L'ÉVASION
Tout en consacrant beaucoup de temps à la traduction des extraits donnés dans les chapitres précédents, je ne laissais pas de disposer tout en vue de ma fuite avec Arowhéna. Et il était grand temps d'y songer, car j'appris d'un des caissiers des Banques Musicales qu'on allait me traduire devant les tribunaux criminels, en apparence pour la rougeole, mais en réalité pour avoir possédé une montre et avoir essayé de rémtroduire les machines.
« Pourquoi la rougeole? » lui demandai -je, et il me répondit qu'on craignait que des circonstances atténuantes n'empêchassent le jury de me trouver coupable, si par exemple j'étais accusé de fièvre typhoïde ou de petite -vérole, et qu'il était probable, au contraire, que je serais condamné pour la rougeole, parce que cette maladie méritait d'être sévèrement punie chez une personne de mon âge. Enfin on me fit comprendre qu'à moins d'un changement imprévu dans les sentiments du Roi à mon égard, je devais m'attendre à voir le coup tomber sur moi dans peu de jours. Or voici le plan que j'avais conçu : je m'échapperais avec Arowhéna par la voie des airs.
Je crains qu'on n'ajoute pas foi à cette partie de mon récit. Et pourtant si j'ai strictement adhéré à la vérité dans ce livre, c'est bien en ce moment, et je n'ai d'autre ressource que de faire appel à la bonne foi du lecteur.
Je m'étais déjà gagné l'oreille de la Reine, et j'avais si bien su exciter sa curiosité qu'elle m'avait promis d'obtenir pour moi la permission de faire construire et de faire gonfler un ballon. Je lui fis remarquer qu'il n'y aurait pas besoin pour cela d'un mécanisme très compliqué : une grande quantité de soie imperméabilisée, une nacelle, des cordes, et un gaz léger quelconque, par exemple un des gaz que ceux des archéologues qui connaissaient les moyens employés par les Anciens pour produire les gaz légers n'auraient pas de difficultés à faire faire par ses ouvriers, une fois qu'ils leur auraient montré la manière de s'y prendre. Son impatience de voir un spectacle aussi étrange que 1 ascension d'un être humain dans le ciel, fit taire tous les scrupules
EREWHON
de conscience qu'elle aurait pu avoir, et elle pressa les archéologues de montrer à ses ouvriers la façon de faire le gaz, et avant même d'avoir essayé d'obtenir la permission du Roi elle fit acheter et huiler par ses femmes une énorme quantité de soie (car je voulais que le ballon fût très gros). Du reste elle se mit bientôt en devoir d'obtenir le consentement de son époux, car je lui avais fait savoir que mon arrestation était imiminente. Quant à moi je n'ai pas besoin de dire que je ne savais pas le premier mot d'aérostation ; du reste je ne savais pas non plus comment je pourrais cacher Arowhéna dans la nacelle. Néanmoins, sachant que nous n*avions pas d'autre moyen de sortir d'Erewhon, la situation désespérée dans laquelle nous nous trouvions me tint lieu d'inspiration, et je découpai un patron d'après lequel les ouvriers de la Reine purent exécuter quelque chose de satisfaisant. En même temps les carrossiers de la Reine construisirent la nacelle, et ce fut pour relier cette nacelle au ballon que j'eus le plus de difficultés. Et même je me demande si j'y serais parvenu sans l'aide d'un contre-maître très intelligent, qui s'était donné corps et âme à cette entreprise, et qui souvent devinait ce qu'il fallait faire, alors que la nécessité de faire ceci ou cela m'avait échappé, — et qui trouvait le moyen de le faire.
Le pays traversait alors une longue période de sécheresse, au sujet de laquelle dans ces derniers temps on avait fait en vain des prières publiques dans tous les temples du dieu de l'air. Lorsque je parlai pour la première fois à la Reine de mon désir d'avoir un ballon, je lui dis que mon intention était d'aller au ciel afin d'avoir une entrevue personnelle avec le dieu de l'air et de le supplier qu'il envoyât de la pluie. J'avoue que cette proposition était quelque peu entachée d'idolâtrie, mais je m'en suis repenti voici déjà longtemps, et il est peu probable que j'aie jamais l'occasion de retomber dans ce péché. Du reste cet artifice, si condamnable qu'il fût, contribuera sans doute à la conversion de toute la nation.
Quand la Reine fit part de ma proposition au Roi, son premier mouvement fut, non seulement d'en rire, mais d'y opposer son veto. Mais comme il était mené par sa femme, il finit par céder, comme il finissait toujours par céder sur toutes les choses que la Reine désirait fortement. Il consentit d'autant plus facilement à ce qu'elle voulait, cette fois-ci, qu'il ne croyait pas à la possibilité de mon ascension. Il était convaincu que même si mon ballon s'élevait de quelques pieds dans l'air, il se dégonflerait aussitôt, en conséquence de quoi je tom-