‹ Erehon, ou, De l'autre côté des montagnesChapitre 17 sur 126 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

de quoi me faire réfléchir sérieusement, mais Tespoir de découvrir un immense territoire propice à l'élevage (que j'avais bien 1 intention de monopoliser autant que cela serait en mon pouvoir), suffit à vaincre mon hésitation ; et au bout de quelques minutes, ma résolution fut prise ; puisque j'avais fait cette découverte, si importante, d'un passage conduisant à une région qui était probablement d'une valeur aussi grande que celle qui s'étendait sur notre versant des chaînes, j'irais de l'avant et m'assurerais de sa valeur réelle, même si un échec devait me coûter la vie. Plus j'y pensais et plus je me sentais résolu, ou bien à devenir fameux, et peut-être riche, en pénétrant dans ce monde inconnu, ou bien à périr dans cette entreprise. Vraiment, je sentais que la vie ne me serait plus d'aucun prix, si, après avoir fait une telle trouvaille, je refusais d'en saisir les bénéfices éventuels.

J'avais encore une heure de grand jour pendant laquelle je pourrais commencer à descendre vers quelque endroit où je pourrais camper ; m.ais il n'y avait pas un moment à perdre. D'abord, j'avançai rapidement, car j'étais sur de la neige et mes pieds s'y enfonçaient assez profondément pour m'empêcher de tomber, bien que je descendisse aussi vite que possible, et en ligne droite, la pente de la montagne. Mais il y avait moins de neige sur ce versant que sur l'autre, et j'en fus bientôt sorti et me trouvai sur une combe au terrain dangereux et très pierreux où une glissade aurait pu me causer une chute mortelle. Mais tout en me hâtant je faisais attention, et j'arrivai sain et saut au fond de la combe, où je trouvai des touffes d'une herbe commune, et même çà et là un essai de buisson. Ce qu'il y avait en dessous, je ne pouvais pas le voir. J'avançai de quelques centaines de mètres, et m'aperçus que j'étais au bord d'un précipice effrayant où nul être raisonnable n'eût songé à s'aventurer. Pourtant j'eus l'idée d'explorer le ruisseau qui drainait la combe et de voir si par hasard il ne s'était creusé un lit plus praticable. En quelques minutes, je me trouvai à l'entrée d'un couloir en pente à ttaveis les rochers, dans le genre du défilé de Twll Dhu, mais de dimensions bien plus considérables. Le ruisseau s'y était dirigé et s'était creusé un canal profond dans un terrain qui paraissait moins dur que celui qui formait l'autre versant de la montagne. Je suppose qu'il était d'une formation géologique différente, mais malheureusement je ne saurais dire quelle formation c'était.

Ce couloir ne me disait rien qui vaille. J'y jetais un coup d'œil, puis je m'avançai un peu sur chacun de ses côtés et me retrouvai au bord de précipices affreux juste au-dessus du fleuve, qui mugissait à quelque

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quatre ou cinq mille pieds au-dessous de moi. Je n*osai pas songer à descendre de quelque façon que ce fut, à moins pourtant de me risquer dans le défilé, en qui j*eus confiance dès que l'idée me fut venue que la roche était tendre et que l'eau avait pu se creuser un canal assez uni d'un bout à l'autre. L'ombre augmentait de minute en minute, mais j'avais encore une demi-heure de crépuscule devant moi, et je pénétrai (non sans peur) dans le défilé, bien décidé, si je trouvais de trop grandes difficultés, à revenir sur mes pas pour camper et attendre au lendemain pour chercher un autre passage. Au bout de cinq minutes j'avais tout à fait perdu la tête : le mur du défilé s'élevait à plusieurs centaines de pieds et s'inclinait tellement que je ne voyais plus le ciel. Le défilé était plein de rochers, et je tombai souvent et me fis de nombreuses contusions. A force de tomber dans l'eau j'étais tout trempé. Il n'y avait pas un grand volume d'eau, mais elle coulait avec tant de vitesse qu'il n'y avait pas moyen de lui résister. Une fois, j'eus à sauter du haut d'une cascade assez élevée dans un bassin profond situé en-dessous et mon bagage était si lourd que je faillis bien me noyer. Il s'en fallut de fort peu ; mais le hasard voulut que la Providence fût de mon côté. Peu après il me sembla que le défilé s'élargissait, et qu'il y avait plus de broussailles. Bientôt je me trouvai sur une pente herbeuse et découverte, et, en m'avançant à tâtons le long du torrent, je rencontrai une surface unie avec quelques arbres, où il m'était possible de camper confortablement, il était temps, car la nuit était tout à fait venue.

Ma première pensée fut pour mes allumettes : seraient-elles sèches ? La partie extérieure de mon bagage était entièrement mouillée, mais en déroulant les couvertures, je trouvai toutes choses sèches et chaudes à l'intérieur. Quelle joie pour moi ! Je fis du feu et je jouis délicieusement de sa chaleur et de sa compagnie. Je me fis du thé et mangeai deux de mes biscuits : je ne touchai pas à mon eau-de-vie, car il ne m*en restait guère, et je serais content de la trouver si le cœur me manquait. Tout ce que je faisais, je le faisais presque machmalement, car il m'était impossible de me faire une idée exacte de la situation où je me trouvais : tout ce que je savais, c'est que j'étais tout seul et que je ne pourrais jamais revenir par le défilé que je venais de descendre. C'est une sensation horrible que celle d'être séparé de toute l'humanité. Et pourtant j'étais encore rempli d'espoir, et dès que la nourriture et le feu m'eurent réchauffé, je me mis à faire mille rêves dorés ; mais je ne crois pas qu'aucun homme puisse garder sa raison intacte dans une

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