CHAPITRE XXIX
laquelle j étais tombé dans un goufïre d'eau bouillante en redescendant la gorge au retour de notre expédition. On fit des recherches pour retrouver mon corps, mais le misérable avait eu soin de me noyer dans un endroit où il n V avait aucune chance qu'on pût jamais me découvrir, si j'y étais tombé.
Mes deux sœurs s'étaient mariées, mais ni l'un ni l'autre de mes beaux-frères n'étaient riches. Mon retour ne provoqua chez personne des transports de joie. Et bientôt ]e compris que lorsque nos parents ont pleuré déjà une fois notre mort, il est bien rare qu'ils envisagent sans ennui la perspective d'avoir à la pleurer une seconde fois. Je retournai donc à Londres, emmenant ma femme avec moi, et grâce à l'aide d'un ancien camarade, je gagnai ma vie à écrire de petits contes vertueux pour les magazines et pour une société de propagande religieuse. Cela me rapportait beaucoup et j'ose espérer qu'on ne me trouvera pas trop présomptueux si je dis que quelques-unes des brochures les plus populaires qu'on distribue dans les rues et qu'on trouve dans les salles d'attente des gares, sont sorties de ma plume. J'employais tous mes loisirs à mettre en ordre mes notes et mon journal de voyage, et leur donnai ainsi la forme sous laquelle on vient de les lire. Et il ne me reste plus rien à y ajouter, si ce n'est l'exposé du plan que je compte mettre à exécution pour convertir les Erewhoniens.
Ce plan, je viens tout juste de l'arrêter et il me paraît être le seul par lequel l'entreprise puisse être menée à bonne fin.
On comprendra tout de suite que ce serait une folie de ma part, que de suivre avec dix ou douze missionnaires, le même chemin qui m'a conduit à la découverte d'Erewhon. On me mettrait en prison pour fièvre typhoïde et on me livrerait aux redresseurs pour avoir enlevé Arowhéna. Un destin encore plus affreux, auquel j'ose à peine faire encore une fois allusion, serait réservé à mes dévoués collaborateurs. Il est donc évident qu'il faut trouver un autre chemin pour arriver jusqu'aux Erewhoniens, et grâce au ciel cet autre chemin existe. Un des fleuves qui descend des Montagnes Neigeuses, et qui traverse Erewhon, a été reconnu navigable sur plusieurs centaines de kilomètres à partir de son embouchure. On n'a jamais encore exploré son cours supérieur, mais je ne doute guère qu'il ne soit possible de le remonter avec une canonnière légère (car nous devons songer à nous protéger) jusqu'aux frontières d'Erewhon.
En conséquence, je propose qu'on fonde une société dans laquelle chacun des membres ne risquera pas autre chose que le capital qu'il
EREWHON
placera dans l'affaire. Il faudrait d'abord rédiger un prospectus ; et^ dans ce prospectus, je serais d'avis qu'il ne faudrait pas dire que les Erewhoniens sont les tribus perdues d'Israël. Cette découverte est d'un intérêt énorme pour moi. Mais elle a une valeur plutôt sentimentale que commerciale, et les affaires sont les affaires. Il nous faudrait trouver un capital d'au moins cinquante mille livres sterling qui pourrait être divisé en actions de cinq ou de dix livres sterling, selon ce qui sera décidé par la suite. Cela suffirait amplement à couvrir les frais d'un voyage d'essai.
Dès que le capital aura été souscrit, nous affréterons un vapeur de douze ou quatorze cents tonnes, avec assez de place pour transporter une cargaison d'hommes dans l'entrepont. Notre vapeur devra être armé de deux ou trois canons pour le cas où les sauvages nous attaqueraient à l'embouchure du fleuve. Il faudra encore que nous nous procurions des chaloupes d'une très grande capacité, et je pense qu'il serait désirable que ces chaloupes aussi fussent armées de deux ou trois pièces de six. On ferait remonter la rivière au navire aussi loin qu'on pourrait le faire sans danger, et une troupe d'hommes résolus prendraient alors place dans les chaloupes. C'est à ce moment-là que ma présence et celle d'Arowhéna serait nécessaire, parce que notre connaissance de la langue du pays désarmerait les soupçons et faciliterait les négociations.
Nous commencerions par exposer quels sont les avantages offerts à la main-d'œuvre dans la colonie du Queensland, et par faire remarquer aux Erewhoniens qu'en y émigrant ils pourraient amasser, tous autant qu'ils sont, des fortunes énormes, chose que nous pourrions facilement leur démontrer par les statistiques. Je ne doute pas que de cette façon un grand nombre d'entre eux ne pourraient être persuadés de revenir avec nous dans les plus grandes chaloupes ; de sorte qu'en deux ou trois voyages nous pourrions remplir notre navire d'émigrants.
Si nous étions attaqués, notre tâche n'en serait que plus facile, car les Erewhoniens n'ont pas de poudre à canon, et ils seraient tellement étonnés, que nous pourrions en capturer autant que nous voudrions ; et dans ce cas nous serions à même de les enrôler à des conditons encore plus avantageuses, puisqu'ils seraient prisonniers de guerre. Mais même si nous n'étions pas attaqués, je ne doute pas qu'une cargaison de sept ou huit cents Erewhoniens ne pourrait être amené» à signer, une fois à bord du navire, un contrat qui serait à la fois avantageux polir nous et pour eux.