‹ Erehon, ou, De l'autre côté des montagnesChapitre 16 sur 126 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

quatre ou cinq jours. Chowbok en portait la moitié, mais il avait laissé tomber tout son bagage, sans cloute au moment où il s'était enfui, car je le trouvai par terre en courant après lui. J'avais donc ses provisions aussi bien que les miennes. En conséquence je pris autant de biscuit que je pensais en pouvoir porter, et aussi un peu de tabac, du thé et quelques allumettes. J enveloppai tout cela (avec un flacon presque plein d'eau-de-vie, que j'avais gardé dans ma poche de crainte que Chowbok ne mit la main dessus) dans mes couvertures, et je serrai bien les courroies, faisant du tout un long rouleau d'environ sept pieds de longs et six pouces de diamètre. Puis j'attachai les deux bouts ensemble et passai ce rouleau autour de mon cou et par-dessus une épaule. C'est la manière la plus commode de porter un bagage lourd, parce qu'on peut se reposer en faisant passer le fardeau d'une épaule sur l'autre. Je bouclai mon pot de fer et une hachette autour de ma ceinture, et ainsi équipé je commençai à remonter la vallée, furieux d'avoir été joué par Chowbok mais bien résolu à ne pas revenir avant de m'y voir contraint.

Je passai et repassai plusieurs fois le cours d*eau sans difficulté, car il y avait beaucoup de gués excellents. A une heure j'étais au pied du col ; je grimpai pendant quatre heures, les deux dernières sur la neige où il était plus facile d'avancer. Vers cinq heures je n'étais plus qu'à dix minutes du sommet et dans un état de surexcitation tel que je n'en avais, je crois, jamais connu. Dix minutes plus tard, l'air froid de l'autre versant déferlait sur moi.

Je regardai. Je n étais pas sur la grande chaîne.

Je regardais encore. Il y avait un horrible fleuve, boueux et violemment agité, qui rugissait sur un immense lit, à des milliers de pieds au-dessous de moi.

Je me tournai du côté du couchant, et ne pus rien voir en remontant la vallée : je constatai seulement qu'il y avait d'énormes glaciers qui devaient entourer la source du fleuve, et dont il devait sortir. Je regardai encore, et cette fois je demeurai immobile d'étonnement.

Juste en face de moi il y avait un col facile à franchir, et à travers ce col j'eus une brève échappée sur une étendue infinie de lointaines plaines bleues.

Facile à franchir ? Oui, tout à fait facile ; couvert d'herbe menue presque jusqu'au sommet, qui n'était, pour ainsi dire qu'un sentier ouvert entre deux glaciers, desquels dégringolait un ruisseau insignifiant qui suivait des pentes abruptes mais non impraticables, pour

EREWHON

atteindre enfin le niveau du grand fleuve et former une alluvion où croissaient des herbes et un bosquet d'arbres rabougris.

Avant même que j'eusse acquis la certitude que mes yeux ne m'avaient pas trompé, un nuage était monté du fond de la vallée en face, et les plaines avaient disparu. Quel coup de chance pour moi ! Si j'étais arrivé cinq minutes plus tard, le nuage aurait surplombé ce col et je n'aurais jamais su qu'il en existait un. Et maintenant que le nuage le cachait, je commençais à me demander si ma mémoire ne me trompait pas, et à me dire que ce n'était peut être rien que la ligne bleue d'une brume lointaine qui avait rempli la hssure. Tout ce dont j'étais certain, c'est que le fleuve qui coulait dans la vallée au-dessous de moi, devait être le premier, en allant veis le Nord, après celui qui passait devant la station de mon maître ; de cela, pas de doute possible. Mais comment aurais-je pu croire que ma chance, tout en me faisant chercher un passage à la source d'une rivière qui ne menait nulle part, m'aurait amené à l'endroit précis d'où je pourrais découvrir l'unique brèche que présentaient les bastions d'un bassin plus septentrional ? C'était trop beau pour être vrai. Mais au moment même où mon doute était le plus fort, une déchirure se fit dans le nuage en face de moi, et pour la seconde fois, je vis des lignes bleues et des ondulations de collines qui allaient en s'affaiblissant pour se perdre dans un lointain horizon de plaines. Cela, c'était réel et je ne m'étais pas trompé. Â peine m*étais-je tout à fait convaincu de cette réalité, que déjà les deux bords du nuage se rejoignaient et que je ne pouvais plus rien voir.

Eh bien, que ferais-je ? La nuit allait bientôt mé surprendre, et je me sentais déjà glacé pour être resté debout et immobile après la fatigue de l'ascension. Rester où j'étais, ce n'était pas possible ; il fallait avancer ou reculer. Je trouvai un rocher qui m'abrita du vent et bus un grand coup au flacon d'eau-de-vie, ce qui me réchauffa et me réconforta sur-le-champ.

Je me demandai : « Pourrai-je descendre jusqu'au lit du fleuve qui est au-dessous de mioi ? « Il m'était impossible de savoir si des précipices ne m'en interdiraient pas l'accès. Et si j'atteignais le fleuve, oserais-je le traverser ? Je suis excellent nageur ; mais, une fois livré à cet effroyable tourbillon de flots, je seiais lancé n'importe où il voudrait, sans rien pouvoir contre lui. De plus, il y avait mon bagage. Si je l'abandonnais je mourrais de froid et de faim, m.ais si j'essayais de traverser le fleuve avec lui, je me noierais à coup sûr. Il y avait là

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