‹ Erehon, ou, De l'autre côté des montagnesChapitre 114 sur 126 · CHAPITRE XXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVII

qu*il dcsire devenir un homme. Aucun être n'indique par des signes qu'il sait ce qu'il veut ou ce qu'il fait quand ses convictions touchant ses besoins et la façon dont il peut les satisfaire, sont devenues immuables au point de ne plus pouvoir être remises en question. Moms les créatures vivantes paraissent savoir ce qu'elles font, — à condition qu'elles le fassent, et qu'elles le fassent à maintes reprises, et bien, — et mieux elles prouvent qu'en réalité elles savent le faire et l'ont déjà fait un nombre infini de fois dans le passé.

« On peut », poursuivait le philosophe, « me faire cette objection :

« Que voulez-vous dire quand vous parlez d'un nombre infini de fois dans le passé? Quand est-ce qu'une graine de rosier s'est volontairement développée en un rosier? »

^< Je réponds à cette question par une autre : « La graine du rosier a-t-elle, dans le passé, fait partie du rosier sur lequel elle a poussé? » Qui oserait dire que non? Et je demande encore : « Le rosier n'a-t-il pas été relié, par tous les liens que nous considérons généralement comme constitutifs de l'identité personnelle, avec la graine dont luimême est sorti à son tour? » Qui oserait le nier?

« Mais alors, si la graine n° 2 est un prolongement de l'identité du rosier qui lui a donné naissance, et si ce rosier est un prolongement de l'identité du rosier dont il est sorti, la graine de rosier n° 2 est forcément un prolongement de l'identité de la graine n^ 1 qui l'a précédée, et ainsi de suite en remontant en arrière à l'infini. Par suite il est impossible de dire qu'il n'y a pas prolongement d'identité entre n importe quelle graine de rosier actuellement existante, et la première de toutes les graines qu'on puisse considérer comme une graine de rosier. Donc la réponse à faire à notre contradicteur n'est pas bien difficile à trouver et c'est : « que la graine de rosier a fait jadis en la personne de ses ancêtres ce que nous lui voyons faire aujourd'hui, et qu'elle a été si étroitement reliée à ses ancêtres qu'elle est capable de se souvenir de ce qu'ils faisaient lorsqu'ils se trouvaient placés dans les circonstances^ où elle se trouve maintenant placée. Chaque phase de son développement lui remet en mémoire ce qu'elle a fait dans la phase précédente, et toute la marche du dévelopi>ement s'est répétée tant de fois, que toute espèce de doute est désormais impossible ; or, où il n'y a pas doute, il n'y a pas conscience d'action. »

« Mais un contradicteur peut encore dire : « J'admets que la chaîne qui relie toutes les générations successives des rosiers est si serrée et si continue, qu'on peut penser que chaque rosier est capable de sç

EREWHON

rappeler ce (^u*il a fait en la personne de ses ancêtres, ** mais montrez* moi comment il se le rappelle? »

« Je répondrai : « Par la marche que suit chaque génération : marche qui reproduit à chaque fois tous les phénomènes que nous attribuons d'ordinaire au domaine de la mémoire, et qui ne s'explique que si on la regarde comme guidée par la mémoire, et qui n'a jamais été expliquée et ne semble pas explicable autrement que par la supposition qu'il existe une mémoire constante qui relie toutes les générations successives ».

« Que quelqu'un me cite un exemple, dans lequel une créature vivante, dont nous pouvons comprendre les actes, accomplira une action extrêmement difficile et compliquée, répétée un grand nombre de fois, et avec un succès constant, et qui pourtant ne saura pas comment l'accomplir et ne l'aura jamais accomplie auparavant? Qu'on me montre un exemple remplissant ces conditions, et je n'aurai plus qu'à m'incliner. Mais tant qu'on ne me l'aura pas fait voir, je persisterai à penser que tout acte que je ne pourrai pas observer est soumis aux mêmes lois qui président aux actes que nous pouvons observer. Il est certain que cet acte deviendra inconscient, dès que l'adresse qui le dirige aura atteint son maximum de perfection : aussi ne comptez pas découvrir chez une graine de rosier, ou chez un embryon, des signes quelconques prouvant qu'ils savent ce qu'ils savent. Au contraire : s'ils donnaient de tels signes, nous pourrions avec plus de raison douter qu'ils savent ce qu'ils veulent et connaissent les moyens de l'obtenir ».

Quelques-uns des passages que j'ai cités dans le chapitre XXIII étaient certainement inspirés par celui que je viens de traduire. En le lisant dans une réimpression que me communiqua un professeur qui avait édité un grand nombre des premiers ouvrages écrits sur ces questions, je ne pus m'empêcher de penser à cet autre passage dans lequel Notre Seigneur a dit à ses disciples de considérer les lis des champs qui ne travaillent ni ne filent, mais dont le vêtement est plus beau même que celui de Salomon dans toute sa gloire.

Vraiment, « ils ne travaillent, ni ne filent? » Vraiment, « ils ne travaillent pas? » Oui, peut-être, maintenant que la marche de leur développement leur est si bien connue, qu'il n'y a plus de place pour aucun effort d'invention de leur part, mais il paraît invraisemblable que les lis soient arrivés à se rendre si beaux, sans s'être jamais donné la moindre peine pour y arriver. Et « ils ne filent pas? » Pas avec un rouet,

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