‹ Erehon, ou, De l'autre côté des montagnesChapitre 13 sur 126 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

nimium sua si bona norint agricolas », aurait pu écrire aussi véridiquement : « 0 infortunatos nimium sua si mala norint » ; et il y en a peu parmi nous qui ne soient protégés contre la plus vive douleur par leur inhabileté à comprendre ce qu'ils ont fait, ce qu'ils souffrent, et ce qu'ils sont réellement. Sachons gré au miroir de ne nous montrer que notre apparence.

En cherchant bien nous trouvâmes, au milieu de ce terrain plein de cailloux, un petit espace aussi peu raboteux que possible. Nous ramassâmes de l'herbe et nous nous arrangeâmes pour avoir un petit creux où reposer nos hanches. Nous attachâmes nos couvertures avec des courroies autour de notre corps, et nous nous couchâmes. Dans la nuit je m'éveillai et vis les étoiles sur ma tête et le clair de lune qui illuminait les montagnes. Le fleuve biuissait toujours. J'entendis un de nos chevaux appeler en hennissant son compagnon, et je fus assuré qu'ils étaient toujours là. Physiquement et moralement, j'étais dispos, mais je me disais aussi que j'avais certainement beaucoup d'obstacles à surmonter. J'éprouvais une délicieuse sensation de paix, une plénitude de contentement qu'on ne peut, je crois, connaître que si on a passé plusieurs jours de suite à cheval ou tout au moins au grand air.

Au matin, nous trouvâmes les feuilles de thé de la veille gelées au fond de nos pots, bien que nous ne fussions qu'au commencement de l'automne. Notre déjeuner fut pareil à notre souper, et dès six heures nous étions en route. Au bout d'une demi-heure, nous pénétrions dans la gorge, et à un tournant nous saluâmes une dernière fois, en les perdant de vue, les terres de mon maître.

La gorge était étroite et escarpée ; le fleuve n'y avait plus que quelques mètres de largeur, et hurlait et tonnait contre des rochers d'un poids de plusieurs centaines de quintaux. C'était un bruit assourdissant, car le volume des eaux était considérable. Nous mîmes deux heures pour faire moins de deux kilomètres, non sans danger, tantôt dans le fleuve et tantôt sur le roc. Il y avait cette noire odeur humide des rochers couverts d'une végétation visqueuse, qu'on sent auprès d'une cascade énorme d'où sans cesse monte une poussière d'écume. L'air était froid et gluant. Je ne comprenais pas comment nos chevaux faisaient pour ne pas glisser, surtout celui qui portait les vivres ; et je ciaignais presque autant d'avoir à revenir que d'avancer. Je crois que cela dura l'espace de cinq kilomètres environ, mais plus de la moitié du jour était écoulée quand la gorge s'élargit un peu, et qu'un petit cours d'eau venu d'une vallée tributaire s'y jeta. Il n'était pas possible

EREWHON

d avancer en suivant le bras prmcipal du fleuve, car les rochers descendaient perpendiculaire ment, comme des murs. Aussi, nous remontâmes l'affluent. Chov/bok d'ailieurs paraissait croire que c'était dans cette direction que se trouvait le col dont parlaient les traditions de sa tribu. Dès lors, nous courûmes moins de danger imm édiat ; mais la fatigue fut plus grande ; et ce ne fut qu'avec des peines infinies, à cau3v3 des rocs et de la végétation enchevêtrée, que nous parvinmes h gî imper, avec nos chevaux, sur le dos-d'âne duquel descendait ce ruisseau. A ce moment-là les nuages nous environnaient, et il pleuvait à torrents. De plus, il était six heures et nous étions épuisés de fatigue. Nous n'avions pas fait plus de dix kilomètres en douze heures.

Sur le dos -d'âne poussait une herbe grossière qui était alors en graine et par conséquent très nourrissante pour les chevaux. Il y avait aussi abondance d'anis et de laiteron, dont ils sont friands à l'excès. Aussi nous les mîmes en liberté et préparâmes notre camp. Tout était trempé de pluie, et nous étions à moitié morts de froid. En vérité, nous étions tiès mal à notre aise. Il y avait des broussailles à l'entour, mais pour avoir du feu, nous dûmes éplucher l'écorce mouillée de quelques branches mortes et remplir nos poches avec les éclats secs de l'intérieur. Cela fait, nous réussîmes à faire du feu ; et une fois qu'il fut allumé, nous fîmes en sorte de ne pas le laisser s'éteindre. Nous déployâmes la tente et vers neuf heures nous étions relativement réchauffés et séchés. Le lendem.ain matin, le temps était beau. Nous levâmes le camp, et après nous être avancés un peu, nous nous aperçûmes qu en descendant sur un terrain m.oins difficile que celui de la veille, nous rejoindrions le lit du fleuve qui, en amont de la gorge, s'élargissait de nouveau ; m.ais un coup d'œil suffit à nous montrer qu'il n'y avait aucun pâturage utilisable, rien que de petites vallées couvertes de broussailles de chaque côté du fleuve, et des montagnes absolument dépourvues de valeur. Mais du mxoms nous étions arrivés en vue de la chaîne pnnclp^lle. Il n'y avait pas à en douter. Les glaciers s'écroulaient au fl.anc des montagnes comm.e de? cataractes et paraissaient descendre jusqu'au ht du fl.euve. Il n'était pas difficile de les atteindre en suivant le fleuve, qui était large et coulait en plaine ; m.ais cela semblait vraiment bien inutile, car la chaîne principale paraissait inabordable, et du reste je savais m.ain tenant tout ce que j'avais voulu savoir de la nature du pays au-delà de la gorge : il n'y avait pas d'argent à en tirer, à moins qu'il n'y eût des minerais, mais je n'en voyais pas plus de traces que dans la région inférieure. Néanmoins je résolus de suivre le fleuve

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