CHAPITRE XXVII
évidemment, mais n'y a-t-il pas une véritable texture dans une feuille?
Que penseraient les lis des champs s'ils entendaient l'un de nous dire qu'ils ne travaillent, ni ne filent? Ils penseraient, je crois bien, ce que nous penserions si nous les entendions prêcher l'humilité en prenant les Salomon pour exemple. « Considérez les Salomon dans toute leur gloire : ils ne travaillent, ni ne filent. » Nous dirions que les lis parlent de choses auxquelles ils n'entendent rien, et que bien que les Salomon ne travaillent ni ne filent, pourtant il a fallu qu'on travaille et qu on file passablement pour arriver à les vêtir avec tant de splendeur.
Mais revenons à notre philosophe. J'en ai dit assez pour montrer la tendance générale des arguments sur lesquels il s'appuyait pour démontrer que les végétaux ne sont que des animaux sous un nom différent ; mais je n'ai pas exposé ses idées avec l'ampleur avec laquelle il les exposait au public. La conclusion qu'il en tirait, ou qu'il prétendait en tirer, c'était que, s'il y avait impiété à tuer et à manger les animaux, il y avait aussi impiété à tuer les végétaux et à manger leurs graines. Pas un, disait-il, ne devait être mangé, sauf ceux qui étaient morts de mort naturelle, comme par exemple les fruits tombés au pied de l'arbre et prêts à pourrir, ou les feuilles de choux qui deviennent jaunes à la fin de l'automne. Il déclara que ces produits et les autres rebuts de ce genre-là constituaient la seule nourriture qu'on pût manger la conscience tranquille. Mais même dans ces cas, on devait planter les pépins des poires et des pommes qu'on avait mangées, et les noyaux des prunes et des cerises et toutes les graines, sans quoi ce serait presque se rendre coupable d'infanticide. Quant aux grains des céréales, selon lui, il ne fallait même pas songer à les manger, car chacun de ces grains possédait une âme vivante ni plus ni moins que l'homme, et avait autant que l'homme le droit de jouirMe cette âme.
Après avoir, pour ainsi dire, acculé à la pointe d'une baïonnette logique ses concitoyens au fond d'une impasse, il leur proposa de demander la décision à prendre à un oracle dans lequel le pays tout entier avait la plus grande confiance et auquel on avait toujours eu recours dans les moments de grande incertitude. Le bruit courut que la camériste de la prêtresse qui rendait les oracles était une proche parente du philosophe, et le parti Puritain prétendit que la réponse par trop claire de l'oracle avait été obtenue par des menées secrètes. Quoi qu'il en soit, voici la réponse de l'oracle, traduite aussi exactement que possible :
EREWHON
« Qui pèche tant soit peu
Pèche plus qu'il ne doit.
Mais qui ne pèche point
A d'être instruit grand besoin.
Bats ou sois battu,
Mange ou soit mangé,
Sois tué ou tue :
Choisis des deux lequel tu veux. »
Il est visible que cette réponse autorisait au moins la destruction de la vie végétale quand l'homme avait besoin d'elle pour se nourrir. Et le philosophe avait démontré avec tant de force que les animaux et les végétaux étaient logés à la même enseigne que, malgré tous les cris d'indignation des Puritains, les lois qui interdisaient l'usage de la viande furent abrogées à une majorité considérable. Et ainsi, après avoir erré pendant plusieurs siècles dans le désert de la philosophie, la nation parvint à des conclusions auxquelles le sens commun était depuis longtemps arrivé.
Même les Puritains, après un infructueux essai pour se nourrir d une sorte de confiture faite de pommes blettes et de feuilles de choux jaunies, cédèrent à l'inévitable, et se résignèrent à un régime de bœuf et de mouton rôtis, accompagnés de tous les mets qui figurent actuellement sur nos tables. On aurait pu croire que le train dont le vieux prophète les avait menés, et que le train encore plus vertigineux auquel le Professeur de Botanique s'était montré si sérieusement — mais à ce que je crois si insidieusement — disposé à les mener, auraient dû mettre les Erewhoniens en garde pour longtemps contre tous les prophètes, qu'ils prétendissent ou non avoir des rapports directs avec une puissance invisible. Mais le besoin de croire que certaines personnes savent réellement ce qu'elles prétendent savoir, et qu'elles peuvent ainsi leur épargner la peine de penser par eux-mêmes, est si bien enraciné dans le cœur des hommes, qu'au bout de peu de temps les soi-disant philosophes et gens à marottes devinrent plus puissants que jamais, et que peu à peu ils amenèrent leurs concitoyens a admettre toutes ces absurdes théories sur la vie, dont j'ai rendu compte au cours des chapitres précédents. En vérité je ne vois pas comment les Erewhoniens pourront être heureux, tant qu'ils n'auront pas réussi à comprendre que la raison non corrigée par l'instinct est chose aussi dangereuse que l'instinct non corrigé par la raison.