‹ Erehon, ou, De l'autre côté des montagnesChapitre 32 sur 126 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

posait sur la table un plat d'apparence savoureuse. En la regardant j*eus l'impression que ma situation avait déjà pris une bien meilleure tournure, car sa vue suffit à me réconforter grandement. Elle n'avait guère plus de vmgt ans, était d'une taille supérieure à la moyenne, vive et vigoureuse et pourtant d'une grande finesse de traits. Ses lèvres étaient charnues et douces, ses yeux brun -foncé étaient frangés de cils longs et recourbés ; ses cheveux bien tressés laissaient son front à découvert ; son temt était vraiment merveilleux ; son corps avait autant de robustesse qu on en peut demander à la plus parfaite beauté féminine, mais pas davantage ; ses mains et ses pieds auraient pu servir de modèles à un sculpteur. Après avoir posé le ragoût sur la table elle se retira en me jetant un regard de pitié ; sur quoi, me rappe-r lant quel est le proche parent de la pitié, je résolus de me faire plaindre un peu plus encore. Quand elle revint avec une bouteille et un verre, elle me trouva assis sur le ht, la figure dans les mains, comme le vivant portrait du désespoir et, comme tous les portraits, assez peu sincère. En l'observant entre mes doigts quand elle sortit de la chambre, je vis bien qu'elle était remplie de compassion pour moi. Dès qu'elle eut le dos tourné, je me mis en devoir de manger mon dîner, que je trouvai excellent.

Elle revint desservir au bout d'une heure environ ; et avec elle parut un homme qui avait un grand trousseau de clefs pendu à sa ceinture, et dont les allures me prouvèrent qu'il était le geôlier. Je sus plus tard qu'il était le père de la belle créature qui m'avait apporté à dîner. Je ne suis pas plus hypocrite qu'un autre, et j'avais beau faire, je ne pouvais pas paraître bien malheureux. Je m'étais déjà remis de mon abattement, et je me sentais très bien disposé à l'égard de mon geôlier et de sa fille. Je les remerciai de leurs bontés pour moi ; et, bien qu'ils ne pussent me comprendre, ils se regardèrent, et rirent, et bavardèrent, et enfin le brave homme dit je ne sais quoi qui devait être une plaisanterie, car la fille éclata d'un rire joyeux et s'enfuit en courant, laissant son père débarrasser la table. Peu après j'eus un autre visiteur, qui n'était pas aussi avenant, et qui paraissait avoir beaucoup d'estime pour lui-même et très peu pour moi. Il avait un livre sur lui, des plumes et du papier, tout cela d'apparence très anglaise ; et cependant ni le papier, ni l'impression du livre, ni la reliure, ni les plumes, ni l'encre, n'étaient absolument les mêmes que chez nous.

il me fit comprendre qu'il avait pour mission de m'apprendre la

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langue du pays, et que nous allions commencer tout de suite. Cela me fit grand plaisir, d'abord parce que je serais plus à mon aise une fois que je pourrais comprendre et me faire comprendre ; et ensuite parce que je pensais bien que les magistrats ne me feraient pas apprendre la langue du pays s'ils avaient l'intention de me trciiter avec cruauté dans la suite. Nous commençâmes sur-le-champ et j'appris les noms de tous les objets qui se trouvaient dans ma chambre, et aussi les nombres et les pronoms personnels. A mon grand regret je m'aperçus que la ressemblance de toutes choses avec leurs équivalents européens, que j'avais observée si souvent jusque-là, ne s'étendait pas jusqu'au langage ; car il me fut impossible de découvrir la moindre analogie entre celui-ci et n'importe lequel de ceux que je parlais tant soit peu ; ce qui me fit penser que j'étais peut-être en train d'apprendre l'hébreu.

Mais je ne puis continuer à tout raconter par le menu. D'ailleurs, mes journées s'écoulèrent dès lors avec une monotonie qui m'aurait pesé sans la société d'Yram, la fille du geôlier, qui s'était prise d'une grande sympathie pour moi, et qui me traitait avec beaucoup de bienveillance. L'homme venait tous les jours m 'enseigner la langue du pays ; mais mon véritable dictionnaire et ma vraie grammaire, c'était Yram, et je les étudiais si bien que je fis des progrès extraordinaires, étant devenu capable, au bout d'un mois, de comprendre presque tout ce que j'entendais dire à Yram et à son père. Mon professeur se montra fort satisfait, et me dit qu'il ferait aux autorités un rapport très favorable. Sur ce, je lui demandai s'il savait ce qu'on avait l'intention de faire de moi. Il me dit que mon arrivée avait provoqué une grande émotion dans tout le pays, et qu'on me garderait étroitement prisonnier jusqu'à l'arrivée des instructions du Gouvernement. Il me dit que la seule chose qui gâtait mon affaire, c'est qu'on m'avait trouvé en possession d'une montre ; et lorsque, ensuite, je lui demandai comment cela se faisait, il me raconta une longue histoire à laquelle, à cause de ma connaissance imparfaite de la langue, je ne compris rien du tout, sinon que c'était un délit extrêmement grave, presque aussi grave (du moins c'est ce que je crus lui entendre dire) que d'avoir la fièvre typhoïde. Mais il ajouta qu'il pensait que mes cheveux blonds me sauveraient.

