CHAPITRE XXIX
Alors nous irions au Queensland, et comme les planteurs de canne a sucre de cette colonie ont un besoin urgent de main-d'œuvre, nous leur céderions notre contrat avec les Erewhoniens. Nous pensons que la somme réalisée par ce moyen nous permettrait de payer de beaux dividendes, et laisserait entre nos mains un profit considérable, que nous pourrions employer à recommencer nos opérations et à transporter d'autres Erewhoniens, qui nous donneraient de nouveaux bénéfices. En somme, nous pourrions faire la navette entre Erewhon et le Queensland, tant qu'il y aurait une demande de main-d'œuvre dans cette colonie, ou dans toute autre colonie chrétienne ; car les ressources en Erev^honiens seraient inépuisables, et nous en ferions tenir le plus grand nombre possible dans notre navire, où ils seraient nourris à peu de frais.
Arowhéna et moi considérerions comme un devoir de faire en sorte que nos émigrants ne soient placés que dans des familles de planteurs religieux. Ces personnes les feraient bénéficier de cette instruction dont ils ont tant besoin. Chaque jour, dès que leur travail dans les plantations serait terminé, on les rassemblerait pour chanter les louanges du Seigneur, et on leur apprendrait à fond le catéchisme, tandis que toute la journée du dimanche, chaque semaine, serait consacrée à leur faire chanter des psaumes et à les mener à l'église. Il faut insister sur cela, non seulement pour faire taire les scrupules que pourraient exprimer certaines personnes, soit dans le Queensland, soit dans la mère-patrie, au sujet des moyens par lesquels on se serait procuré les Erewhoniens, mais aussi parce que cela donnera à nos actionnaires la satisfaction de se dire que du même coup ils sauvent des âmes et remplissent leurs poches. Au moment où les Erewhoniens seront devenus trop vieux pour travailler, leur instruction religieuse ne laissera plus rien à désirer, et alors on pourra les ramener en Erewhon, où ils porteront la bonne semence avec eux.
Je ne découvre aucun point faible, aucune difficulté, dans ce projet, et j'espère que mon livre va lui faire assez de réclame pour assurer la souscription du capital nécessaire.
Dès que ce capital sera réuni, je me charge de convertir les Erewhoniens, non seulement à la vraie religion, mais aussi en une source de profits considérables pour les actionnaires.
Je dois ajouter que je n'ai pas le droit de m'attribuer l'honneur d avoir eu l'idée du plan exposé ci-dessus. Pendant des mois, je m'étais mis l'esprit à la torture, faisant projet sur projet pour l'évangélisation
EREWHON
«l'Ere whon, quand, par une de ces interventions particulières de la Providence qui devraient suffire à fermer la bouche aux sceptiques et à confondre la raison du rationaliste le plus endurci, mes yeux furent conduits sur cet entrefilet du journal le Times, dans un des premiers numéros de janvier 1872.
« Les Polynésiens au Queensland. — Le Marquis de Normanby, nouveau gouverneur du Queensland, vient d'achever sa tournée d'inspection dans les districts du Nord de cette colonie. On rapporte quà Mackay, une des régions où les plantations de canne à sucre sont le plus prospères. Son Excellence s* était beaucoup occupée des Polynésiens. Dans une allocU' tion aux personnes qui lui ont offert un banquet, le Marquis a prononcé les paroles suivantes : « On m'avait dit que les moyens par lesquels on se procurait des Polynésiens n étaient pas légitimes; mais je ne m^en suis pas aperça, du moins en ce qui concerne le Queensland. Et à en juger par ïapparence et l'attitude des Polynésiens, ils n'ont pas à se plaindre de leur situation. » Mais Son Excellence fit remarquer qu'il y aurait avantage à leur donner une instruction religieuse. Cela calmerait certains scrupules actuellement existants dans le pays, de savoir quon garderait les Polynésiens pour leur apprendre la religion. »
Je crois que cela se passe de tout commentaire, et je termine en disant un grand merci au lecteur qui peut avoir eu la patience de me suivre moi et mes aventures, sans se fâcher. Mais ce sera deux grands mercis que je dirai à celui qui voudra bien écrire tout de suite au Secrétaire de la Société Anonyme d'Evangélisation d'Erewhon (dont l'adresse sera publiée dans les journaux) et demander qu'on l'inscrive au nombre des actionnaires.
Post-Scriptum. — Je venais de recevoir et de corriger les dernières épreuves de cet ouvrage, et je descendais le Strand, de Temple-Bar a Charing-Cross, lorsqu'en passant devant Exeter Hall je vis une foule de personnes à l'air dévot qui se pressaient dans l'entrée de cet édifice, avec des figures qui exprimaient l'attente, la curiosité et le contentement de soi-même. Je m'arrêtai, et vis une affiche annonçant qu une séance tenue par des missionnaires était sur le point de commencer, et qu'un missionnaire indigène, le Révérend William Habakkuk
de (la colonie d'où j'étais parti pour mes aventures) serait présenté
et ferait une courte allocution.