différentes, il mourrait probablement, sans faire un seul effort pour s'adapter. Cela, disait le philosophe, s'applique aussi bien aux germes des plantes qu'à ceux des animaux.

C'est pourquoi il attribuait toute espèce de développement animal ou végétal a l'intelligence : à l'intelligence qui n'a plus à s'exercer et qui est dès lors inconsciente, ou à l'intelligence qui s'exerce encore, et qui, par suite, est consciente. Et pour justifier cette opinions en ce qui concerne la vie végétale, il montrait comment toutes les plantes se sont adaptées à leur milieu habituel. Puis, tout en avouant que l'intelligence végétale semble à première vue différer considérablement de l'intelligence animale, il faisait cependant valoir que l'une et l'autre ont en commun ce trait unique, mais essentiel, à savoir : que bien qu'il soit évident que cette intelligence s'est occupée des choses qui sont d'un intérêt vital pour le bien-être de l'organisme qui la possède, elle n'a jamais laissé voir la moindre inclination à s'occuper d'autre chose ; et cela, disait-il avec insistance, est la plus grande preuve d'intelligence qu'un être vivant puisse donner.

« Les plantes », disait-il, « ne paraissent en aucune manière s'intéresser aux affaires des hommes. Nous ne ferons jamais comprendre à une rose que cinq fois sept font trente-cinq, et il ne sert de rien de parler à un chêne des fluctuations de la rente. Et là-dessus, nous disons que le chêne et la rose sont dépourvus d'intelligence ; et de ce que nous voyons qu'ils ne comprennent pas nos affaires, nous concluons qu'ils ne savent pas faire les leurs. Mais l'homme qui parle ainsi, que peut-il savoir de l'intelligence? Qui fait preuve ici de plus d'intelligence :lui, ou la rose et le chêne?

« Et quand nous disons que les plantes sont stupides parce qu'elles ne comprennent pas nos affaires, est-ce que nous nous montrons bien capables de comprendre les leurs? Pouvons-nous même nous faire la plus vague idée de la façon dont une graine de rosier fait, avec de la terre, de l'air, de la chaleur et de l'eau, une rose épanouie? Où prendelle sa couleur? à la terre? à l'air, etc.? — Oui, — mais comment? Ces pétales d'un satin si délicat? Ce teint qui rivalise avec la joue d'un enfant? et ce parfum? Voyez la terre, l'air et l'eau, ce sont les matières

premières que la rose à mis en œuvre. Voit-on que la graine manque d'intelligence, dans cette alchimie par laquelle elle transforme la boue en roses? Quel est le chimiste qui peut faire quelque chose de semblable? Pourquoi personne n'essaie-t-il? Tout simplement, parce que tout le monde sait que c'est quelque chose de trop difficile pour l'intelligence d'un homme. Nous y renonçons. C'est la spécialité de la rose ; que la rose s'en charge, et qu'on la traite d'inintelligente parce qu'elle nous déconcerte par les miracles qu'elle accomplit et par la manière indifférente et toute pratique dont elle les accomplit.

« Voyez aussi la peine que les plantes se donnent pour se protéger contre leurs ennemis : elles égratignent, coupent, piquent, produisent de mauvaises odeurs, sécrètent les plus violents poisons (et les dieux seuls savent comment elles s'y prennent pour les sécréter) ; elles recouvrent leurs précieuses graines de piquants semblables à ceux du hérisson ; elles effraient, en prenant des formes inquiétantes, les insectes qui ont le système nerveux délicat ; elles se cachent ; elles poussent dans des endroits inaccessibles, et mentent avec tant de vraisemblance qu'elles trompent leurs plus subtils ennemis.

(( Elles dressent des pièges enduits de glu pour prendre des insectes, et les incitent à se noyer dans des cruches qu'elles forment avec leur pétales, et qu'elles remplissent d'eau. D'autres se transforment en des espèces de souricières vivantes, qu'un ressort fait fermer sur l'insecte qui se pose sur elles. D'autres donnent à leurs fleurs la forme d'une certaine mouche qui est une grande pillarde de miel, de sorte que quand cette mouche elle-même s'approche, elle croit que la place est déjà prise, et va ailleurs. Quelques-unes poussent l'astuce au point de se nuire à elles-mêmes ; comme le raifort qui se fait déterrer et manger par l'homme, en raison même de ce goût piquant grâce auquel il se protège contre ses ennemis souterrains. Et d'autre part, lorsqu'elles pensent qu'un certain insecte peut leur être utile, voyez comme elles se parent pour l'attirer.

« Qu'est-ce donc qu'être intelligent, si ce n'est pas l'être que de savoir comment faire ce qu'on veut faire, et de le faire à maintes reprises? Quelques-uns prétendent que la graine de rosier ne désire pas devenir rosier. Mais alors, au nom de la saine raison, pourquoi grandit-elle? 11 est possible sans doute qu'elle ne se rende pas compte du désir qui la pousse à grandir. Mais nous n'avons aucune raison de supposer qu'un embryon humain sait qu'il désire devenir un bébé, et un bébé

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