J'avais la permission de me promener dans le jardin. Le mur était très élevé, et j'imaginai de jouer à une espèce de jeu de balle au mur, avec les mains seules, exercice qui m'empêcha de souffrir de ma réclu-

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sion ; mais c'était vraiment stupide que d'être forcé de jouer tout seul. Au bout d'un certain temps les gens de la ville et des environs commencèrent à importuner mon geôlier pour qu'il leur permît de me voir, et il le leur permit, moyennant de bons pourboires. Ces gens se montrèrent aimables à mon égard ; même trop, car ils avaient tendance à me traiter comme une célébrité, chose qui m'était odieuse. Du moins, c'étaient surtout les femmes qui me traitaient ainsi ; mais elles devaient prendre garde à Yram, qui était une jeune personne d'un naturel jaloux, et qui veillait de près sur moi et sur mes visiteuses. Toutefois j'avais tant d'amitié pour elle, et je dépendais si complètement d'elle pour presque tout ce qui me rendait la vie facile et agréable, que je pris grand soin de ne pas la contrarier, et nous demeurâmes d'excellents amis. Les hommes étaient bien moins curieux et je ne crois pas qu'ils seraient venus de leur propre mouvement, si les femmes ne les avaient amenés pour leur servir d'escorte. J'étais charmé de leur belle prestance et de leurs façons cordiales et pleines de bonhomie.

Ma nourriture était simple mais toujours variée et saine, et le bon vm rouge était admirable. J'avais découvert dans le jardin une espèce d'herbe que je faisais exsuder en tas et que je séchais ensuite, et j'obtenais de la sorte une manière de tabac. Ainsi donc, grâce à Yram, à l'étude de la langue du pays, aux visites, à la balle au mur dans le jardin, à ma pipe et à mon lit, le temps passait plus vite et plus agréablement que je n'aurais cru. Je me fabriquai aussi une petite flûte ; et comme je ne suis pas un trop mauvais exécutant, je m'amusais de temps en temps à jouer des morceaux d'opéras et des airs tels que : 0 where and oh where et Home, sweet home. Cela me faisait grandement valoir, car les gens du pays ne connaissaient pas la gamme diatonique et pouvaient à peine croire leurs oreilles lorsqu'ils entendaient quelquesunes de nos mélodies les plus ordinaires. Souvent aussi ils me faisaient chanter, et rien ne m'était plus facile que de remplir de larmes les yeux d'Yram en chantant : Villikins et sa Dinah, Billy Taylor, La fille de lattrapeur de rats et toutes les chansons dont je pouvais nae souvenir.

Deux ou trois fois j'eus des discussions avec eux parce que je refusais de rien chanter le dimanche (je tenais compte des jours dans mon calepin) si ce n'est des chants religieux et des airs d'hymnes. J'ai le regret de dire que j'avais oublié les paroles des hymnes et que c'est pour cela que je ne chantais que les airs. Mes visiteuses semblaient

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n*avoir guère ou même pas du tout de sentiment religieux, et on eût dit qu'elles n'avaient jamais entendu même parler de l'institution divine du Sabbat ; en sorte qu'elles attribuaient mon observance du repos dominical à un accès de morosité qui me prenait régulièrement tous les sept jours. Mais elles étaient très tolérantes, et l'une d'elles me dit fort aimablement qu'elle savait combien il était impossible de s'empêcher d'être morose parfois, mais qu'elle pensait que je ferais bien de consulter quelqu'un si cela devenait plus sérieux. Je ne parvins pas à comprendre cet avis, mais je fis semblant de le recevoir comme si c'eût été chose toute naturelle.

Une seule fois Yram me traita d'une manière à la fois méchante et déraisonnable ; du moins j'en jugeai ainsi à ce moment-là. Voici comment la chose se passa : j'avais joué à la balle au mur dans le jardin et j'avais pris trop chaud : malgré la fraîcheur du temps, — car l'automne touchait à sa fin et Lieu-Froid (c'est la traduction du nom de la ville où j'étais en prison) était à trois mille pieds d'altitude, — j'avais quitté ma veste et mon gilet pour jouer, et je pris un sérieux refroidissement en me reposant trop longtemps en plein air sans me couvrir. Le lendemain j'avais un gros rhume et me sentais vraiment très souffrant. Peu habitué à être même légèrement malade, et me disant que ce serait charmant de me faire choyer et dorloter par Yram, je ne fis assurément aucun effort pour paraître moins souffrant que je ne l'étais ; même, je me souviens que je mis les choses au pis, et m'entêtai à me considérer comme un vrai malade. Quand Yram m'apporta mon déjeuner je me plaignis assez piteusement de mon malaise, m'attendant à recevoir les expressions de sympathie et d'encouragement que m'auraient données, chez moi, ma mère et mes sœurs. Mais pas du tout. Elle s'emporta aussitôt, et me demanda ce que cela signifiait, et comment j'osais me risquer à parler d'une telle chose, surtout quand je savais dans quel lieu je me trouvais. Elle avait bien envie de le dire à son père ; la seule chose qui la retenait, c'était qu'elle craignait que les conséquences ne fussent trop graves pour moi. Elle parlait avec tant d'indignation et de fermeté, et sa colère était si évidemment sincère, que j'en oubliai aussitôt mon rhume, et la priai d'aller tout de suite le dire à son père si elle en avait envie, ajoutant que je n'avais nullement l'intention de me faire protéger par elle contre quoi que ce fût. Puis, me radoucissant, — après lui avoir dit tout ce que je pus trouver de plus acerbe, — je lui demandai qu'est-ce que j'avais fait de mal, et lui promis de me corriger dès que je le saurais. Elle vit que

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