‹ Erehon, ou, De l'autre côté des montagnesChapitre 18 sur 126 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

pareille solitude, à moins qu'il n'ait la compagnie des animaux. On se prend à douter de sa propre identité.

Je me rappelle que la seule vue de mes couvertures, ou le bruit de ma montre, suffisaient à me donner un sentiment de bien-être : c'étaient des choses qui me reliaient à d'autres hommes. Mais les cris des gelinottes me faisaient peur, et aussi ceux d'un oiseau jacasseur qui semblait rire de moi ; mais j'y fus vite habitué, et bientôt j'aurais pu croire qu'il y avait des années que je l'avais entendu pour la première fois.

J'ôtai mes vêtements et roulai ma couverture intérieure autour de moi, en attendant que mes vêtements eussent séché. La nuit était très calme et je fis un feu ronflant ; de cette façon je me réchauffai vite, et enfin je pus me rhabiller. Ensuite je sanglai ma couverture autour de moi et me couchai aussi près que possible du feu.

Je rêvai qu'on installait un orgue dans le hangar à laine de mon maître. Puis le hangar disparut et l'orgue se mit à grandir démesurément, au milieu d'un flot de lumière éclatante, et peu à peu devint pareille à une grande ville dorée au flanc d'une montagne, avec des rangées superposées de tuyaux qui s'enfonçaient dans les falaises et dans les précipices, et dans de mystérieuses grottes, comme celles de Fingal, dans les profondeurs desquelles j'apercevais les piliers lisses qui brillaient. En avant régnaient de hautes terrasses en gradins, sur la plus élevée desquelles je distinguais un homme dont la tête disparaissait, inclinée sur un clavier et dont le corps se balançait de droite et de gauche au milieu d'un ouragan d'immenses harmonies en arpèges, qui éclataient avec fracas au-dessus et autour de lui. Alors quelqu'un me touchait l'épaule en me disant : « Vous ne voyez donc pas ? C'est Handel » ; mais j'avais à peine compris, et j'essayais d'escalader les terrasses et de m'approcher de lui, quand je m'éveillai ébloui par l'intensité et la netteté de mon rêve.

Un morceau de bois avait brûlé par le milieu et ses deux extrémités étaient tombées sur la braise en faisant une flambée : c'est cela qui, je pense, m'avait donné mon rêve et me l'avait enlevé. J'éprouvais un amer sentiment de désillusion, et, m'accoudant, je fis mon possible pour revenir à la réalité et me raccoutumer à l'étrangeté de ce qui m'entourait.

J'étais tout à fait éveillé. Du reste j'avais une sorte de pressentiment, comme si mon attention était retenue par quelque chose de plus que le rêve, bien qu'aucun de mes sens ne fut encore particulièrement sol-

ËREWHON

licite. Je retins mon souffle et j'attendis. Et alors, j entendis — était-ce une illusion ? Non... : je piêtai l'oreille, j'écoutai, et f entendis un bruit, affaibli et extrêmement lointain, de musique, comme celui d'une harpe éolienne, porté par le vent, qui soufflait, frais et saisissant, des montagnes d'en face.

La racine de mes cheveux frémit. J'écoutai, mais le vent avait cessé ; et, pensant que c'avait du être le vent lui-même... Non : soudain je me rappelai le bruit que Chowbok avait fait sous le hangar. Oui : c'était cela.

Grâce au ciel ! quoique ce put être, c'était fini maintenant. Je me raisonnai et je reconquis ma présence d'esprit. Je me convainquis que je n'avais fait que rêver, avec un peu plus d'intensité que d'ordinaire. Bientôt même je me mis à rire en pensant que j'étais vraiment sot d'avoir peur d'un rien, et en me disant que même si je finis^ sais mal, ça ne serait pas une si grande affaire après tout. Je récitai mes prières, — devoir que j'avais trop souvent omis, — et en peu de temps je tombai dans un sommeil véritablement reposant qui dura jusqu'au grand jour et qui me rétablit. Je me levai. En cherchant parmi les cendres de mon feu, je trouvai un peu de braise, et j'eus vite fait une nouvelle flambée. Je préparai mon déjeuner, et j'eus le plaisir de le prendre en compagnie de plusieurs petits oiseaux, qui sautillaient autour de moi, et se perchaient sur mes chaussures et sur mes mains. Je me sentais relativement heureux, mais je puis affirmer au lecteur que mon voyage avait été infiniment plus pénible que mon récit ne le représente, et je l'engage vivement à rester en Europe s'il le peut, ou tout au m^oins dans un pays qui a été exploré et colonisé, plutôt que d'aller dans des lieux où personne n'est allé avant lui. L exploration est une chose délicieuse avant et après, mais pas très agréable pendant, à moins qu'elle ne soit tellement facile qu'elle n'en mérite plus le nom.

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