CHAPITRE VI
à la connaissance de la seule vérité : vraiment ce serait me couvrir d'une gloire immortelle. La contemplation de cette perspective me ht battre le cœur avec force, furieusement. Quelle position cela m'assurerait dans l'autre monde, et peut-être même dans celui-ci ! Quelle folie de ma paît si je ne profitais pas d'une telle occasion ! Je serais classé immédiatement api es les Apôtres, sinon au même rang qu'eux. A coup sûr, je serais au-dessus des petits prophètes, et peut-être audessus de tous les écrivains de l'Ancien Testament excepté Moïse et Isaïe. Pour un avenir tel que celui-là, j'aurais sacrifié tout ce que j'avais sans hésiter une seconde, si j'avais pu raisonnablement en être assuré. J'avais toujours sincèrement approuvé le labeur des missions ; et quelquefois j'avais souscrit mon obole pour leur entretien et leur développement ; et à vrai dire j'avais toujours admiré, et envié, et respecté les missionnaires, plus que je ne les avais véritablement aimés. Mais si ce peuple était les dix tribus perdues d'Israël, le cas était singulièrement différent : l'occasion était trop excellente pour être négligée, et je pris la ferme résolution, si je voyais quelques signes qui me parussent confirmer mon impression que j'étais réellement tombé sur les tribus égarées, de les convertir.
Je peux dire aussi que cette découverte est celle à laquelle j'ai fait allusion au début de mon récit. Le temps n'a fait que fortifier l'impression que j'avais reçue d'abord et, bien que je sois demeuré dans le doute pendant quelque temps, maintenant ma certitude est entière.
Quand j'eus fini de manger, mes hôtes s'approchèrent et désignèrent la vallée qui conduisait à leur propre pays, comme pour me dire que je devais les y suivre ; en même temps ils me prirent par les bras et firent comme s'ils voulaient m 'entraîner, mais sans user de violence. Je me mis à rire et passai ma mam sur ma gorge, en désignant la vallée, comme pour dire que je craignais d'être mis à mort en arrivant là-bas ; mais ils me comprirent aussitôt, et secouèrent la tête avec beaucoup de force, pour me montrer que je ne courais aucun danger. Leur attitude me rassura complètement ; et au bout d'une demi-heure environ, j'avais empaqueté mon bagage, et j'étais impatient de continuer mon voyage, me sentant singulièrement fortifié et réconforté par une bonne nourriture et un bon sommeil, tandis que mes espérances et ma curiosité étaient éveillées au plus haut degré par la situation extraordinaire dans laquelle je me trouvais.
Mais mon enthousiasme avait déjà commencé à se refroidir ; et je
EREWHON
me disais qu'après tout ce peuple n'était peut-être pas les dix tribus ; et que dans ce cas, je n'avais plus qu'à regretter que mon espoir de faire fortune, qui m'avait conduit dans de telles fatigues et dans un si grand danger, fût à peu près anéanti par le fait que ce pays était rempli jusqu'à déborder d'une population qui avait déjà dû mettre en valeur ses richesses les plus accessibles. De plus, comment pourrais-je m'en aller ? Car il y avait dans les allures de mes hôtes quelque chose qui me disait qu'ils me tenaient et qu'en dépit de toute leur bienveillance, ils entendaient ne pas me lâcher^