CHAPITRE XXVIII
pendant des centaines ou même des milliers de kilomètres loin d'Erewhon et des Erewhoniens.
J'avais déjà ôté les couvertures et dégagé Arowhéna ; mais bientôt je les remis sur elle, car le froid commençait à se faire vivement sentir, et l'étrangeté de la situation dans laquelle elle se trouvait Tavait à demi stupéfiée.
Alors nous entrâmes dans une période de songe et de délire, dont je ne crois pas pouvoir recouvrer jamais un souvenir distinct. Il y a certaines choses dont je me souviens pourtant, comme, par exemple, que nous fûmes bientôt enveloppés dans une vapeur qui se congelait sur ma barbe et sur ma moustache. Puis, je retrouve Timpression d'être resté assis pendant des heures et des heures dans un brouillard épais, sans entendre d'autre bruit que celui de ma respiration et de celle d'Arowhéna (car nous n'échangions presque aucune parole) et sans voir autre chose que la nacelle en dessous et autour de nous, et le ballon au-dessus de nos têtes.
Peut-être que ce qu'il y avait de plus pénible quand nous eûmes cessé de voir la terre, c'était la sensation que le ballon restait immobile, alors que notre seule chance de salut était d'avancer avec la plus grande vitesse possible. De temps à autre, une déchirure se faisait dans les nuages et j'apercevais la terre pendant une seconde, juste assez pour voir, à ma grande satisfaction, que. nous devions avancer à une vitesse supérieure à celle d'un train express. Mais à peine la déchirure s'était-elle refermée que l'ancienne impression d'immobilité revenait aussi forte qu'avant, et sans qu'il fût possible de la vaincre par le raisonnement. Il y avait une autre sensation qui était presque aussi terrible ; car, de même qu'un enfant s'imagine qu'il est devenu aveugle quand on traverse un long tunnel et qu'il n'y a pas de lumière, de même lorsque la terre avait disparu de nouveau depuis quelques minutes, je me sentais envahir malgré moi par l'idée folle que je 1 avais quittée complètement et pour toujours. Plusieurs fois je mangeai et donnai un peu de nourriture à Arowhéna, mais à des intervalles de temps que je ne pouvais apprécier que par conjecture. Puis vint la nuit, des heures terribles et lugubres, sans même la lune pour nous réconforter. Avec l'aube la scène changea. Les nuages s'étaient dissipés et les étoiles du matin brillaient. Le lever de ce soleil éblouissant reste gravé dans ma mémoire comme le plus sublime qu'il m'ait été donné de voir. Au-dessous de nous se détachait en relief une chaîne de montagnes couvertes de neige nouvellement tombée ; mais nous étions
EREWHON
bien au-dessus d'elles. Nous avions l'un et l'autre une assez grande difficulté à respirer, mais je ne voulais pas laisser le ballon descendre d'un centimètre, ne sachant pas combien de temps encore nous pourrions avoir besoin de notre maximum de légèreté. Et même j'étais heureux de constater qu'après un intervalle de presque vingt-quatre heures nous étions encore à une aussi grande hauteur au-dessus de la terre.
Au bout de deux heures nous avions franchi les chaînes de montagnes, qui devaient avoir environ deux cent soixante kilomètres de largeur, et je revis une étendue de plaines unies qui se confondaient avec l'horizon. Je ne savais pas où nous étions et je n'osais pas descendre, de peur de gaspiller la force du ballon, mais je me demandais si par bonheur nous n'étions pas au-dessus du pays d'où j'étais parti pour mon voyage d'exploration. Je tâchai, en regardant bien, de découvrir quelque signe qui m'aurait permis de le reconnaître, mais je ne pouvais rien distinguer, et je craignais que nous ne fussions audessus de quelque lointaine province d'Erewhon, ou d'une région habitée par des sauvages. J'en étais là de mes conjectures quand le ballon entra pour la seconde fois dans une mer de nuages, et nous fûmes réduits à regarder l'espace vide et a nous demander où nous étions.
Le temps se traînait péniblement. Comme je regrettais ma pauvre montre ! J'avais l'impression que même le temps s'était arrêté, tant nous étions environnés de silence et d'immobilité. Parfois je me tâtais le pouls et comptais ses battements pendant une demi-heure de suite. J'aurais fait n'importe quoi pour me marquer le temps, pour me prouver qu'il était ici avec nous, et m'assurer que nous étions encore dans la zone bénie de son influence, et non pas errants à la dérive à travers le vide intemporel de l'éternité.
J avais déjà compté mes pulsations d'une demi-heure vingt ou trente fois, lorsque je tombai dans un léger sommeil. Je rêvai, d'une façon incohérente, que je voyageais dans un train express et que j arrivais à une gare où l'air était empli d'un bruit de locomotives qui soufflaient des jets de vapeur avec des sifflements violents et horribles. Je m'éveillai avec une sensation de peur et de malaise, mais les sifflements et le fracas continuèrent à me poursuivre même après mon réveil complet, et je fus obligé de m'avouer qu'ils étaient réels. D'où venaient ces bruits? Je ne l'ai jamais su ; mais ils allèrent en s'afîaibhssant, et au bout d'un certain temps se perdirent dans l'espace. Un peu plus tard les nuages se dissipèrent, et sous mes pieds je vis un