CHAPITRE XXVIII
J*avais à peu près un trimestre de ma pension dans ma poche, et je m'en servis pour payer la femme de chambre d'Arowhéna et pour corrompre le contre-maître de la Reine, qui m'aurait même, je crois, rendu ce service pour rien. Il m'aida à cacher des provisons de bouche et du vin dans les sacs de lest, et le matin de mon ascension il trouva le moyen d'éloigner les autres ouvriers, pendant que je faisais entrer Arowhéna dans la nacelle. Elle arriva à la pointe du jour, la figure couverte d'un voile épais et vêtue de la robe de sa servante. Elle avait donné comme prétexte à sa sortie, son désir d'assister à une représentation matinale des Banques Musicales, et elle me dit qu'on ne remarquerait pas son absence avant le déjeuner ; mais qu'alors on s'en apercevrait fatalement. J'arrangeai le lest autour d'elle de façon à ce que, couchée comme elle l'était dans la nacelle, les sacs pussent la cacher, et je la recouvris avec les couvertures. Bien que mon ascension ne dût avoir lieu que dans quelques heures, je ne voulais pour rien au monde m'éloigner un seul instant de la nacelle. J'y pris donc place, et vis le ballon se gonfler peu à peu. Je n'avais pas d'autre bagage que les provisions cachées dans les sacs de lest, les livres de mythologie, et les traités sur les machines, avec mes journaux de voyage et mes traductions manuscrites.
Je restai tranquillement assis en attendant le moment fixé pour mon départ, mais tranquille en apparence seulement, car en moi-même j'agonisais d'angoisse à l'idée que l'absence d'Arowhéna pouvait être découverte avant l'arrivée du Roi et de la Reine, qui devaient assister à mon ascension. Ils ne devaient pas arriver avant deux heures encore, et pendant ce temps mille choses pouvaient se passer, dont chacune pouvait causer ma perte.
Enfin le gonflement du ballon fut terminé. Le tuyau qui l'avait rempli fut enlevé, après qu'on eût soigneusement bouché toutes les issues par lesquelles le gaz aurait pu sortir. Rien n'empêchait plus le ballon de monter, si ce n'était les mains et le poids de ceux qui le maintenaient au moyen de cordes. Je guettais de tous mes yeux l'arrivée du Roi et de la Reine, mais je ne découvrais aucun signe précurseur de leur approche. Je regardai dans la direction de la maison de M. Nosnibor : tout y semblait calme, mais ce n'était pas encore l'heure du déjeuner. La foule commençait à se faire plus épaisse. Ils savaient que la Cour était mal disposée à mon égard, et pourtant je ne découvris rien qui pût me faire supposer que j'étais impopulaire. Au contraire, je recevais beaucoup de témoignages de sympathie
et d*encouragement, et mille bons souhaits de réussite dans mon voyage.
J'étais en train de causer avec un monsieur de ma connaissance, et je lui disais ce que j'avais l'intention de faire lorsque je serais en présence du dieu de l'air, (je me demande ce qu'il devait penser de moi, car je suis certain qu'il ne croyait pas à l'existence personnelle du dieu de l'air, et qu'il savait bien que je n'y croyais pas), lorsque j'aperçus un groupe de gens qui sortaient de la maison de M. Nosnibor et couraient dans la direction des ateliers de la Reine. Mon cœur cessa de battre, mais bientôt, comprenant que le moment était venu pour moi d'agir ou de périr, je cnai avec véhémence à ceux qui tenaient les cordes (une trentaine d'hommes environ) de lâcher tout immédiatement, et je leur fis des gestes indiquant qu'il y avait du danger, en essayant de leur faire comprendre qu'il y aurait un malheur s'ils tenaient plus longtemps. Beaucoup obéirent ; les autres étaient trop faibles pour tenir les cordes et furent forcés de les lâcher. Là-dessus le ballon s'éleva d'un bond, mais j'eus l'impression que c'était la terre qui s'était détachée de moi et qui s'abîmait sous moi dans l'espace.
Cela se passa au moment précis où l'attention de la foule venait d'être partagée entre deux objets : la moitié du public suivait des yeux les gestes frénétiques de gens qui venaient de la maison de M. Nosnibor, et l'autre moitié prêtait l'oreille aux cris que je poussais. Une minute de plus, et Arowhéna était découverte. Mais avant que cette minute se fût écoulée, j'étais à une telle hauteur au-dessus de la ville, que plus rien ne pouvait me nuire, et à chaque seconde, la foule et la ville devenaient plus petites et plus confuses. En un temps effroyablement court, je ne vis plus qu'un immense mur de plaines bleues qui se dressait devant moi partout où je tournais mes regards.
D'abord le ballon monta tout droit, mais au bout de cinq minutes, alors que nous nous trouvions déjà à une grande hauteur, il me sembla que les choses que je voyais dans la plaine bougeaient et se retiraient de dessous moi. Je ne sentais pas le moindre souffle de vent, et par conséquent je ne pouvais pas croire que le ballon était en marche. Je me demandais donc ce que signifiait cette étrange mobilité d'objets attachés au sol, lorsque l'idée me vint que les gens qui se trouvent dans un ballon ne sentent pas le vent puisqu'ils voyagent avec lui et ne lui offrent aucune résistance. Alors je songeai avec plaisir que j'avais dû atteindre le courant constant d'alizés qui se trouvait dans l'atmosphère supérieure, et que j'allais probablement être porté,