CHAPITRE XXVIII
spectacle qui acheva de glacer mon sang dans mes veines : je vis la mer, et rien que la mer. A peu près complètement noire, tachetée de crêtes de vagues blanches, que le vent agitait avec fureur. Arowhéna dormait paisiblement au fond de la nacelle, et en contemplant sa douce et sainte beauté, je gémis, et je me maudis de l'avoir entraînée dans un tel malheur. Mais il était trop tard à présent.
Je m assis et attendis la catastrophe ; et je ne tardai guère à comprendre, à certains signes, que la catastrophe allait sans doute bientôt se produire : le ballon avait commencé à descendre. Dès que j'avais vu la mer, j'avais eu l'impression que nous avions dû descendre, mais maintenant il n'en fallait plus douter : nous tombions, et rapidement. Je jetai un sac de lest, et pendant un moment nous remontâmes, mais au bout de deux ou trois heures la descente recommença, et je jetai un autre sac.
Alors la bataille commença tout de bon. Elle dura tout l'après-midi et toute la nuit et jusqu'au soir du lendemain. Je n'avais pas aperçu le moindre bateau, pas la moindre voile, et pourtant je m'étais à moitié aveuglé à force de fouiller des yeux, incessamment, tout l'horizon. Nous avions tout abandonné, sauf les vêtements que nous avions sur le corps. La nourriture et l'eau étaient parties, jetées aux albatros qui tournoyaient autour de la nacelle, afin de retarder de quelques heures ou même de quelques minutes l'instant où nous tomberions dans la mer. Je ne jetai les livres que lorsque nous ne fûmes plus qu'à quelques pieds au-dessus des vagues, et je serrai mes manuscrits jusqu'au bout sur mon cœur. Tout espoir semblait perdu ; et cependant ni elle ni moi n'avions perdu tout espoir ,•' et même quand le malheur que nous redoutions nous saisit, et que ce que nous avions attendu avec épouvante fut arrivé, nous restâmes assis dans la nacelle avec de l'eau jusqu'à la ceinture, en échangeant encore un affreux sourire d'espoir.
Quiconque a traversé le Saint-Gothard n'aura pas oublié qu'audessous d'Andermatt on trouve une de ces gorges des Alpes qui atteignent aux dernières limites du terrible et du sublime. A chaque pas Pâme du voyageur a été de plus en plus bouleversée et exaltée, jusqu'à ce qu'enfin les précipices dénudés qui le surplombent paraissent se refermer sur sa tête au moment où il franchit, au-dessus d'une cascade tonnante, un pont suspendu à mi-chemin entre les nuages et
EREWHON
la terre, et où il pénètre dans les ténèbres d'un tunnel creusé en pleip roc.
Qu'est-ce qui l'attend à la sortie? Sans doute un spectacle encore plus sauvage et plus désolé que celui qu'il vient de voir. Mais son imagination paralysée ne peut lui fournir aucune idée, aucune vision qui puisse surpasser le lieu d'épouvante dont il sort. Angoissé, haletant, il s'avance. Et voici que la lumière du soleil de l'après-midi l'accueille à sa sortie du tunnel, et voici une vallée riante, un ruisseau jaseur, un village avec de hauts clochers, et des prairies d'un vert éclatant. Voilà ce qui l'attendait, et il sourit en songeant à ses craintes, et les oublie l'instant d'après.
C'est ce qui se passa pour nous. Il y avait déjà deux ou trois heures que nous étions dans l'eau, et la nuit était venue. Nous nous étions dit adieu pour la centième fois, et nous nous étions résignés à mourir. Du reste je luttais déjà contre une espèce d'engourdissement dont il était probable que je ne me réveillerais jamais, — quand soudain Arowhéna me toucha l'épaule et me montra du doigt une lumière et une masse sombre qui se dirigeaient tout droit sur nous. Un cri : « Au secours ! » haut, clair et vibrant, partit de nous deux en même temps. Et cinq minutes après nous étions hissés, par des mains charitables et soigneuses, sur le pont d'un navire italien.