CHAPITRE XXVIII
berai et me casserais le cou, le débarrassant ainsi de ma personne. Il le démontra à la Reine d'une manière si convaincante, qu'elle prit peur et essaya d'abord de me persuader d'y renoncer. Mais enfin, voyant que je persistais à vouloir qu'on me fît ce ballon, elle sortit de sa poche un décret du roi, prescrivant que toutes les facilités que je pourrais demander me fussent accordées.
En même temps, elle me dit que si je ne réussissais pas à persuader au dieu de l'air de mettre fin à la sécheresse, je serais certainement mis en accusation pour avoir essayé de monter dans les airs. Ni le Roi, ni la Reine n'avaient la moindre idée de l'intention que j'avais de m en aller pour tout de bon si le vent pouvait me transporter loin d'Erewhon, pas plus qu'ils ne savaient qu'à une certaine hauteur il existait un courant atmosphérique constant, et qui avait toujours la même direction, comme on pouvait le voir à la forme des nuages, invariablement dirigés de sud-est en nord-est. J'avais depuis longtemps observé cette particularité du climat, et je l'attribuais avec raison, je pense, à un vent alizé qui était constant à quelques milliers de pieds au-dessus du sol, mais que des influences locales troublaient dans les régions inférieures.
Mon premier soin, après avoir obtenu l'autorisation royale, fut de révéler mon plan à Arowhéna, et d'inventer un moyen de la faire entrer dans la nacelle. J'avais la certitude qu*elle me suivrait, mais j'étais décidé, au cas où le courage lui aurait manqué, à faire en sorte que rien n'aboutît. Arowhéna et moi n'avions pas cessé de communiquer ensemble par l'intermédiaire de sa femme de chambre, mais j'avais jugé qu'il valait mieux ne pas lui apprendre en quoi consistait mon projet avant d'avoir tout préparé. Le moment en était enfin venu, et je m'arrangeai avec la servante pour qu'elle me laissât pénétrer par une porte dérobée dans le jardin de M. Nosnibor, le lendemain à la tombée de la nuit.
J'arrivai à l'heure dite ; la jeune personne m'introduisit dans le jardin et me pria d'attendre, dans une allée retirée, la venue d'Arowhéna. C'était le commencement de l'été et les feuillages étaient si épais, que même si quelqu'un était entré dans le jardin, j'aurais pu aisément me cacher. La nuit était d'une beauté infinie, le soleil était depuis longtemps couché, mais il y avait encore une lueur rose dans le ciel, au-dessus des ruines de la gare. A mes pieds, je voyais la ville déjà scintillante de lumières, tandis qu'au-delà s'étendait la plaine immense qui allait se perdre dans le ciel. Je vis tout cela d'un coup d'œil ; mais il me fut
EREWHON
impossible d'y arrêter mon attention. Rien ne fut capable de Tarrêter jusqu'à l'instant où, regardant de toutes mes forces dans l'ombre de l'allée, j'aperçus une forme blanche qui s'avançait rapidement vers mm. Je m'élançai à sa rencontre, et avant que la réflexion ait eu le temps d'intervenir soit pour m'y pousser, soit pour m'en empêcher, j'avais saisi Arowhéna entre mes bras, et je couvrais de baisers sa joue qu'elle ne me refusait pas.
Nous étions tellement comblés de joie que nous restions sans rien due. Et même je ne sais pas quand nous aurions trouvé des mots, ni quand nous serions revenus à nous, si la servante n'avait pas été prise d'une attaque de nerfs, ce qui nous fit comprendre soudain la nécessité où nous étions de rester calmes. Alors, courtement et simplement, je lui exposai mon plan. Je le lui montrai sous son aspect le plus terrible, car j'étais sûr que plus la perspective serait sombre, et plus Arowhéna serait disposée à me suivre. Je lui dis que mon projet aurait probablement pour résultat final notre mort à tous les deux, et que je ne le lui proposais qu'en tremblant pour elle, et qu'elle n'avait qu'un mot à dire pour qu'il fût abandonné ; mais que cependant il y avait une petite chance pour que nous réussissions à nous enfuir vers quelque endroit de la terre où il n'y aurait plus aucun obstacle a. notre mariage, et qu'enfin je n'avais pas trouvé d'autre moyen de salut.
Elle accepta tout et ne ht paraître aucun doute, aucune hésitation. Elle ferait tout ce que je lui dirais de faire. Elle viendrait dès que je serais prêt. Je lui dis de m'envoyer sa femme de chambre tous les soirs. Je lui recommandai de faire bonne contenance, et de paraître gaie et aussi heureuse que possible, de façon à faire croire à son père, à sa mère et à Zulora, qu'elle ne pensait plus à moi, et de se tenir prête à venir d'une minute à l'autre aux ateliers de la Reine, pour qu'on la dissimulât entre les sacs de lest et les couvertures, dans la nacelle du ballon. Et là-dessus nous nous séparâmes.
Je hâtai mes préparatifs, car je craignais l'arrivée de la pluie et que la Reine ne revînt sur sa décision. Mais la sécheresse continua et au bout d'une quinzaine de jours, les ouvriers de la Reine avaient achevé le ballon et la nacelle, tandis que le gaz pouvait être, au premier signal, lâché dans l'enveloppe du ballon. Les derniers préparatifs étant terminés, mon ascension fut fixée au lendemain matin. J'avais exigé qu'on me laissât emporter une grande quantité de couvertures et de manteaux pour me protéger contre le froid de l'atmosphère supérieure et, de plus, dix ou douze grands sacs de lest.