‹ Erehon, ou, De l'autre côté des montagnesChapitre 121 sur 126 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Ce navire était le Principe Umberto, qui allait du Callao à Gênes. Il avait transporté un certain nombre d'émigrants à Rio, était allé ensuite au Callao où il avait pris une cargaison de guano, et maintenant il rentrait en Italie. Le capitaine était un nommé Giovanni Gianni, natif de Sestri. Il a bien voulu me donner la permission de faire appel à son témoignage au cas où l'on mettrait en doute l'authenticité de mon récit. Mais j'avoue, non sans regret, que je le laissai se fourvoyer en ce qui concernait certains détails importants. Je dois ajouter qu'au moment où nous fûmes sauvés, nous étions à plus de seize cents kilomètres de toute terre.

Dès que nous fûmes à bord, le capitaine nous demanda des nouvelles du siège de Paris. En effet, en dépit de l'énorme distance à laquelle nous étions de l'Europe, il s'était figuré que nous devions venir de là. On le croira sans peine : j'ignorais totalement qu'il y eût une guerre entre la France et l'Allemagne, et j'étais trop malade pour faire autre chose que de dire oui à tout ce qu'on voulait me faire dire. Je connais fort mal l'italien et je ne compris pas grand'chose à tout ce que le capitaine me disait ; mais je saisis avec joie l'occasion qu'il m'offrait ainsi de tenir caché le lieu d'où nous venions, et je résolus d'adopter pour mon propre compte toutes les explications qu'il lui plairait de m'attribuer. La version qui peu à peu se forma de cette façon fut, qu'à l'origine nous avions été dix ou douze dans le ballon ; que j'étais un Milord anglais et Arowhéna une comtesse russe ; que tous nos compagnons s'étaient noyés et que les messages que nous portions étaient tombés à l'eau. Par la suite j'appris que cette version n'aurait pas été acceptée si le capitaine n'avait pas été depuis plusieurs semaines en mer, car il se trouva qu'au moment où j'avais été sauvé il y avait déjà longtemps que les Allemands étaient maîtres de Paris. Toujours est-il que le capitaine m'inventa toute mon histoire, et j*en fus très satisfait.

Au bout de quelques jours nous aperçûmes un vaisseau anglais qui allait de Melbourne à Londres avec un chargement de laine. Sur mes instances, en dépit du temps orageux qui rendait périlleux pour une

chaloupe de nous conduire d'un navire à Tautre, le capitaine consentit à faire des signaux au navire anglais, et nous fûmes reçus à son bord. Mais notre transbordement fut si mouvementé que personne ne songea à s'inquiéter de la façon dont nous avions été trouvés. J'entendis bien le second, qui conduisait notre chaloupe, crier en français quelque chose qui signifiait qu'on nous avait retirés d'un ballon, mais le bruit du vent était si grand et le capitaine du vaisseau anglais comprenait si mal le français qu'il ne saisit pas le moindre lambeau de la vérité, et on nous considéra comme deux passagers sauvés d'un naufrage. Lorsque le capitaine me demanda dans quel navire j'étais quand j'avais fait naufrage, je lui dis que nous étions plusieurs personnes dans un bateau d'agrément ; qu'un courant nous avait entraînés vers la haute mer ; et qu'Arowhéna (que je fis passer pour une dame péruvienne) et moi, avions seuls été sauvés.

Il y avait là plusieurs passagers qui nous traitèrent avec une bonté que nous ne saurons jamais assez reconnaître. Je suis fâché quand je songe qu'ils vont découvrir que nous avons un peu manqué de confiance à leur égard. Mais enfin si nous leur avions raconté toutes nos affaires, ils ne nous auraient pas crus, et d'autre part j'étais bien décidé à ce que nul n'apprît l'existence d'Erew^hon, ou n'eût quelque chance d'y aller avant moi, si je pouvais en empêcher. En vérité, le souvenir des innombrables mensonges que je fus obligé de dire alors empoisonnerait toute mon existence, si je n'avais pas pour me soutenir les consolations de ma Religion. Parmi les passagers se trouvait un ecclésiastique fort distingué, par le ministère de qui Arowhéna et moi fûmes mariés dans les premiers jours qui suivirent notre arrivée à bord.

Après une heureuse traversée d'environ deux mois, nous aperçûmes Land's End, et une semaine plus tard nous débarquions à Londres. Une souscription qu'on fit pour nous à bord produisit beaucoup et nous ôta tout souci matériel immédiat. En conséquence, j'emmenai Arowhéna dans le Somerset, où ma mère et mes sœurs habitaient lorsque j'avais eu de leurs nouvelles pour la dernière fois. J'eus la grande douleur d'apprendre que ma mère était morte, et que sa fin avait été hâtée par la nouvelle de ma mort, rapportée à la station de mon maître par Chowbok. D'après ce qu'on me dit, je compris que Chowbok avait attendu mon retour pendant quelques jours, au bout desquels il s'était dit qu'il pouvait sans crainte tenir pour certain que je ne reviendrais jamais; et là-dessus il avait inventé une histoire d'après

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