CHAPITRE V
sinon de la vitesse, et du tumulte, et des flots qui enfin me firent chavirer. Mais tout se termina bien, et je me trouvai près de la rive, n'ayant pas d'eau plus haut que les genoux, et en train de tirer mon radeau vers la terre, heureusement sur la rive gauche du fleuve, celle même où je désirais aborder. Quand je pris pied je m'aperçus que j'étais à deux kilomètres environ, peut-être moins, en-dessous du point dont j'étais parti. Mon bagage était mouillé à la surface, et moimême j'étais ruisselant, mais j'avais réussi à faire ce que je voulais, et je savais que mes difficultés étaient, pour quelque temps, finies. Alors j'allumai m.on feu et me séchai. Cela fait, j'attrapai quelques-uns des canetons et des mouettes, très nombreux sur le ht du fleuve et aux alentours, de sorte que j'eus non seulement un bon repas (dont j'avais grand besoin, n'ayant mangé que fort peu depuis que Chowbok m'avait quitté), mais aussi d'abondantes provisions pour le lendemain.
Je songeai à Chowbok, et compris combien il m'avait été utile, et quelle perte j'avais faite, pour toutes sortes de raisons, en le peidant, parce que désormais il me fallait faire moi-même bien des choses qu'il faisait pour moi et qu'il savait faire infiniment mieux que moi. De plus j'avais pris à cœur de le convertir pour tout de bon à la religion chrétienne, qu'il avait déjà embrassée en apparence, bien que je ne puisse croire qu'elle se fût profondément enracinée dans son âme impénétrablement stupide. J'avais coutume de le catéchiser, assis devant le feu de notre campement, et de lui expliquer les mystères de la Trinité et du péché originel, que je connaissais moi-même fort bien, étant le petit-fils d'un archidiacre du côté de ma mère, sans parler du fait que mon père appartenait au clergé de l'Eglise anglicane. J'avais donc tout ce qu'il fallait pour convertir Chowbok, et je souhaitais d'autant plus y parvenir — en dehors de mon sincère désir de sauver l'infortunée créature d'une éternité de tourments, — que je me rappelais la promesse de saint Jacques, que si quelqu'un convertissait un pécheur (et Chov/bok en était un, pour sûr) « il couvrirait ainsi la multitude de ses péchés ». Je me disais donc que la conversion de Chowbok pourrait en quelque sorte compenser les inégulantés et les fautes de ma vie passée, dont le souvenir m'avait souvent point au cours des épreuves que je venais de traverser.
Même, une fois, j'étais allé jusqu'à l'ondoyer, — aussi bien que je pus, — parce que je m'étais assuré qu'il n'avait pas été à la fois baptisé et ondoyé, et que je croyais, — comme lui-même m'avait dit qu'il avait reçu du missionnaire le nom de William, — qu'il avait été pro-
EREWHON
bablement soumis au seul baptême sans ondoiement. Je jugeai que c'était une grande négligence de la part du missionnaire que d'avoir oublié l'ondoiement, qui est assurément la cérémonie la plus importante des deux, et qui doit, à ce que j'ai toujours cru, précéder l'imposition du nom, aussi bien pour les adultes convertis que pour les enfants ; et quand je songeai aux dangers que nous courrions tous les deux, je résolus de ne pas attendre plus longtemps. Par bonheur il n'était pas encore midi, et je l'ondoyai aussitôt avec un des pots (les seuls vaisseaux que j'avais) révérencieusement, et, je crois, efficacement. Puis je me mis en devoir de lui apprendre les plus profonds mystères de notre croyance, et de faire de lui un chrétien, non pas seulement de nom, mais de cœur.
Il est vrai que je n'y aurais peut-être pas réussi, car Chowbok avait la tête dure. Même, le soir du jour où je l'avais baptisé, il essaya pour la vingtième fois de voler l'eau-de-vie, ce qui me fit demander avec tristesse si par hasard je ne l'avais pas bien baptisé. Il avait un livre de prières, vieux de plus de vingt ans, que le missionnaire lui avait donné ; mais la seule chose qui avait fait sur lui une impression vive et durable était le titre de la Reine-Mère Adélaïde, qu'il répétait chaque fois qu'il était fortement ému ou touché, et qui paraissait véritablement avoir pour lui une profonde signification spirituelle, bien qu'il ne pût jamais séparer complètement sa personnalité de celle de Mane-Mgdeleine, dont le nom aussi le fascinait, encore qu'à un degré moindre.
Certes c'était un terrain pierreux, mais en le défonçant un peu, j aurais du moins pu lui enlever toute croyance à la religion de sa tribu, ce qui eût été la moitié du chemin de fait vers sa conversion sincère au Christianisme. Or voici que tout cela était mis hors de mon pouvoir, et qu'il m'était aussi impossible de continuer à lui venir en aide spirituellement qu'à lui de continuer à me faire profiter de sa force physique. Et du reste, n'importe quelle société valait mieux que cet isolement. t
1 outes ces réflexions m'attristèrent profondément ; mais quand ^Ê j'eus fait bouillir mes canetons, et que je les eus mangés, je me sentis ^^ beaucoup plus dispos. Il me restait un peu de thé et une livre de tabac, qui me durerait encore quinze jours en fumant modérément. J'avais aussi huit biscuits de mer et, ce qui était plus précieux que tout cela, environ six onces d'eau-de-vie, que je réduisis aussitôt à quatre, car la nuit était froide.