‹ Erehon, ou, De l'autre côté des montagnesChapitre 27 sur 126 · PREMIÈRES IMPRESSIONS · texte numérisé non relu

PREMIÈRES IMPRESSIONS

Nous suivîmes un sentier alpestre pendant quelques kilomètres, tantôt à des centaines de pieds au-dessus d'un torrent grondant qui descendait des glaciers, et tantôt presque sur ses bords. La matinée éfeit froide et quelque peu brumeuse, car l'automne avait fait de grands progrès dans ces derniers jours. Quelquefois nous traversions des forêts de sapins ou plutôt d'ifs, mais qui ressemblaient à des sapins ; et je me souviens que de loin en loin nous passions devant une petite chapelle sur le bord de la route, dans laquelle se trouvait une statue d'une grande beauté, représentant quelque personnage, homme ou femme, dans tout l'éclat de la jeunesse, de la force et de la beauté, ou bien d'une maturité ou d'une vieillesse majestueuses. Mes hôtes inclinaient toujours la tête en passant devant ces chapelles, et j'étais scandalisé de voir que des statues, qui n'avaient aucune laison d'être évidente, sinon qu'elles rappelaient quelque beauté ou quelque excellence individuelle extraordinaire, recevaient un aussi grave hommage. Pourtant je ne laissai voir aucun étonnement ni aucun blâme ; car je me rappelai qu'une des injonctions de l'Apôtre des Gentils est d être tout à tous, et que je ferais bien de m'y conformer pour le moment. Peu après avoir dépassé une de ces chapelles nous tombâmes soudam sur un village qui sortit tout à coup de la brume ; et je commençai à craindre d'avoir à souffrir de la curiosité des gens ou de leur aversion. Mai? il n'en fut rien. Ceux qui me conduisaient parlèrent, en passant, a un grand nombre de personnes qui firent aussitôt paraître beaucoup d'étonnement. Toutefois mes guides étaient bien connus et la politesse naturelle des gens les empêchait de m importuner de quelque façon que ce fût ; mais ils ne pouvaient pas se défendre de m'observer, ni moi de les observer à mon tour. Je puis bien dire dès à présent ce que mon expérience m'apprit dans la suite, à savoir, qu'avec tous leurs défauts et l'extraordinaire fausseté de leurs idées sur bien des sujets, ce sont bien les gens les mieux élevés avec lesquels je sois entré en contact.

Ce village était exactement pareil à celui dont nous venions, seule-

EREWHON

ment un peu plus grand. Les rues étaient étroites et non pavées, mais assez proprement tenues. Il y avait de la vigne grimpante sur les murs de la plupart des maisons, dont quelques-unes avaient des enseignes sur lesquelles étaient peints une bouteille et un verre, et cette vue me mit singulièrement à mon aise. Même sur ce rebord de la société humaine il y avait une végétation rabougrie de petits commerces, qui avait poussé et qui vivait tant bien que mal quoique dans un climat commercial des plus glacés. Il en était de cet endroit comme de tout ce que j'avais vu depuis mon arrivée : toutes choses étaient, comme genres, les mêmes qu'en Europe, et la différence n'était que dans les espèces. Et je souris en voyant à une devanture des bocaux de sucre d'orge et de bonbons pour les enfants, comme chez nous ; seulement, le sucre d'orge était en plaques au lieu d'être en bâtons tordus, et coloré en bleu. Il y avait beaucoup de vitres dans les plus belles maisons.

Enfin je dois dire que les habitants étaient d'une beauté physique tout simplement étonnante. Je n'ai absolument rien vu, jamais, qui pût leur être comparé. Les femmes étaient robustes et d'allure majestueuse, tandis que leur tête était plantée sur leurs épaules d'une façon si gracieuse que les mots ne sauraient l'exprimer. Chacun de leurs traits était achevé : les paupières, les cils et les oreilles, tout cela était presque toujours parfait. Leur teint valait celui des plus beaux portraits italiens : il était d'un olivâtre très clair, mais rendu vermeil par l'éclat que donne une santé parfaite. Leur expression était divine ; et tandis qu'elles jetaient sur moi des regards timides en entr 'ouvrant les lèvres dans l'excès de leur surprise, toute pensée de les convertir disparaissait chez moi devant des sentiments qui étaient beaucoup plus d'ici-bas. Chacune à son tour m'éblouissait, et je n'eusse pu rien dire d'elles, sinon que chacune était la plus belle que j'eusse jamais vue. Même dans leur âge mûr elles étaient encore agréables, et les vieilles femmes grisonnantes, au seuil de leurs maisonnettes, avaient une dignité, pour ne pas dire une majesté, qui n'appartenait qu'à elles .

Les hommes étaient aussi bien faits que les femmes étaient belles. J'ai toujours aimé et vénéré la beauté ; mais j'étais littéralement confondu en présence d'un type si achevé : un composé de tout ce qu'il y a d'excellent dans les types égyptien, grec et italien. Les enfants étaient innombrables et extrêmement gais. Ai-je besoin de dire qu'ils avaient leur part entière de la beauté répandue partout ? J'exprimai par gestes mon admiration et mon plaisir à mes guides ; et ils s'en

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