‹ Erehon, ou, De l'autre côté des montagnesChapitre 19 sur 126 · LE FLEUVE ET LA CHAINE · texte numérisé non relu

LE FLEUVE ET LA CHAINE

Mon premier soin fut de descendre vers le fleuve. J'avais perdu de vue le passage que j avais aperçu du sommet du col, mais je l'avais si bien repéré que ]e ne pouvais manquer de le trouver. J'étais tout meurtri et courbaturé, et mes chaussures commençaient à s'user, car j'avais marché sur un terrain difficile pendant plus de trois semâmes ; mais à mesure que le journée s'avançait et comme je m'apercevais que je n'éprouvais pas de sérieuses difficultés dans la descente, je repris confiance. Au bout de deux heures, j'arrivai à une forêt de sapins où il y avait très peu de broussailles, et je descendis rapidement jusqu'à ce que j'eusse atteint le bord d'un nouveau précipice qui me donna beaucoup d'embarras, mais enfin je réussis à le contourner, ht entre trois et quatre heures de l'après-midi, j'atteignis le ht du fleuve.

D'après les calculs que j'avais faits sur l'altitude de la vallée qui se trouvait sur l'autre versant du col que j'avais traversé, j'arrivai à la conclusion que le col lui-même ne pouvait guère être à moins de neuf mille pieds au-dessus de la mer ; et j'avais heu de penser que le lit du fleuve, vers lequel je me dirigeais en ce moment, était à trois raille pied d'altitude. Le courant était d'une rapidité terrifiante, avec une pente d'au moins quarante ou cinquante pieds par mille. C'était certainement le premier fleuve au nord en venant de celui qui passait devant le pâturage de mon maître, et il devait avoir à franchir une gorge impraticable avant de parvenir à des régions connues (c'est du reste le cas de tous les grands cours d'eau de ce pays). On avait calculé que l'endroit où notre fleuve sortait de la gorge pour se répandre dans les plaines était à près peu à deux mille pieds d'altitude.

Dès que je fus arrivé au bord du fleuve, son aspect m'effraya encore plus que je n'aurais pensé. Il était boueux, à cause du voisinage des glaciers qui lui donnaient naissance. Le courant était large, rapide et violent, et j'entendais le bruit que faisaient les galets en s 'entrechoquant, comme au bord de la mer. Il ne fallait pas songer à le passer à gué. Il m'était impossible de nager en portant mon bagage, et je n'osais pas m'en séparer. Je n'avais qu'un moyen : me construire

EREWHON

un petit radeau ; chose difficile à faire, et dangereuse à employer, du moins pour un homme seul au milieu d'un tel courant.

Comme il était trop tard pour faire beaucoup de choses cet aprèsmidi, j'employai ce qui en restait à monter et à redescendre le long du fleuve, afin de découvrir le passage le plus praticable. Puis j'établis de bonne heure mon campement, et passai une bonne nuit, cette foisci sans musique, ce dont je fus content, parce que le rêve de la nuit précédente m'avait hanté toute la journée, bien que je fusse tout à fait sûr que ce n'était rien que l'ouvrage de mon imagination, mise en mouvement par ce que j'avais entendu faire à Chowbok, et par les émotions violentes de la soirée.

Le lendemain je me mis à ramasser les hampes desséchées d'une espèce de plantes pareilles au glaieul ou à l'iris, qui se trouvaient là en abondance et dont les feuilles, une fois déchirées en lanières, étaient aussi solides que les meilleures cordes. Je les portai au bord du fleuve et, commençai à me faire une sorte de grossière plate-forme assez large pour moi et pour mon bagage, si seulement je pouvais m'y maintenir. Les hampes étaient longues de dix ou douze pieds, et très résistantes, mais creuses et légères. J'en composai tout mon radeau, en les liant en fagots à angles droits l'un sur l'autre, régulièrement et fortement, avec des lanières de la même plante, et en attachant d'autres hampes en travers. Je mis toute la jovirnée jusqu'à environ quatre heures pour achever le radeau, mais j'avais encore le temps de traverser, et résolus de le faire immédiatement.

Je choisis un endroit où le fleuve était large et relativement calme, à quelque soixante-dix ou quatre-vingts mètres en deçà d'un tourbillon furieux. C'était là que j'avais construit mon radeau. Je le mis à l'eau, j assujettis mon bagage au milieu, et j'y montai moi-même, gardant en m.ain une des hampes les plus longues, en sorte que je pus me diriger à travers le courant jusqu'à ce que sa trop grande profondeur m'empêchât de le faire. Pendant les vingt ou trente premiers mètres cela n alla pas trop mal, mais miême dans ce court trajet, je faillis faire chavirer mon radeau en me portant trop brusquement d'une extrémité à 1 autre. L eau devint alors bien plus profonde, et je me penchai tellement, pour toucher le fond avec la hampe, que je dus me tenir immobile, appuyé sur elle, pendant quelques secondes. Puis, quand je la relevai, le courant fut plus fort que moi, et je me vis emporter vers le tourbillon. En une seconde tout se mit à fuir autour de moi, et je ne fus plus maître du radeau. Je ne me souviens plus de rien,

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